‹ Trois ans aux États-UnisChapitre 6 sur 43 · L ESPRIT DE LIBERTE EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

L ESPRIT DE LIBERTE EN AMERIQUE

Le caractère d'un peuple, ses habitudes et son génie résultent surtout des circonstances au milieu desquelles il s'est formé. L'Amérique, peuplée dès le principe par des aventuriers qui cherchaient la fortune et par des sectaires qui fuyaient la persécution, en est une preuve des plus concluantes. Les puritains, dogmatiques, froids et sévères, y propagèrent d'austères habitudes, tandis que les aventuriers, possesseurs de terres immenses, indisciplinés par humeur, égaux par la force des choses, donnaient à leurs descendants le salutaire exemple de la liberté pratique. Affaiblies en réalité, les habitudes religieuses ne sont parfois aujourd'hui que le double masque de l'hypocrisie et de la spéculation ; mais elles n'en sont que plus ardentes à se produire avec ostentation. Quant à la liberté, elle est restée non-seulement un sentiment, mais une nécessité. Il fallait d'abord peupler ces colonies naissantes. Or, pour attirer les émigrants et les fixer, il était nécessaire de leur offrir des avantages matériels et de leur donner une seconde patrie. Les premiers législateurs américains comprirent cette vérité ; ils firent des lois protectrices en faveur des pauvres, et accordèrent avec la plus grande facilité le titre et les droits de citoyens aux étrangers qui venaient s'établir parmi eux. Un an de séjour suffit pour constater le domicile, et tout domicilié eut droit de voter. Des émi-

grants nombreux de tous les pays et de toutes les religions contribuèrent ainsi à la grandeur et à la ricbesse d'une nation que cent ans ont faite l'une des premières du monde, et qui sera, dans un avenir prochain, maîtresse de tout le continent américain.

Il est vrai que ce peuple, exceptionnellement heureux, a eu tout d'abord pour le diriger les grands caractères de Washington, de Jefferson, de Franklin, de Monroe, de Madison, de Patrick-Henry, de Lee, des Caw, des Adams, etc. Leurs nobles exemples ont jeté dans l'esprit du peuple américain des germes d'indépendance que l'égoïsme et l'amour de l'argent n'étoufferont jamais complètement.

Les know-nothings auront beau faire, leur politique dissolvante, étroite, intéressée, profondément ingrate, qui réclame pour les seuls Américains de naissance le droit de citoyen, ne triomphera pas du bon sens des majorités.

L'injustice d'une telle doctrine à l'égard des étrangers, qui ont été si longtemps la force vive de la nation, apparaît comme une monstrueuse ingratitude et une niaiserie. Le triomphe définitif des know-nolhings serait l'anéantissement de la liberté en Amérique, par conséquent la ruine commerciale, industrielle et agricole, et commencerait l'ère d'une décadence que hâteraient encore les guerres de religion. Nous ne croyons pas à ce triomphe des knownothings, parce que nous avons foi en l'avenir des Etats- Unis.

L'Américain, en venant au monde, jouit, dans la personne de ses père et mère, d'une première liberté : il est inscrit sur les registres publics, ou bien sa naissance reste

secrèle, au gré de ses parents. C'était d'usage général autrefois, et beaucoup de familles se contentent encore aujourd'hui d'inscrire le jour de la naissance de leurs enfants, avec leurs noms et prénoms, sur un feuillet d'une Bible leur appartenant, qu'ils appellent la Bible de famille, et qu'ils se lèguent de père en fils. Ce livre, sacré pour tout Américain, sur lequel en justice on prête serment, même les catholiques qui n'y croient qu'à demi, même les Juifs, les Turcs et les Chinois qui n'y croient pas du tout ; ce livre fait autorité devant les tribunaux dans le cas où l'identité d'une personne née sans avoir été inscrite sur les registres publics viendrait à être contestée.

Mais si les Américains naissent libres, ils ne sont pas moins libres à leur mort : ils se font enterrer à leur guise, où ils veulent, quand ils veulent, avec le cortège qu'ils désirent, à pied, à cheval, en voiture, en traîneau même, et précédés de musiques militaires, sans que personne y mette obstacle et leur impose aucune obligation.

