L AMOUR EN AMÉRIQUE
C'est ici qu'il convient de placer une observation que
nous avons faite sur la beauté des Américaines comparée à celle des Françaises.
La beauté des traits, cette beauté indépendante des grâces et de l'expression, qu'on appelle la beauté plastique, se trouve plus communément en Amérique qu'en France. La jeunesse est chez les Américaines plus prématurée que chez nous, et leur intelligence, fortifiée dès l'enfance par des études variées, acquiert de bonne heure tout son développement. La naïveté, d'ailleurs, cette pudeur de l'âme, cet apanage de nos jeunes filles, est un sentiment inconnu des Américaines, et n'apporte par conséquent aucun obstacle à leur désir de s'instruire sur toutes choses, pas plus qu'aux manèges de la coquetterie. 11 en résulte que chez les jeunes filles, même de douze jusqu'à quinze ans, la rondeur et la délicatesse des formes du visage se trouvent réunies à l'éclat du teint, à la désinvolture des manières, à l'aisance de la démarche, au luxe de la toilette, à l'assurance morale. Rien encore, ni les passions, ni les habitudes, ni les soucis de la vie, n'est venu modifier la gracieuse harmonie des traits de ces jeunes filles, enfants par l'âge et femmes par les séductions. Ajoutez à cela que l'extrême liberté dont elles jouissent exclut tout entrave aux caprices de l'imagination, et qu'elles sont bien les filles les plus rieuses des deux mondes.
En France, c'est différent : les petites filles y sont assez jolies jusqu'à l'âge de six ou sept ans , mais il est rare qu'à l'époque subséquente les traits n'éprouvent pas un changement fâcheux. A cet âge ingrat où il faut pour ainsi dire deviner ce qu'elles seront un jour, nos jeunes filles, comme des chrysalides, subissent les révolutions les
plus complètes. Parfois les jolies deviennent laides, et il n'est pas rare de voir les laides devenir fort agréables, sinon jolies. C'est depuis dix-iiuit jusqu'à vingt-quatre ans que s'achève en France l'œuvre de la nature, et que les femmes sont enfin ce qu'elles doivent être. Une fois fixée, la beauté des Françaises se conserve plus longtemps que celle des autres femmes. L'art de plaire, dont elles semblent avoir le secret privilège, vient puissamment en aide à la nature: pas un mouvement sans grâce, pas de grâce sans expression.
Il en résulte que si la beauté des Françaises est moins hâtive et moins parfaite que celle des Américaines, elle est plus piquante et plus durable. Ce n'est certes pas en Amérique qu'il se fût trouvé un Balzac pour vanter les charmes de la femme de trente ans.
Enfin, et pour nous résumer, si les unes sont plus belles à peindre, ou plutôt à daguerréotyper, les autres sont plus agréables à voir, et si les Françaises ne sont pas celles qu'on admire le plus, elles sont celles qu'on aime le plus longtemps. (( Le ciel de l'Andalousie et l'amour d'une Française, s'écrie quelque part avec enthousiasme Alexandre Dumas, ce serait le paradis sur la terre. »
On a quelquefois dit que Paris était le paradis des femmes; on eût mieux fait de le placer en Amérique. Enumérer tous les droits, tous les privilèges dont jouissent les femmes en Amérique serait une tâche trop longue. Les Américains, dans le principe de la colonisation, n'ont rien négligé pour assurer le succès de leur entreprise. Sachant que la plus faible moitié de l'espèce humaine a toujours
conduit la plus forte, et que là où la femme se plairait et voudrait vivre, il faudrait bien que l'homme s'y plût et vécût, ils employèrent tous les moyens pour attirer chez eux les femmes, et, en bons négociants, leur offrirent une part dans les bénéfices. Cette part est large, et leurs soucis dans le ménage se bornent, la Bible en main, à croître et à multiplier le plus possible.
