XVII
LE CHRrSTMAS. — LE PREMIER JOUR DE l'aN. LES VALENTINES EN AMÉRIQUE.
Le jour de Chrislmas, c'est-à-dire le jour de Noël, est l'occasion dans tous le? Etals-Unis de fêles de famille telles qu'on les pratique dans plusieurs villes du nord de la France et dans toute l'Allemagne. On plante Varbre de Noëlf qui consiste en une large branche de cyprès, garnie partout de jouets d'enfants, de bijoux plus ou moins précieux, de boîtes de bonbons, de joyaux en tout genre, que le propriétaire de l'arbre de Noël offre aux invités en guise de cadeaux d'étrennes. Cette fête est surtout, on le comprend, la fêle des enfants. Après qu'on a suffisamment admiré dans son ensemble l'arbre merveilleux, on permet aux enfants et aux jeunes personnes d'en cueillir les fruits précieux, plus tentants à leurs yeux que les plus belles pommes de l'arbre de la science, qu'ils ne tiennent nullement à cueillir en général.
L'usage des fêtes du Christmas commence un peu à se perdre et se confond avec la fêle du premier jour de l'an. Il règne ce jour-là un grand laisser-aller partout en Amérique, et les dames se montrent d'une hospitalité trèscordiale à l'égard des visiteurs qui ne se bornent pas à envoyer leur carte.
Le premier jour de l'an, on ne voit pas de dames dans les rues ; elles restent toutes chez elles pour recevoir les
visites, depuis huit heures du malin jusqu'à minuit, et quelquefois plus tard. Elles se tiennent dans le salon, en grande toilette de bal, à côté des jeunes tilles également en grande toilette. Un buffet, élégamment dressé et amplement garni de volaille froide, de jambon, de pâtés, de taries aux fruits et de gâteaux de toutes sortes, est mis, avec des vins fins et des liqueurs, à la disposition de tous les visiteurs. Il est d'usage qu'on ne doive pas refuser, sur l'invitation de la maîtresse de la maison, d'accepter quelque chose, ne fût-ce qu'un verre de vin de Madère avec un biscuit. Les verres de madère, pris ainsi en délail toute la journée, finissent, vers le soir, par fournir à l'estomac un total de boisson très-conEidérable, que des teintes empourprées trahissent souvent sur les visages des gentlemen les plus respectables. Mais ces dames sont si aimables, qu'il est impossible de leur rien refuser.
Il m'est arrivé à New-York, il y a eu deux ans au mois de janvier dernier, une petite aventure assez drolatique, et qui prouve l'esprit de fraternité qui règne le premier jour de l'an au sein même des familles américaines, si réservées d'ordinaire.
Devant aller rendre visite à une dame américaine que j'avais eu l'occasion de voir une seule fois, je me trompai de porte et me trouvai étranger au milieu d'une douzaine de dames et de demoiselles. Elles me reçurent fort bien, et pendant quelque temps je ne m'aperçus pas de mon erreur. Ces dames m'offrirent à boire, et je bus ; puis nous causâmes un peu de toute chose. Cependant, ne voyant pas arriver dans le salon la dame à laquelle je venais particulièrement rendre visite, je demandai à une
demoiselle si cette dame allait bientôt venir, et je la nommai.
— Cette dame! me dit-elle en riant, comme font toutes les demoiselles américaines à propos de loul ; mais elle ne viendra pas, cette dame, et nous ne la connaissons pas.
— Comment ! repris-je étonné et confus, vous ne connaissez pas cette dame? Mais vous n'êtes donc pas de sa famille ? mais je ne suis donc pas ici chez elle?
— Pas du tout, reprirent toutes les demoiselles en éclatant de rire ; elle demeure la porte à côté.
Alors, me dirigeant vers la dame que son âge permettait de supposer la maîtresse de la maison :
— Mille pardons, Madame, lui dis-je, de cette erreur involontaire, que je ne me sens pourtant pas la force de regretter entièrement, puisqu'elle m'a procuré le plaisir de vous voir. Serais-je assez heureux, Madame, pour vous faire agréer mes excuses ?