L'esprit de liberté rend les Américains peucommunicatifset, en apparence, profondément égoïstes. Au fond, ils sont faciles, tolérants, serviables même. Mais ne comptez jamais sur la moindre prévenance de leur part : en prévenant les désirs de quelqu'un, ils craindraient de contrarier sa volonté, et la volonté de chacun doit être respectée.

Qu'un Américain vous voie sur le point de tomber dans un de ces gouffres béants qu'on appelle basements, et qui, devant chaque maison, bordent les trottoirs des rues, il y a cent à parier contre un qu'il ne vous criera pas gare ! non point par méchanceté, non point par indifîérence, mais

uniquement par habitude d'indépendance , et dans la crainte instinctive de porter atteinte à votre liberté individuelle, en vous empêchant de vous casser le cou, si telle est votre intention.

Ayez pour ami un Américain millionnaire, et vous (soit dit sans vous offenser), soyez poëte tragique ou fabuliste, et n'ayez pour tout revenu que le produit de vos tragédies et la vente de vos fables; je veux bien lire toutes vos œuvres, fables et tragédies, si votre ami l'Américain, qui vous verra mourir de poésie, vous tend, sans que vous la lui demandiez, sa main millionnaire.

C'est toujours avec hésitation qu'un Américain se décide à rendre aux femmes qu'il ne connaît pas quelques-uns de ces petits services de circonstance, comme, par exemple, de les aider à monter en omnibus, de leur tendre le bras pour les tirer d'embarras, si dans la rue-quelque obstacle survient; en un mot, de les prévenir en quoi- que ce soit. Non-seulement elles ne vous remercient jamais (nous verrons plus tard que les hommes en Amérique doivent tout aux femmes, et que les femmes ne leur doivent rien), mais souvent, à la mine refrognée qu'elles font en vous regardant, on devine qu'elles vous disent, in pettOf en guise de remercîment : ce Qui donc vous a permis de mettre la main sur ma personne et de me parler sans me connaître? » Cette ingratitude leur est moins dictée par la pruderie, bien que les Américaines soient très-prudes, que par ce sentiment intime de liberté individuelle qui se révolte contre toute intervention non réclamée.

Enfin, tel est chez tous les Américains le respect de la

liberté individuelle, que la médisance et la calomnie leur sont étrangères. On ne les voit pas s'efforcer de tramer dans l'ombre ces lâcbes petits complots, qui ont pour objet de ternir une réputation en divulguant un secret surpris, ou même en inventant un mensonge.

Cet espionnage dégradant de tous par chacun, sans intérêt et sans haine, qu'on appelle cancan chez nous, n'existe pas non plus on Amérique. Chacun serait trop irrité de voir contrôler ses actions pour se permettre de contrôler celles des autres.

Cette dignité de l'Américain lui donne une force morale qu'on ne saurait méconnaître. Il y a certainement de la misère à New-York, et pourtant je n'ai jamais entendu aucun Américain se plaindre en essayant d'apitoyer sur son sort. Quelle que soit sa position, il l'accepte sans murmurer, et lutte avec le courage du stoïcisme. Envers ses débiteurs, il est patient et modéré dans la forme de ses réclamations. Jamais on ne le voit se livrer à ces éclats scandaleux, perfides et méchants, qui compromettent la réputation d'un homme malheureux, souvent honorable, en jetant aux oreilles du public des débats personnels qui ne le regardent pas. Il use de son droit avec calme, tolérance et dignité. S'il vous rend un service, ce ne sera jamais pour se faire valoir à vos yeux ni en réclamer le prix. 11 n'est pas reconnaissant, c'est vrai, mais il ne demande la reconnaissance de personne. S'il vous vient en aide, c'est moins par générosité d'âme, par expansion de cœur, que pour obéir à ce devoir de société qui prescrit aux forts et aux puissants d'aider les faibles et les besogneux, sous peine de voir la société se démembrer et périr. C'est de

l'égoïsme, mais il est bien préférable à cette bonté d'apparat, à celte prévenance astucieuse, qui s'offre à vous obliger pour le plaisir de s'en vanter, qui console vos chagrins pour mieux les connaître, et ne se rend utile que par curiosité.