Le culte de la femme est si général en Amérique, que partout on voit des images de femmes plus ou moins gazées, exposées à l'admiration du public. Des Vénus sortant du sein des ondes, des nymphes, des baigneuses, etc., décorent, avec les bustes de Washington, les bar-rooms et les clubs. On met des portraits de femmes dans le fond des chapeaux d'hommes ; on en peint sur les portières de tous les omnibus; il est des chemises illustrées qui en sont garnies jusqu'aux manches ; enfin, et pour le seul plaisir d'avoir un joli portrait de femme, un homme demande souvent à une demoiselle ou à une dame, qu'il connaît à peine, de lui prêter son gracieux visage; elle lui donne rendez-vous chez un daguerréotypeur, et pose sans aucun scrupule. Le gentleman prend le portrait, l'emporte, le garde tout le temps qu'il lui plaît, et cela ne tire pas à conséquence.
Les bienheureuses filles du nouveau monde ont tous les droits ou à peu près, et jouissent de toutes les permissions, même de battre les hommes qui leur déplaisent, l'homme n'ayant dans aucun cas le droit de se défendre personnellement contre une femme; enfin, elles peuvent proclamer père l'homme du monde qui aurait le moins de droits à
cette distinction : elles n'ont pour cela qu'un mol à dire, qu'un serment sacrilège à faire. Ces abus sont rares à la vérité, mais ils existent.
On raconte ce fait :
Un quaker, austère et froid comme tous les quakers, avait à son service une fille d'Eve, jeune, jolie, faible, sensible et imprévoyante.
Cette fille devint coupable, et des indices certains la dénoncèrent à la vigilance du quaker. Ne voulant rien brusquer et désirant néanmoins approfondir un mystère qu'il croyait de son devoir de pénétrer, il fit venir sa servante dans son cabinet, puis, prenant une voix douce et eonvaincue, il lui parla en ces termes:
— Mon enfant, l'esprit égare parfois le cœur, et le cœur comme nous le disent les saintes Écritures, n'est pas toujours assez fort pour résister aux entraînements et aux perfides séductions du serpent '. Tu es coupable, mon enfant, ne cherche pas à le dissimuler; mais un autre est plus coupable que loi, qui, plus fort, a pris pour l'entraîner au mal l'esprit tentateur du démon. Nomme cet homme, ma chère enfant, et nous rendrons justice à la morale en \e forçant à reconnaître sa faute et à la réparer.
— Monsieur, lui répondit la jeune fille d'un ton parfaitement résolu, je ne puis vous obéir; ce secret est le mien, c'est celui de mon cœ.ur ; je ne le divulguerai jamais.
Le quaker voulut la persuader, mais il ne put y réussir. Etant juge, il résolut, dans l'intérêt de celle malheureuse
' Les quakers tutoient tout le monde, amis et étrangers; ils ne disent t;ous que quand ils s'adressent à Dieu.
fille et pour assurer un prolecleur à l'enfanl qui devait naître, de la faire comparaître devant le tribunal que luimême présidait. Il espérait que la solennité du lieu impressionnerait son esprit et qu'elle avouerait tout. Quand la jeune fille se présenta :
— Eh bien ! mon enfant, lui dit le quaker sur son fauteuil de juge, te trouverai-je aujourd'hui moins ennemie de tes intérêts, plus pénétrée de tes devoirs, et consentiras-tu enfin à parler?
— Je ne le désirais pas, mais puisque vous le voulez absolument...
— C'est très-bien, mon enfant; la société te saura gré de cette franchise, et moi personnellement, je t'en remercie. Ainsi lu nous diras le nom du coupable?
— Je ne puis le cacher plus longtemps.
— Très-bien, mon enfant, très-bien. Et cet homme, quel est-il?
— Cet homme, Monsieur, c'est vous.
La foudre eût éclaté sur la tête du quaker qu'il n'eût pas, à cette écrasante dénonciation, ressenti de commotion plus forte. Il voulut se défendre, prit le ciel à témoin de son innocence; mais la servante jura sur la Bible, et le quaker, aux termes de la loi, dut se reconnaître coupable, et se condamna lui-même à une indemnité envers sa prétendue victime et à l'entretien de l'enfant.
