ZÈLE POUR LA CAUSE
Total,
Dollars.
Cents.
Que pense-t-on de cet effronté doit, de ces cinquante danseuses louées, à raison de 6 francs et quelques centimes la pièce, pour l'ornement de la soirée et le plaisir des électeurs, et enfin de ces 250 fr. réclamés par M. Jack, pour son propre zèle en sa faveur ? « Ce zèle pour la cause , » disait le journal auquel nous empruntons ce fait, ne va- » lait peut-être pas en politique le prix auquel il était » estimé par le capitaine Jack; mais pour nous, qui re- » produisons le bill^ c'est un item inappréciable. »
Voyez les cinq parties du monde , vous ne trouverez qu'aux Etats-Unis des faits analogues à celui-ci.
Revenons aux théâtres.
Le Bowery-theatre, situé en dehors de Broadway et dans le quartier populeux qu'on appelle Bowery, offre des spectacles militaires qui, sous tous les rapports, sont loin de valoir nos pièces du Cirque. Mais tout est relatif, et là où
le très-bien n'existe pas, le bien est suffisant, et le Grand historical military spectacle ne manque jamais d'attirer un certain public. La nation américaine, d'ailleurs, si peu militaire qu'elle compte à peine, pour tous ses États, dixhuit ou vingt-mille hommes de troupes régulières, se passionne pour tout ce qui est parade militaire, et ne manque aucune occasion de jouer au soldat. On voit à tout moment, dans les rues, des compagnies de milice citoyenne, composées de quarante ou cinquante hommes, se faire précéder d'une musique plus nombreuse que la troupe, et se mettre gravement en marche, bannière flottante, pour aller n'importe où, faire n'importe quoi.
Le bonheur de marcher au pas au son de la musique est si grand pour les Américains, qu'un des plaisirs favoris des innombrables corporations de tous genres est d'aller le dimanche (le jour inviolable du repos) enterrer un des leurs, à grand coups de grosse caisse et au son éclatant des fanfares et des fifres joyeux.
Le Burton' s-theatre est le théâtre du Palais-Royal de New-York. On y rit à s'en rendre malade. M. Burton, le propriétaire et le directeur de ce théâtre, est à la fois un des auteurs les plus spirituels de l'Amérique et un de ses plus remarquables comédiens. Je signale à M. Ofîenbach, le très-habile et très-heureux directeur des Bouffes-Parisiens, les pièces de M. Burton, spirituelles, gaies, et souvent fort originales, dont il pourrait, sans grande peine, faire d'excellents petits opéras-comiques pour son amusant théâtre.
Nous arrivons à un spectacle vraiment national et curieux : aux danses, à la musique, au langage imité des
nègres du sud, par des acteurs blancs qui se teignent le visage et les mains. M.Christy est, je crois, le premier qui a eu l'excellente idée d'offrir ce genre de spectacle aux New-Yorkers, qui en raffolent. Aujourd'hui, M. Chrisly est fort riche et a ouvert la voie de la fortune à de nombreux imitateurs, parmi lesquels se distinguent M. Wood et les frères Buckley.
Mais, pour bien apprécier ce genre de divertissement, il faut avoir été dans le sud de l'Amérique, avoir vécu à la campagne dans les plantations avec les nègres, les avoir vus affublés de leurs habits incroyables, de leurs chapeaux impossibles ; avoir étudié leur physionomie si expressivement bêle et si mobile ; il faut connaître leurs goûts ridicules, leur esprit drolatique et biscornu; avoir été témoin de leur paresse excessive, de leur poltronnerie sans égale ; enfin, il faut savoir combien leur sensibilité musicale est réelle et profonde, et avec quelle ardeur de derviches ils se livrent durant des nuits entières, sans repos aucun, aux exercices violents d'une danse effrénée. A ces conditions seulement on peut apprécier l'originalité et le piquant des spectacles des negro minstrels .