L'Américain n'offre rien et ne demande rien. 11 fait et laisse faire, sans parti pris, naturellement, par tempérament, et sa conduite est en tout la conséquence de son esprit de liberté.

Cette forme réservée, brusque parfois, que les étrangers prennent pour de l'incivilité, n'est souvent au contraire que la froide expression d'une politesse bien entendue. C'est ainsi qu'un Américain ne saluera jamais dans la rue ou dans un lieu public une personne à qui il n'aura pas été présenté, bien qu'ils se soient souvent rencontrés dans le monde. Il regarde également comme un devoir de courtoisie de laisser aux femmes le choix des personnes qu'elles désirent compter publiquement au nombre de leurs connaissances, et, dans la rue, avant de saluer une dame, un gentleman attend toujours que cette dame, par une légère inclinaison de tête, l'ait invité à le faire.

Il arrive journellement que les omnibus et les cars des chemins de fer, traînés par des chevaux dans certaines rues de New- York, et qui ne sont soumis, pas plus que les autres voitures, à aucun règlement de police, reçoivent plus de voyageurs qu'il n'y a de places marquées. Qu'une dame se présente alors, et aussitôt un homme se lève pour lui donner sa place, et cela de la manière la plus simple, sans exiger d'elle aucun remercîment, sans même la regarder. La dame s'installe à la place du monsieur, sans

même songer à le remercier. Cette déférence lui était due.

Qu'un fait analogue se présente à Paris, et le complaisant ne manquera pas de profiter de la circonstance pour entamer la conversation avec la dame inconnue, et lui glisser quelques mots de galanterie. Bien heureuse en pareil cas s'il ne la suit pas jusqu'à sa porte.

Quand il survient une pluie et que chacun cherche un refuge ou veut entrer chez soi, les omnibus sont d'ordinaire le théâtre de scènes fort plaisantes pour les étrangers qui ne sont pas encore faits aux usages du pays. Les dames, qui arrivent en foule et se précipitent dans les omnibus déjà pleins, s'asseoient sans se faire prier sur les genoux des voyageurs. J'ai vu des omnibus déjà remplis se doubler littéralement de cette manière. C'est le spectacle le plus original et le plus comique du moride. D'abord les femmes s'asseoient modestement sur l'extrémité de vos genoux ; puis, le cahot de la voiture aidant, et comme elles se trouvent mal assises, elles finissent, pour leur plus grande commodité, par faire de vous un véritable fauteuil à la Voltaire.

Ce qu'il y a de plus caractéristique dans tout cela, c'est le silence des hommes, c'est leur attitude respectueuse et leur sérieux, formant un contraste plein d'originalité avec la ligure des folles voyageuses, qui parlent haut, rient aux éclats et gesticulent en tous sens comme des enfants ivres de joie qu'on mènerait à la foire.

Le caractère si étrange, si plein d'imprévu, si souvent charmant des Américaines, qui sont toutes, sans exception, de véritables enfants gâtés, mériterait qu'on l'étudiât

longuement. Leur sans-gêne el la confiance qu'elles ont en elles-mêmes est extrême.

J'ai vu plusieurs fois des Américains, particulièrement des hommes de l'Ouest, plus indépendants encore dans leur allure que ne le sont les Yirginiens et les Yankees, entrer dans des magasins de musique le chapeau sur la tête et jeté en arrière, ouvrir, sans dire un mot à personne, un orgue ou un piano, prendre un tabouret, s'y asseoir, et entonner d'une voix nasillarde, gutturale et horriblement sonore, des hymnes de toutes les religions, catholique, juive, protestante, universaliste, luthérienne, calviniste, unitaire, méthodiste, anabaptiste, presbytérienne, épiscopaliste, quakeriste, congrégationnaliste, el même mormone. Puis", ces chants terminés, et sans s'inquiéter ni du maître de la maison ni des personnes présentes, se promener dans le magasin, inspecter tout, toucher à tout, prendre une flûte, un violon, une guitare ou une trompette, el s'essayer à tirer quelques sOns de ces instruments divers ; après quoi ils achètent ou n'achètent pas.