Dans un autre cas, la recherche de la paternité embarrassa singulièrement le tribunal.
Une femme ayant déclaré avoir été séduite, voulut rendre un négociant étranger responsable de cette faute, et le fit traduire devant les tribunaux. Celte femme méritait peu la
protection de la justice et n'était rien moins qu'accidentellement fautive. Le négociant ne chercha pas à nier ses relations avec elle, mais il prouva que dans le même temps d'autres que lui s'étaient rendus coupables comme lui. En effet, le jour du jugement, quatre personnes déclarèrent sous serment qu'elles reconnaissaient comme fondés les soupçons de l'accusé et se déclarèrent coupables.
La position du juge était fort embarrassante et essentiellement délicate. Mais tout fut résolu de la manière suivante. Après une admonestation sévère adressée à la plaignante, le juge conclut en disant : « Gomme, après » tout, l'enfant que vous portez ne saurait être victime de » votre inconduite, et qu'il est du devoir de la justice de )-) lui reconnaître un père, mettez la main sur votre con- » science, priez Dieu qu'il vous éclaire et désignez un » père à votre enfant. »
La femme jeta un regard circulaire sur les quatre victimes de ses charmes trompeurs, les contempla quelque temps, et, avisant le plus riche, finit par le désigner au juge, qui le condamna suivant ses moyens.
On connaît la signification du moi flirtationf celte conversation intime qui tient le milieu entre une conversasation purement amicale et une conversation galante et passionnée. La fiirtation, que les Américains prononcent fieurteichomif estévidemment née de deux principes contradictoires : le désir pour les femmes de plaire aux hommes et la crainte pour les hommes de succomber aux séductions des femmes. De là l'extrême coquetterie des unes et la froide réserve des autres.
La femme apparaît aux Américains comme une menace pour les cœurs trop sensibles. Ce n'est pas la brebis qui a peur du loup, là-bas; c'est le loup qui craint la brebis. Aussi laissez faire les Américaines : leur expérience (les Américaines ont de l'expérience à tout âge), jointe à la protection des lois, les défendra suffisamment contre tout danger de flirtation. N'ayez non plus aucun souci de ces aparté, dans les petits coins entre jeune homme et jeune fille, qu'on remarque partout, dans les salons, au théâtre, au bal, dans les ice cream saloons. Ces don Juan que la peur talonne sont souvent plus innocents qu'on ne croit, et jouent à l'amour à peu près comme les enfants font la petite guerre, avec des sabres de bois et des pistolets de paille.
Que si l'un des deux flirteurs tremble de céder à l'attrait du sentiment, ce n'est jamais elle, c'est toujours luL Aussi quelle confiance parfaite illumine les charmantes figures des young ladies, et combien ne faut-il pas admirer ces grandes écolières de quinze et même de dix-huit ans, qui, en grande toilette, des livres sous le bras, s'en vont par les rues, regardant les hommes avec aifeclation, leur riant bruyamment sous le nez, pour les forcer à baisser les yeux 1
Souvent les écolières sont fiancées, ou bien tout simplement elles ont un ou plusieurs adorateurs. Rien n'est plus amusant alors que de voir, comme on dit en anglais, les beaux de ces demoiselles les épauler pour flirter de plus près. En Amérique, un mari ou un fiancé a seul le droit de donner le bras à sa femme ou à sa fiancée. Quand un homme désire accompagner une demoiselle dans un
lieu public, il marche à ses côlés sans jamais lui offrir le bras; mais il l'épaule volontiers, ce qui est parfaitement reçu .
Voici comment on épaule une demoiselle en Amérique; le cavalier arrondit le bras, et le consolide ensuite sur l'épaule de la demoiselle en la poussant légèrement devant lui. Il élude ainsi les rigueurs de l'étiquette. Autrefois, les Américains accompagnaient les dames dans la rue en les tenant par le coude. L'épaulement est un progrès; mais ce progrès même commence à être dédaigné dans les grandes villespar la société qui se pique de donner le bon ton, et il n'y a plus guère que la société moyenne qui continue d'escorter ainsi les demoiselles à la promenade, en les épaulant.