La scène, où les acteurs nègres arrivent au nombre de dix ou douze, a la forme du fer à cheval. Les fils de Cham s'avancent bêtement avec d'énormes faux-cols, des habits outrés dans leur forme, et munis chacun, soit d'un violon, soit d'une guitare, soit d'un banjo, sorte de guitare à long manche, d'un timbre grave, à la fois mélancolique et gai ; soit d'un tambour de basque, soit encore d'une paire de bonCf sorte de longues castagnettes en os, dont le son est éclatant et incisif. Les comiques, entre tous les autres,
sont ordinairement : le joueur de tambour de basque, qui en joue avec les mains, avec les pieds, avec la têie, avec le nez, avec les genoux, etc. ; et le joueur de bonCy qui manie ces morceaux d'ivoire avec force et rapidité, et parfois aussi avec sentiment, en faisant des bonds énormes sur sa chaise, ou en penchant son corps avec grâce, suivant la nature du morceau qu'il accompagne.
Les exécutants s'asseoient en rond, chacun sur une chaise, et ils débutent ordinairement en jouant une ouverture d'opéra. Viennent ensuite des dialogues improvisés, avec grand renfort de jeu de mots, de niaiseries nègres, d'actualités piquantes. Le public se pâme à ces conversations à bâtons rompus, qui souvent ne manquent ni d'entrain ni de franche gaieté. Puis on entend des chœurs, des solos d'instruments, surtout des airs de banjo d'un rhythme singulier, dont quelques-uns ont si heureusement inspiré notre ami et grand pianiste Gottschalk.
Mais la partie la plus intéressante de tout le spectacle est la scène de fondation, qu'on suppose se passer dans le Sud entre les nègres, qui, loin des habitations de leurs surveillants, s'en vont en cachette pour jouer et chanter, et un nègre marron qui survient et les écoute sans oser se montrer. Le costume carnavalesque du misérable fugitif excite d'abord le fou rire; mais bientôt la compassion et l'intérêt font place à la gaieté, et l'on se sent vivement ému en faveur du pauvre esclave. Les sons du banjo, qui l'ont arraché du fond des bois où il se tenait caché, produisent sur le nègre, depuis longtemps privé de toute société et de tout plaisir, un effet tel, qu'il oublie jusqu'à la prudence. Il chante, pleure, rit et danse à la fois. De
temps à autre les dangers de sa position lui apparaissent ; il voudrait fuir, mah il ne le peut pas ; une force puissante, invincible, l'entraîne au contraire du côté du joueur de banjo ; il s'avance en implorant pitié d'une voix entrecoupée par le plaisir et la crainte, et tombe aux genoux du musicien en joignant ses mains suppliantes. Celle scène si vraie est on ne peut plus touchante pour ceux qui connaissent la nature et les habitudes des nègres de la Louisiane.
Le joueur de banjo relève le nègre marron, l'assure qu'il ne le dénoncera pas, et lui présente un banjo, dont celui-ci se saisit avec une joie folle. Tout le monde alors, musiciens et danseurs, se livrent au plaisir avec frénésie.
Ce genre de speiîtacle se termine ordinairement par un ballet de nègres, fort excentrique et fort amusant, dans lequel une négresse, laide et coquette, reçoit les hommages d'un affreux moricaud. Les frères Buckley font preuve dans ces bouffonneries d'un véritable talent d'acteur, et l'un d'eux compose des chansons d'un comique original.
Outre les théâtres, il y a à New- York une demi-douzaine de ménageries, un mauvais cirque, un hippodrome presque toujours vide, quelques tavernes chantantes, et enfin rétablissement fameux des Female-Companijy dans Grand-Street.
Nous n'avons jamais visité cet établissement, mais si nous en croyons les journaux et les affiches, ce spectacle n'a pour acteurs que des femmes jeunes, jolies et bien faites, qui, au moyen de poses expressives et charmantes, forment des tableaux sympathiques et variés. Les an-
nonces ajoulenl qu'après le spectacle public, il y a, pour les personnes qui le désirent, des quadrilles particuliers {private quadrilles), où l'on peut, en se mêlant à la danse, apprécier de plus près la beauté de ces dames. L'entrée, pour la vue des tableaux vivants, est de 1 fr. 25 c. ; on ne dit pas ce qu'il en coûte pour assister aux quadrilles privés.