Des dames entrent journellement chez M. Horace Waters, marchand de musique dans Broadway, pour choisir des compositions nouvelles. Elle s'asseyent au piano, souvent au milieu d'un grand concours de personnes' qui vont et viennent dans le magasin, et sans le moindre sentiment de gêne, elles tapotent des valses el des polkas ou chantent des romances. J'ai vu maintes fois, quand les romances qu'elles choisissaient se trouvaient être avec accompagnement de chœur, ces dames prier les commis du magasin et le maître lui-même de chanter avec elles pour mieux juger de l'effet d'ensemble. A l'appel d'une dame

personne ne résiste, les commis en masse quittent leur besogne, sortent de leur comptoir et viennent avec le patron, qui a, pendant ce lemps-là, mis ses lunettes sur son nez, se grouper autour de la musicienne. Et les voilà tous chantant à tue-tète, bien ou mal, juste ou faux, sans s'inquiéter le moindrement de l'effet de ce concert si bizarrement improvisé par une inconnue.

Ce sont les demoiselles en Amérique qui mènent ce qu'on appelle en France la vie de garçon, pendant que les garçons, eux, mènent à tout âge, comme nous l'avons dit, la vie d'hommes d'affaires. Les jeunes filles s'en vont seules se promener des journées entières, dans les toilettes les plus élégantes. A l'âge de douze ans, elles ne veulent porter que des robes de soie. Elles vont partout, entrent à tous moments chez les pâtissiers, prennent des glaces plusieurs fois par jour et croquent constamment des sucreries. Quand elles rentrent chez leurs parents après des promenades de plusieurs heures, personne ne les questionne sur l'emploi de leur temps. En été, avec leur fiancé, quand elles en ont un, et elles en ont toujours un de fort bonne heure, elles courent la ville le soir, vont au spectacle, à la campagne, en chemin de fer ou en bateau à vapeur. En hiver, elles font des parties de traîneaux qui se prolongent très-avant dans la nuit; elles ont un passepartout de la maison et rentrent incognito dans leur chambre, qui d'ordinaire est éloignée de celle du père et de la mère. Ces mœurs, à la vérité, tendent à se modifier, principalement dans les grandes villes, où la présence des étrangers de passage a révélé des dangers; mais on les trouve intactes dans les Etats de l'intérieur.

Dans un grand nombre de maisons très-honorables de conservateurs américains, les demoiselles ont leurs amies et leurs amis particuliers, qui ne sont pas toujours les amis ni même parfois les simples connaissances du père et de la mère.

Un Américain, dont je n'ai aucune raison de suspecter la véracité, m'a assuré avoir visité régulièrement tous les jours une demoiselle de Boston, chez ses parents, sans jamais leur avoir adressé la parole, et sans que jamais non plus ils lui aient fait sur ses visites la moindre question. La demoiselle n'avait pas trouvé convenable de présenter son jeune ami à sa famille, et la famille, par esprit de liberté individuelle, n'avait pas réclamé celte présentation. Souvent le père et la mère cédaient en entier le parlor à leur fille, et se retiraient quand Tami de la demoiselle venait passer la soirée avec elle.

Nous pourrions citer le nom d'une demoiselle mariée aujourd'hui, appartenant à une famille honorable de New- York, et parfaitement honorable elle-même, qui, un jour, pour s'amuser, invita cinq jeunes filles et six jeunes gens à venir prendre chez le restaurateur Taylor leur part d'un souper qu'elle avait commandé. Ces jeunes filles et ces jeunes gens, parfaitement comme il faut, ne manquèrent pas au rendez-vous. Le souper fut très-gai ; on but du Champagne sans excès, mais on rit d'une manière immodérée. Il était trois heures du matin quand l'aimable amphitryon donna le signal du départ. Le souper lui coûta cent dollars. Puis, elle envoya chercher des voitures, se choisit un cavalier pour la reconduire chez ses parents, un peu inquiets peut-être de ce retard insolite, et engagea

les autres demoiselles à imiter son exemple. Toutes rentrèrent sous le toit maternel au petit jour, l'esprit joyeux et animé, mais le cœur calme et pur. Ce trait d'une demoiselle de dix-huit ans parut bien un peu excentrique, même à New- York, mais après tout on l'excusa, et personne ne songea un seul instant à en tirer des conclusions fâcheuses pour l'honneur d'aucune des convives.