Il est des endroits privilégiés où la flirtation à New- York a pour ainsi dire ses coudées franches. Tel est, par exemple, le musée de Barnum, où les beaux se promènent partout sans façon en tenant leurs belles par la taille et en leur parlant parfois si près du visage que personne ne pourrait assurer qu'ils ne s'embrassent pas. J'ai vu au petit théâtrede ce musée, — que M. Barnum persiste à appeler Lecture roorriy par esprit de cagotisme, car M. Barnum est un saint homme qui prêche la tempérance, tout en louant ses basements à des marchands de vin; — j'ai vu, dis-je, des couples amoureux s'embrasser publiquement. Personne n'y porte la moindre attention, ou si quelqu'un le remarque, c'est d'un air distrait. Jamais on ne se permettrait de troubler ces amoureux dans l'exercice de leur liberté individuelle.
Du reste, partout, dans les établissements publics, dans
les omnibus, dans les steamboats, en chemin de fer, on peut voir de libres flirteurs causer avec des femmes en les tenant amoureusement par la taille.
L'esprit de liberté individuelle tue en Amérique la chronique scandaleuse, et il est rare qu'il circule dai^s le public de ces petites anecdotes de société qui font la forlune des revues de Paris.
Mais si un cas semblable vient à se produire, et que M'"^ X... ait classé son mari dans la trisle catégorie des prédestinés de Balzac, au su de tout le monde, ce n'est pas elle qu'on blâmera le plus, ce n'est pas non plus son trèsinfortuné mari, bien qu'on le plaigne fort peu : c'est sur le séducteur que retombe tout le blâme. Son honneur se trouve compromis, son crédit commercial même en souffre.
Mais ce qui est beaucoup plus extraordinaire, c'est que la femme coupable ne trouve nulle part de plus ardents défenseurs que parmi les autres femmes. Cela, j'en conviens, renverse toutes les idées reçues, et me paraît de nature à apporter le plus grand trouble dans l'esprit des moralistes ; mais il n'en est pas moins vrai que les femmes, en Amérique, ne se déchirent pas entre elles, et qu'au contraire elles se défendent et excusent réciproquciiient leurs faiblesses avec un esprit de corps admirable.
La méthode que les Américains ont héritée des Anglais, de tout réduire en matière de galanterie à une question d'indemnité, celte méthode a donné lieu à une étrange industrie.
Une young lady s'associe à un boy quelconque ; la lady tend ses filets séducteurs et perfides. Si quelqu'un s'y laisse
prendre, le visage de l'enchanteresse prend tout à coup une expression des plus inquiètes et des plus inquiétantes.
— N.'entendez-vous aucun bruit? dit-elle à son adorateur.
— Si fait! Qu'y a-t-il?
— Ah! fuyez, fuyez, ou nous sommes perdus !... Mais fuyez donc! Ah 1 mon Dieu ! il n'est plus temps, le voici...
Et le boy entre solennellement dans la chambre s'il joue le rôle de père ou de frère outragé, et furieux s'il figure un mad trompé. La femme se trouve mal, le survenant s'en prend au séducteur. Il veut le tuer, le traîner devant les tribunaux, faire du scandale ou le contraindre à se marier avec sa victime. Le séducteur, qui a parfaitement compris, tire de l'argent de s^ poche, et tout s'arrange pour le mieux.
Du reste, il n'est pas dans le monde de maris plus commodes et moins jaloux que les Américains. Absents de chez eux toute la journée, ils laissent leurs femmes complètement libres de flâner des heures entières dans Broadway. Quand elles sont lasses de marcher, elles entrent chez Stewart, le marchand de nouveautés, et magasinent un peu, ou bien elles vont se commander et essayer des robes chez M""^ Roullier-Augier, ou dans Bond-Street, chez M"^ Marie, la Irès-habile représentante, à New-York, d'une des principales maisons de Paris.