Les plaisirs publics ne sont guère du goût des Américains; ils préfèrent de beaucoup les plaisirs particuliers du club, des écoles de danse le soir, en compagnie des yoting ladies qui les dirigent dans le gracieux art des Cellarius, et enfin les réunions intimes. Dans l'hiver, les courses en traîneaux, à deux ou à quatre, bien blottis dans de chaudes fourrures, au galop de quatre, huit, seize et même vingt-quatre chevaux, qui volent plutôt qu'ils ne courent sur la neige endurcie, est le plaisir par excellence des Américains aisés. Les folles et rieuses filles du nouveau monde trouvent dans ces courses légères, par un beau clair de lune et au bruit des grelots des chevaux, qu'accompagnent souvent de douces paroles d'amour, un charme irrésistible, et si la vertu inflexible court quelque danger sérieux en Amérique, ce n'est ni au bal, ni à la campagne, ni chez elle, mais en traîneau, dans une course à travers les plaines de glace, sous un ciel étoile.
Dans l'été, le monde élégant ne reste pas dans les villes, où partout, dans le nord comme dans le sud de l'Amérique, la chaleur est insupportable. Il se rend à Saraloga, ou bien à Newport, endroits fréquentés par les gens riches de tous les états. On y vit bien et les plaisirs n'y man-
quent pas. On danse tous les soirs au son d'un orchestre complet, et dans le jour les dames se donnent le vaniteux plaisir de changer trois ou quatre fois de toilette. Les hommes jouent aux quilles, boivent, fument, lisent et flirtent dans les sombres allées.
Mais au rang des amusements en Amérique, nous n'hésitons pas à placer en première ligne le plaisir d'éteindre les incendies. Le nombre des incendies aux Etats- Unis est incalculable, et le bonheur des pompiers à les éteindre est vraiment indicible. Il faut avoir été dans le pays, y avoir vécu longtemps, pour se faire une juste idée du pompier américain, de sa passion étrange pour les pompes à incendie, qu'il décore de fleurs, qu'il embellit de toutes façons et avec lesquelles il se promène souvent pour le seul plaisir de se montrer avec une jolie pompe. 11 n'y a pas de bonne fête sans pompiers et par conséquent sans pompes, car les pompiers traînent toujours leurs pompes avec eux. J'ai assisté à bien des solennités différentes, j'y ai toujours vu des pompiers et des pompes. Des compagnies de pompiers se visitent d'une ville à l'autre pour se montrer réciproquement leurs pompes, à propos desquelles ils échangent des compliments.
Quand la célèbre cantatrice Alboni est arrivée à New- York, les pompiers, instruits de son arrivée, l'attendirent sur le quai avec leurs pompes. Dans toutes les expositions industrielles on voit figurer des pompes d'un luxe inouï ; on en a même fait en argent massif. Les fabricants de jouets confectionnent pour les enfants de petites pompes sur le modèle des grandes. Les enfants jouent au
pompier en mettant le feu à des tas de papier ou à des branches d'arbre , qu'ils éteignent ensuite avec leurs pompes, aux applaudissements de tous, petits et grands. Les propriétaires ou les locataires des maisons, autant par propreté que par ce goût inné de tout Américain pour les pompes, se lèvent de très-bonne heure, et pompent à froid sur leurs maisons, qu'ils lavent ainsi faute de pouvoir les éteindre, depuis le premier étage jusqu'au dernier. Les pompiers aux Etats-Unis sont , comme dans certaines villes de France, volontaires, et non salariés.
Quand la cloche d'alarme de l'hôtel de ville sonne pour un incendie, ce qui arrive tous les jours et toutes les nuits plusieurs fois, il se fait dans les rues au même moment un tapage infernal ; ce sont les pompes qui roulent, traînées par trente ou quarante pompiers. Le chef court en avant, un porte-voix à la main : a Courage, en avant ! » leur crie-t-il d'une voix de Stentor, rendue effroyable par le porte-voix: « Courons tous ensemble, et que notre pompe bien-aimée ait cette fois encore les honneurs du feu! » Je plains alors le passant malavisé ou peu ingambe qui voudrait traverser la rue devant cet ouragan de pompes, d'échelles, d'attirails de sauvetage et d'enragés pompiers. 11 serait impitoyablement renversé, écrasé et injurié, sans que personne parmi les pompiers songeât à lui prêter secours, ni seulement à le plaindre. Un pompier n'est plus un homme quand il entend le tocsin qui l'appelle à un incendie : c'est un tigre de dévouement, qui écraserait dix personnes sur son chemin pour éteindre plus promptement un feu de cheminée.