— Vos excuses sont superflues, Monsieur, et nous avons pensé tout de suite que votre visite chez nous n'était que le résultat d'une méprise, comme cela peut arriver à cette heure de la nuit et dans la précipitation à terminer des visites en retard.
— Permeltez-moi, Madame, ajoutai-je, de vous j>résenler ma carie en me retirant.
El je remis ma carie à cette charmante lady. Il se trouva que j'étais indirectement connu d'elle comme artiste ; au lieu de me laisser continuer mes visites, elle me retint à souper, et nous fîmes de la musique une partie de la nuit.
Des aventures à peu près semblablCvS sont arrivées à des
personnes de ma connaissance, el toutes ont été non-seulement excusées de leur erreur, mais reçues par les dames, seules maîtresses chez elles ce jour-là, avec la plus grande amabilité. Ahl s'il n'y avait que des Américaines en Amérique, le nouveau monde serait le plus gracieux séjour ! mais, sous certains rapports du moins, les Américains gâtent un peu l'Amérique.
Les vALENTiNES sout dcs lettres anonymes qu'on a, dans le courant du mois d'avril, aux Etats-Unis, l'habitude d'envoyer à ses connaissances. Aux jeunes filles, leurs amoureux envoient des lettres extraordinairemenl grandes dorées sur tranche, enjolivées d'un tas de petits amours et de cœurs enflammés, et enfermées dans des boîtes de luxe garnies de rubans de toutes les couleurs et d'enjolivements de toute sorte. Il y a certaines de ces boîtes qui coûtent jusqu'à vingt dollars et même plus. Quant au contenu de ces lettres, on le devine : ce sont les mots les plus doux du vocabulaire de l'amour, des protestations, des serments pour la vie, et quelquefois un timide reproche d'ingratitude. Les auteurs de ces lettres ne les signent pas, mais ils sont toujours reconnus; ils le savent parfaitement, et c'est là précisément pour eux le plus grand charme des Valentines amoureuses.
Les demoiselles répondent souvent à ces lettres anonymes illustrées par d'autres lettres anonymes beaucoup plus simples, et sur lesquelles habituellement elles dessinent ou font dessiner une scène comique pour se moquer du galant, quand elles veulent lui faire savoir qu'elles l'on^ reconnu.
Un jeune homme étranger attaché à une ambassade et
porteur de moustaches à la don Quichotte recul, en réponse à la plus tendre des Valentines, celte autre Yalentine d'une jeune Américaine. Sur une feuille de papier était dessiné un élégant cavalier qui , en voulant déclarer sa flamme à une jeune lille, fit un mouvement si brusque de la tête, qu'une des pointes acérées de sa moustache cirée pénétra dans l'œil de la jeune fille.
— Ah! s'écrie la demoiselle, Cupidon m'a percé... l'œil.
On vend chez tous les papetiers de grossières images coloriées représeniant des scènes grotesques avec des légendes explicatives. On se borne souvent à s'envoyer ces images en guise de Valentine. Un pharmacien reçoit l'image d'un de ses confrères, l'instrument que vous savez à la main et poursuivant un malade. Un cordonnier se voit apporter un affreux savetier doué d'un horrible visage praliné, comme dit Théophile Gautier, avec un nez qui trognonne, comme dit Victor Hugo, et des yeux qui vendangent, comme dit Balzac. Enfin, les partisans de la liberté des femmes reçoivent le portrait d'une bloomériste vieille, sèche, impérieuse, une cravache à la main et à califourchon sur les épaules d'un homme. Il y a des Valentines pour tous les ridicules et pour toutes les professions.
On donnait autrefois, et peut-être encore aujourd'hui, dans quelques parties de l'Angleterre, le nom de Yalentins aux prétendus que chaque jeune fille avait coutume de se choisir à l'époque de la fêle des Brandons. 11 était accordé aux Valentins, pour un certain temps, le doux privilège d'écrire des lettres d'amour à leur prétendue. Voilà sans doute l'origine des Valentines en Amérique, dont la coutume s'est beaucoup modifiée, comme on le voit.
TROIS AKS AUX ÉTATS-UMS. 295