Quelquefois, on voit une des belles promeneuses se détacher de la foule, faire tomber sur son visage l'épais voile de barége vert, toujours attaché à son chapeau, et prendre mystérieusement une des rues transversales à Broadway ;
là, s'arrêter devant une maison d'apparence mystérieuse, , regarder un instant à gauche et à droite, puis pénétrer lestement dans la maison en refermant la porte sur elle. Que vont faire ces dames élégantes et parfumées, dont plusieurs ont leur équipage et leur maison dans la cinquième avenue, dans ces modestes et silencieuses demeures, d'où le jour même est exclu ? Vont-elles secrètement apporter aux malheureux des secours et des consolations ; ou bien, sous des apparences trompeuses, sont-ce des femmes criminelles qui se livrent à la fabrication de la fausse monnaie? Mais si cela était, il y aurait plus de fausse monnaie que de monnaie véritable à New- York, car il n'est pas de rue où il n'y ait plusieurs de ces mystérieuses maisons, que les Américains nomment Assignation House.
On sait avec quelle facilité les demoiselles se marient en Amérique sans la participation de leur famille. Le couple se présente à l'église s'il est catholique, au temple s'il est protestant, à la synagogue s'il est juif, ou tout simplement devant une autorité civile; un juge de paix suffit, avec deux témoins pour constater l'identité des conjoints; en cinq minutes, la cérémonie est faite, sans publications de bans, sans autre formalité. J'ai eu l'occasion de voir plusieurs fois à New-York la fille d'un ministre protestant que je pourrais nommer, laquelle s'est mariée six mois avant que son père ait pu même soupçonner ce mariage, et sans que pour cela elle ait cessé de vivre sous le toit paternel. Le jeune homme n'ayant pas été agréé par le père de la demoiselle, celle-ci s'était esquivée une heure pour se marier avec celui qu'elle aimait. Elle
a pu, durant six mois, garder le secret de cette union.
Cette facilité à pouvoir contracter le mariage, si elle a ses avantages, a bien aussi ses inconvénients. La bigamie en est une des conséquences les plus funestes. On voit même des hommes se marier un grand nombre de fois par spéculation.
Ils se marient d'abord dans un Etat, et quand ils ont dissipé la dot de la première femme, ils vont se remarier dans un autre Etat. Ainsi de suite dans chaque Etat. Pendaiit mon séjour en Amérique, uu jeune homme de vingt-neuf ans s'est vu condamner pour, du vivant de sa première femme, s'être marié quatorze fois. Les quatorze femmes de ce pacha transatlantique vinrent toutes déposer contre lui. L'instruction a établi que, dans l'espace de moins de trois semaines, il était marié deux fois, à Baltimore et à Boston.
Du reste, la justice se montre très-indulgente pour ces sortes d'infractions, que l'Angleterre punit de mort. Nous citerons le nommé David Beattyra, condamné seulement à vingt-deux mois d'emprisonnement sur la plainte portée contre lui par sept femmes, ses légitimes épouses. Cela ne fait que trois mois et quelques jours pour chaque femme nouvelle; ce n'est vraiment pas la peine de s'en passer.
Voici sur un autre cas de bigamie un verdict des plus curieux :
En 1848, M. Georges Garrison épousa miss Elisabeth Smith, et,deux ans plus tard, tandis que cette dernière vivait encore, il convolait à de secondes noces avec miss Lucy Polts. Quelques années après, la première, mistress Gar-
rison, mourait sans jamais avoir formulé la moindre accusation contre son mari infidèle. Aussi, enhardi par l'impunité et pour rendre hommage sans doute au nom de la défunte, M. Garrison épousa-t-il hientôt en troisièmes noces une miss Margaret Smith.