En présence de cette liberté pratique, on éprouve donc une véritable stupéfaction quand on voit l'effroyable tyrannie qu'exercent encore aux Etats-Unis d'anciennes habitudes religieuses. On ne saurait se faire chez nous une idée de l'intolérance avec laquelle, par exemple, on observe aux Etats-Unis la foi du dimanche, loi qui, sous prétexte de mieux honorer Dieu, supprime les omnibus de toutes les lignes, et ne permet qu'aux gens qui ont leurs équipages particuliers de se promener en voiture; qui supprime les bateaux à vapeur, retient les locomotives dans leurs gares, oblige les magasins à fermer leurs portes, entretient dans les usines un feu inutile, entache de nullité tout contrat passé ce jour-là, condamne le pauvre diable convaincu de gagner sa vie un dimanche, et défend, pour la plus grande gloire du ciel, aux commissionnaires de porter autre chose que des paquets peu volumineux qu'ils puissent facilement dissimuler à la vue des passants.

La même intolérance a produit cette loi dite de tempérance qui défend de détailler les vins et les liqueurs, mais qui permet de s'enivrer en gros. Il est juste d'ajouter que cette loi n'a pas été observée un seul jour à New- York, et que le maire, M. Wood, par une prudence dont tout le monde lui sait gré, a donné le premier l'exemple de

rinfraction dans ses ordonnances. Mais il est d'autres Etats plus soumis qui s'accommodent du régime de l'eau, ou plutôt qui, pour se soûler à huis clos, cachent leurs bouteilles sous le pieux manteau de Tartufe.

Cette même loi a encore produit une conséquence bien plus bizarre.

On sait en France que les Américains ont depuis quelque temps une singulière passion pour la salsepareille et qu'ils se purifient le sang avec une sorte d'enthousiasme. On ne comprend pas cette vogue, et peut-être l'Académie de médecine s'est-elle préoccupée de ce fait sans pouvoir l'expliquer. Je suis heureux de venir à son aide.

La salsepareille qu'on boit en Amérique est de l'invention du très-célèbre, très-adroit, très-philanthrope et trèsmillionnaire docteur Townsend, l'ami de l'humanité. Le docteur Townsend, en homme qui comprend les faiblesses humaines et sait les tourner à son bénéfice, avait imaginé, dès les premières applications de la loi de tempérance, de faire dissoudre le suc purifiant et parfaitement innocent de la racine de salsepareille dans un fond honnête, mais fort convenable pourtant, de genuine brandy y autrement dit de vrai cognac. Il mit son remède en bouteille et le fit déguster. On le trouva excellent; il devint universel. On en prit pour la migraine, pour les fièvres, pour les échauffements, pour les refroidissements, pour le mal de dents, pour les cors aux pieds, pour maigrir et pour engraisser. Les dames surtout se noyèrent dans les vertueuses fioles du bon docteur, comme jadis le duc deClarence dans son tonneau de malvoisie ; les nourrices en buvaient pour se donner du lait, et les femmes qui ne voulaient pas nour-

rir en usaient dans le but contraire. D'autres en prirent simplement pour se tenir le teint frais. Mais tous en burent tant et tant, que l'idée de l'habile docteur attrista les plus beaux jours de M. Barnum.

Mais de toutes les anomalies que l'ancien régime a léguées aux Etats-Unis, la plus monstrueuse est sans contredit l'esclavage des nègres dans le sud de l'Amérique.

On a beaucoup déraisonné pour et contre sur ce sujet, en Amérique et ailleurs.