Quelquefois il arrive que deux compagnies de^pompiers
TROIS AiNS AUX ETATS-UNIS. 49
se rendent au même incendie par des rues différentes et se fassent obstacle en se croisant. Après des jurons épouvantables, ils en appellent au jugement de Dieu, et s'administrent, sous le commandement de leur chef, qui plus que jamais se sert du porte-voix, une volée de rudes coups de poing. Après quelques côtes enfoncées, quelques mâchoires disloquées, quelques nez écrasés, ils reprennent leurs pompes, agitent l'air de leurs cris de triomphe, et se remettent en route mieux disposés que jamais. Les pompiers portent une chemise de laine rouge, un paletot de drap pilote, couleur noisette, qu'ils tiennent sous le bras, et un casque en cuir noir. Il est des jeunes gens dont la passion pour les incendies est telle qu'ils n'en veulent manquer aucun. Ils couchent tout habillés en pompier sur leur lit, ou bien ils font le guet sur les toits des maisons pour découvrir les incendies et être les premiers sur le théâtre du sinistre.
Disons, sans plus tarder, que les pompiers américains sont braves jusqu'à la témérité et dévoués jusqu'au sacrifice de leur propre vie. 11 n'est pas rare de voir, dans les grands incendies, plusieurs de ces citoyens si hardis et si désintéressés périr victimes de leur zèle et de leur courage. Pendant mon séjour à New- York, un mur s'écroula subitement sur vingt et un pompiers, qui périrent cruellement sous les décombres embrasés. Quand il arrive des accidents semblables, les pompiers se réunissent en corps pour rendre aux défunts les honneurs funèbres. La pompe desservie autrefois par le mort prend le deuil pour quelque temps, et l'on tend de crêpes noirs la porte où la pompe et remisée.
Souvent il arrive qu'une pompe vient trop tard pour prendre part à l'incendie, et que la maison est entièrement éteinte quand la formidable voix du chef crie dans son porte-voix le terrible stop! Que faire alors? S'en retourner comme on est venu, sans donner signe de pompe? Oh! non ! tant pis pour la maison si elle s'est éteinte trop tôt I L'enthousiasme impossible à maîtriser des pompiers qui sont venus pour pomper la couvrira d'eau quand même, et j'ai entendu dire par des employés de compagnies d'assurances, qu'elles redoutent plus encore l'excès de zèle des pompiers en retard, qui noient les maisons en désespérés, ne pouvant éteindre un feu qui n'existe plus, qu'elle ne craignent le feu même le plus menaçant.
Après la déconfiture si complète de Texposition universelle à New-York, et le désappointement des actionnaires, on voulut tenter un dernier effort pour relever l'opération, eton proposa la direction du palais de Cristal, inextremiSy au célèbre Barnum.
Barnum ne s'en chargea qu'avec peine, ne voulant pas compromettre sâ belle réputation, et sachant combien l'entreprise présentait de danger. Noblesse oblige, même en Amérique, et le roi du humbug ne mêle pas d'ordinaire son illustre nom aux spéculations hasardeuses. Pourtant il accepta et se laissa toucher par les supplications des actionnaires.
Le fameux Jullien se trouvait en ce moment à New- York, avec un nombreux et très-remarquable orchestre, dont le noyau principal était formé des meilleurs solistes de l'Europe, Barnum alla le trouver et lui dit : (( Il faut que par un moyen quelconque je ramène le public au
Reservoir-square. Je compte sur votre orchestre et sur tous ceux que vous voudrez vous adjoindre; sur tous les chanteurs que vous me désignerez, sur toutes les sociétés chorales de New-York, de Boston, de Philadelphie, de partout où vous croirez utile de les prendre. Faites-moi pour tout ce monde une composition inouïe; quelque chose d'extraordinaire, de merveilleux, d'effrayant si vous pouvez, un chef-d'œuvre auprès duquel vos autres compositions ne soient que jeu d'enfant. Vous êtes habile, vous connaissez le pays, ne regardez pas à la dépense, et marchez. » Quinze jours après cet entretien, des affiches gigantesques, de dix pieds de long sur quatre de large, couvraient les murs de la ville.
Elles représentaient, imprimé à l'encre rouge, le palais de Cristal embrasé par le plus violent incendie. Des milliers de personnes épouvantées se sauvaient en tous sens, et l'on voyait, à la lueur sinistre des flammes et dans des tourbillons d'épaisse fumée, diverses compagnies de pompiers traînant des pompes ou les faisant agir. Au bas de ce sinistre et effroyable dessin on lisait :