Mais cette union était à peine célébrée que mistress Garrison Potts, moins résignée que sa devancière, portait plainte contre le coupable. Tels sont les faits établis par les dépositions de plusieurs témoins. La foule des curieux accourue pour assister au dénoûmenl de cette affaire s'attendait à voir l'accusé envoyé à la prison d'Etat, lorsqu'à la grande surprise générale, le juge rendit le verdict suivant :
a Relativement aux deux premiers mariages, Garrison ne peut pas être condamné pour bigamie, parce que l'accusation n'a pas été faite dans le délai de trois ans prescrit par la loi de l'Etat de New-York. Il n'y a pas non plus crime de bigamie par rapport à la première et à la troisième femme, puisque miss Elisabeth Smith était morte lorsque Garrison épousa miss Margaret Smith. Enfin, concernant le second et le troisième mariages, le crime de bigamie n'existe pas non plus, car l'union de l'accusé et de miss Lucy Potts, célébrée pendant la vie de la première femme, n'est point reconnue valable par la loi. »
En conséquence, M. Garrison est remis en liberté et en possession de sa troisième compagne. Quant à la plaignante, miss Lucy Potts, le lecteur comprendra sa douleur lorsqu'il saura que cette malheureuse Ariane avait déjà épousé, il y a quelques années, un nommé Benjamin Si-
mons, qui, au milieu desdélicesde la lune de miel, fut arrêté et condamné au pénitentiaire pour crime de bigamie. La pauvre Lucy fut enveloppée dans cette accusation ; plusieurs témoins déclarèrent qu'elle savait parfaitement que Simons était marié lorsqu'elle l'épousa, et il fallut toute l'habileté d'un avocat yankee pour la blanchir aux yeux de la loi. C'est réellementjouer de malheur en matière de mariage.
Mais si expéditive que soit en Amérique la cérémonie du mariage, il est des ministres qui trouvent encore moyen de simplifier la chose, en mariant en gros. « Le temps est de l'argent, » disent les Américains; il faut savoir l'économiser. Le révérend L.-Iî. Moore, du Michighan, est une véritable machine à marier, de la force de plusieurs révérends. VEnquirer de Détroit nous fait savoir que, dans le courant de décembre dernier , M. Moore a marié d'un seul coup, trois couples divers, à savoir: MM. Vaughan, Woodruft et Lapham, avec M'^^^ Fanny Johnson, Bestsey Jarringlon et Mary Drake. A la bonne heure! et voilà un révérend qui n'aime pas à faire languir son monde.
Nous pourrions citer des cas de mariages plus extraordinaires encore, et encore plus prompts.
Le télégraphe électrique en supprimant la distance a rapproché les cœurs en Amérique. Des mariages se sont faits entre des contractants, séparés par deux et trois cents lieues, au moyen des fils électriques. Des ministres religieux, ou simplement des autorités civiles, reçoivent aux offices du "télégraphe les déclarations respectives des conjoints, ils inscrivent ces déclarations sur les registres
qui en font foi, et le mariage ainsi contracté est parfaitement régulier.
Enfin le Weekly- Herald y de New-York, parle d'un mariage célébré à Bordentown, dans des circonstances qu'il veut bien qualifier de singulières.
Un jeune homme de Bordentown, dit-il, sur le point d'épouser une personne de la même localité, mourut subitement. Les deux fiancés, ainsi que leurs familles respectives, étant très-attachés aux croyances spiritualistes, on résolut que le mariage aurait lieu, malgré la mort du jeune homme, et, effectivement, il fut célébré le dimanche même avec toutes les cérémonies. La demoiselle prit pour époux non pas le corps, mais l'esprit de son bien-aimé, représenté par son cadavre. Par cet acte inouï, elle a, dit le même journal, pris l'engagement de ne plus jamais se marier.
Les journaux de tous les Etats de l'Union contiennent, sous la rubrique Matrimonial y de nombreuses demandes en mariage; et plus loin, dans la colonne du Personaly des avis personnels et des rendez-vous d'amour.