D'un côté, les partisans de l'esclavage arguent de l'infériorité intellectuelle de la race noire, de sa paresse et de son incurie.

Les nègres, ajoutent-ils, seraient esclaves dans leurs pays originaires, et les blancs ne les achètent que des nègres eux-mêmes.

Ce sont là des vérités regrettables, mais d'où ne découle assurément aucun droit pour les possesseurs.

D'un autre côté, les partisans de l'abolition ont dépensé très-justement beaucoup d'indignation et de sensibilité en faveur des quelques cent mille nègres d'Amérique, sans se préoccuper le moins du monde des centaines de millions de blancs qui subissent un esclavage beaucoup plus rude, à nos portes mêmes, en Pologne, en Turquie, en Russie, sans compter presque tous les autres pays de la terre.

La seule conclusion raisonnable à tirer de l'état présent de la question, c'est donc de désirer que l'émancipation finisse par triompher tôt ou tard dans ceux des États qui l'ont repoussée jusqu'à présent, mais sans pour cela faire de l'esclavage un grief général conlre l'Amériqne tout

entière. Il ne faut pas oublier que plusieurs de ses États nous avaient devancés dans la voie de l'abolition, et qu'en définitive, elle ne date pour nos colonies que de la révolution de 1848.

Il faut souhaiter ensuite qu'on trouve le moyen de faire de la liberté un bienfait véritable et non pas un embarras pour le nègre émancipé. Malheureusement ce moyen n'est pas encore trouvé. J'en demande bien pardon à Soulouque, mais son organisation sociale, avec ses ducs de la Cassonade, ses comtes de la Marmelade, ses marquis de la Limonade et ses chevaliers du Tamarin, n'est guère qu'une sorte de carnaval.

La colonie de Libéria, dans la Guinée, fondée en 1821 par la société de colonisation de l'Amérique septentrionale, n'est, d'autre part, qu'un pauvre pays plus d'à moitié sauvage.

Ajoutons qu'en attendant la solution du problème, l'émancipation des nègres dans les Etats abolitionistes n'est encore qu'un vain mot sous beaucoup de rapports. Les citoyens nègres ne votent pas, et se garderaient bien d'essayer de voter. La loi ne leur interdit pas ce droit, mais s'il arrivait à l'un d'eux de vouloir en user, qui pourrait dire le nombre de coups de poing et de coups de bâton que les partisans de la liberté des noirs lui administreraient en riant !

Tous les avantages, tous les emplois, tous les honneurs, tous les plaisirs même sont refusés aux noirs libres dans le sein des villes les plus abolitionistes.

Les nègres ne peuvent ni monter en omnibus, ni pénétrer dans les bar-rooms où vont les blancs, ni entrer dans

une église, dans un hôpital, dans un musée, dans un théâtre, même dans le théâtre des nègres ménestrels; ni se promener dans l'intérieur des bateaux à vapeur, ni prendre place dans les vagons de chemins de fer.

L'industrie aussi leur est fermée, et il faut qu'ils choisissent pour vivre l'état de domestique dans les hôtels. (les maisons particulières n'en veulent pas) ou l'état de barbier, ou le commerce des huîtres et des liqueurs fortes qu'ils débitent au bas peuple.

Les nègres prétendus libres ont leurs rues à eux, et quelles rues î ils ont leurs maisons, ou plutôt leurs chenils ; ils ont leurs hôpitaux, ils ont leurs églises, quoiqu'il n'y ait qu'un seul Dieu pour tous; ils ont leurs cars de chemin de fer, sur lesquels est écrit en grosses lettres : for colored penpky enfin, ils ont leurs cimetières, comme si les os jaunâtres des blancs dédaignaient, par un orgueil posthume, de se mêler aux os beaucoup plus blancs des nègres après leur mort.

On a vu, dit-on, des rois épouser des bergères ; peutêtre même a-t-on vu des reines épouser des bergers ; mais on n'a jamais vu, en Amérique, un nègre épouser une blanche ni un blanc se marier à un négresse. Un pareil fait serait assurément le plus grand de tout les scandales, aux yeux même de mitress Stow.

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