Voici un échantillon des annonces du Personal^ je les reproduis fidèlement, telles que je les ai extraites des journaux :
« Fanny, vous savez que je vous aime; pourquoi donc » ne venez-vous plus me voir? — J. L. »
« R. J. K Ce soir, à neuf heures. »
« Ingrat, m'oublierez-vous tout à fait après m'avoir » juré que vous m'aimeriez toujours? Venez, et vous » serez pardonné. — W. L. »
(( Ne venez plus que quand je vous le dirai. Mon mari » sait tout ; mais j'arrangerai cela. — A. Th. »
Quelquefois ces avis mystérieux se donnent en plusieurs langues ; sans doute pour les rendre moins intelligibles encore au public. Exemple :
« Quereos. — Yo were right.. — Adieu. F. R. »
(( Mi querida, I love you, de tout mon cœur. ïhis eve- » ning. Tu sais. — X. X. »
Nous pourrions multiplier ces citations, mais celles-ci suffisent pour donner une idée de ces sortes de correspondances amoureuses.
Beaucoup d'Américains, absorbés par les affaires, ne trouvent même pas le temps de se chercher une femme, et ont recours aux journaux quand ils désirent se marier.
J'ai connu la sœur d'une lady qui doit son mariage à cette annonce imprimée dans le Herald :
« Un gentleman désire se mettre en rapport, pour le » mariage, avec une agréable jeune demoiselle. Il faut » qu'elle soit jolie, bien faite, douce de caractère, et que » ses manières soient convenables et distinguées. Une » blonde de seize jusqu'à vingt ans serait préférée. Le » gentleman ne tient pas à la fortune, étant établi et dans » de bonnes affaires, mais il tient à la beauté, à l'amabi- » lité et à la respectabilité de la demoiselle. S'adresser » confidentiellement chez monsieur K. M., Fourth avenue » 384, near Twenty-Eighlh street. »
La demoiselle, sans mettre personne dans la confidence, se décida à aller seule, forte de ses dix huit ans, de la
beauté de son visage, de rélégance de sa taille, de Famabilité de son caractère et de ses cheveux blonds cendrés, chez le demandeur. Celui-ci la trouva charmante, et trois jours après ils étaient mariés.
Quelquefois, mais plus rarement, ce sont les demoiselles ou les dames qui demandent des maris. Voici un spécimen du style des demanderesses. Nous le prenons dans un journal de l'Ouest :
(( Une dame veuve, âgée de vingt-sept ans, et qui pos- » sède en propre une fortune nette [clear) de 50,000 dol- » lars, désire contracter une nouvelle alliance avec un » gentleman bien élevé, et qui soit à peu près du même » âge qu'elle.
» Comme celle qui fait cette annonce a beaucoup souf- » fert par suite des dérèglements de son premier mari, elle » exigera que le second professe strictement les principes » de la tempérance et qu'il en apporte des certificats. Il » faut aussi que ce soit un homme pieux, bien fait de sa » personne, d'un esprit sérieux et agréable, et qui n'ait » pas encore été marié.
» La secte ou religion à laquelle il appartiendra im- » porte peu (le mormonisme excepté), vu que l'annon- » ceuse est universaliste et professe ouvertement la tolé- » rance.
» Les appliquants sont requis d'envoyer, en même » temps que tous autres renseignements, leur portrait » tiré au daguerréotype à l'adresse ci-dessous.
» Les messieurs auxquels on aura renvoyé leur pory> trait sont priés par la présente de cesser toutes démar- » ches ultérieures. »
Mais ce que nous avons réservé pour le bouquet final, c'est la demande d'une jeune demoiselle (une bloomérisle sans doute), qui, trouvant les chaînes de l'hymen trop lourdes à porter, et voulant néanmoins désennuyer son cœur isolé, fil aux gentlemen la proposition suivante, que nous transcrivons textuellement du Netv-York' Herald y à la date du lundi 13 août 1855 :
« A young lady, moderately good looking, twenty years » of âge, wishes to find a partner for life. Any gentleman » désirons of changing their isolaled stale for one of con- » génial happiness, will please address Jennie P. A., box » 271 Union square Post Office, Broadway. »
C'est-à-dire en français, et littéralement :
« Une jeune demoiselle, passablement jolie, âgée de 20 » ans, demandée associer sa vie à quelqu'un. Si quelque » monsieur désire changer son état d'isolement contre un » pareil bonheur, qu'il veuille bien s'adresser, etc. »
J'ai ouï dire que de semblables propositions se trouvaient souvent écrites à la main et placardées à la porte des écoles de médecine et dans certains clubs.
La police de New- York, sévère depuis quelque temps envers les femmes suspectes, a pris contre elles des mesures rigoureuses. Pour réparer le plus possible les torts que leur occasionnent ces rigueurs, elles s'ingénient de toutes les manières. Je vis un jour dans un omnibus une femme élégante qui portait dans sa main un très-joli petit pot de fleurs. Il y avait une étiquette attachée à la plante; j'y jetai les yeux et je lus, en fait d'instruction botanique,
le nom et la demeure de la propriétaire du pot de fleurs.
Nous ne saurions nous abstenir de dire ici quelques mots du Club des libres amours, dont on a fait tant de bruit à New-York. Ce club trop célèbre s'est formé sous la direction de M. Andrews, un des plus ardents propagateurs des théories socialistes de Fourier, aux Etals-Unis, et auteur lui-même d'un système de société sans règlements, sans lois et sans gouvernement. Nous verrons, plus lard, que cet essai a été tenté dans l'Etal d'Albany.
M. Andrews, marié et père de famille, avait réuni pour son club des partisans de la liberté illimitée en tout et pour tout. M™^ Andrews figurait à ce club, et y emmenait ses jeunes garçons. On s'assemblait deux fois par semaine, pour danser, cbanter, prêcher l'émancipation de la femme et flirter à discrétion. J'ai vu là de respectables pères de famille avec leurs filles, des maris avec leurs femmes, des veuves et des demoiselles seules. Tout ce monde était naïvement persuadé que le premier et le plus immuable des droits est l'entière disposition, toujours, de son cœur, en faveur de toute personne qui le fait battre. Naturellement, le Club des libres amours condamnait le mariage comme un serment qu'on viole trop souvent en faveur du cœur, quand on ne viole pas le cœur en faveur du serment.
De semblables théories ne se discutent pas, et le sentiment général les condamne partout. Ajoutons, pour êlre juste, que les assemblées de ce club ont toujours été fort décentes et beaucoup plus dansantes que sentimentales. Une ou deux fois seulement on s'est donné, à propos de quelques femmes libres, de libres coups de poing. Mais
on était là pour s'amuser avant tout, et il ne faut pas oublier que la boxe, cette distraction anglaise, est un des plaisirs favoris de l'Amérique. Des hommes qui n'ont aucune raison de se faire du mal se rendent en cachette dans un lieu désigné où les attend un public empressé. Après s'être crevé l'estomac, disloqué le crâne, ébranlé toute la charpente osseuse, ils se tendent la main avec grâce, et se promettent de recommencer le plus tôt possible. Les spectateurs qui, durant le combat, les ont encouragés, ont applaudi à leurs jolis coups, se retirent heureux en payant aux acteurs éclopés le prix convenu de ce spectacle féroce. Tant il est vrai que, comme le disent certains philosophes, l'homme est naturellement bon.
Terminons ce chapitre sur l'amour en Amérique par un compliment adressé à la langue anglaise pour la distinction qu'elle a su établir entre aimer quelqu'un et aimer quelque chose. Les Anglais, et par conséquent les Américains, ont deux verbes aimer : to lovCj pour les êtres animés, et^o like pour les choses inanimées. Ainsi, on ne dit pas en anglais, comme en français, j'aime cette femme et ]aime le gigot; l'aime mon père et j'aime les pommes cuites ; j'aime Dieu et j'aime le petit salé.
Les mots, heureusement choisis, sont à la pensée ce que la parure et les fleurs sont aux femmes : les uns font ressortir la délicatesse des sentiments exprimés; les autres ajoutent à la beauté naturelle en développant les grâces du corps.