‹ Trois ans aux États-UnisChapitre 8 sur 43 · LA BLAGUE EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

LA BLAGUE EN AMÉRIQUE

Que le lecteur veuille bien ne pas se scandaliser de ce titre; l'Académie, nous le savons, n'a pas jusqu'à présent accordé le droit de cité au mot blague dans son dictionnaire, mais elle ne saurait longtemps encore se monirer sévère à l'égard de ce vocable que plusieurs de nos grands écrivains ont employé, et que la langue des salons a admis elle-même. Nous nous en servons donc ici, car il n'y a pas de synonyme possible, et d'ailleurs il traduit avec la plus grande exactitude le mot américain humbug, que nous ne pourrions remplacer à peu près qu'au moyen d'une longue périphrase.

La blague est le génie des Américains. Ils en on fait une véritable science que personne ne dédaigne, et qu'ils ont élevée jusqu'aux plus hautes spéculations de la philosophie pratique. Pendant que les métaphysiciens cherchent en Europe, sans aucun bénéfice pour leur bourse, la raison des lois divines, et que les philosophes s'évertuent à soumettre à l'analyse les passions et les sentiments de l'homme, l'école de la philosophie du humbug^ en Amérique, se contente d'étudier la sottise humaine, ses travers et ses vices, pour les exploiter à son profit.

Le humbug est eniré si profondément dans les mœurs américaines qu'il est le stimulant indispensable et comme l'âme qui anime toute chose, bonne ou mauvaise.

La piété non plus ne dédaigne pas le humbug.

Quand la concurrence accumule en un même endroit des églises nombreuses et variées de destination, c'est à qui se montrera le plus adroit pour attirer à lui les fidèles indécis. Les industriels cachés sous la chaire évangélique, qui ont fait bâtir les églises et les ont meublées suivant le culte qu'ils ont choisi, ne veulent pas en être pour leurs frais de débours et de croyances. Dans certains cas, il suffit d'une prima dona en réputation, qui s'adjoint au chœur de l'église et chante en latin de brillantes cavatines italiennes, pour amener la foule à de bons sentiments. Mais d'autres fois le chant est impuissant à fixer les brebis égarées et têtues, qui s'obstinent à ne vouloir sauver leur âme qu'à la condition de ne pas s'ennuyer.

Pour ces terribles troupeaux, il faut recourir aux grands moyens. On engage un smart young preachery qu'on envoie faire un tour en Europe, ou en Terre-Sainte, ou aux Grandes-Indes, ou ailleurs. Sa mission consiste à observer les mœurs des peuples qu'il doit visiter, à recueillir des anecdotes instructives et piquantes, à formuler.des jugements sur les hommes et sur les choses.

Au bout de -peu de temps notre prédicateur revient, son portefeuille de voyage suffisamment garni de notes curieuses qu'il rédige de façon à en faire des lectures intéressantes.

Des prospectus sont ensuite envoyés à domicile; des annonces et des réclames sont insérées dans les journaux; de nombreuses affiches sont placardées sur tous les murs. Par tous ces moyens on annonce le voyage, plein d'aventures merveilleuses, que vient d'accomplir, au milieu des plus grands dangers, le yoiing preachevy et l'on fixe les

jours où, dans l'église, le révérend doil lire lui-même ses impressions de voyage. La curiosité stimule d'ordinaire les brebis égarées, qui reviennent au bercail apporter un peu de leur laine : They made plenty of moneij afier ail.

Mais voici un des houspuffs de l'Amérique : c'est la blag-ue imaginée par le révérend Hanson, qui parvint à persuader à un de ses confrères, le révérend Eléazar Williams, qu'il était le fils de Louis XVL Ce pauvre Eléazar, vieux et à moitié idiot, se laissa si bien endoctriner par le rusé Hanson, qu'il finit par ne plus douter de son origine royale, lui pauvre missionnaire du pays des Chappaways. lise souvint d'un grand nombre de particularités notables relatives à son enfance. Il traça le portrait de son infortuné père comme s'il l'avait vu de la veille. Tout lui revint en mémoire, jusqu'aux brutalités du cordonnier Simon, qui, plus de cinquante années auparavant, lui avait donné la mort, à lui, qui s'en souvenait très-bien. 11 avait été obligé, par suite de ce mauvais traitement, de chercber un refuge dans les vastes solitudes du Nord-West, où plus tard il avait été nommé ministre protestant, ce qu'il regrettait beaucoup, en sa qualité de fils de saint Louis.

Quand le révérend Hanson crut son confrère, le révérend Eléazar Williams, suffisamment renseigné sur son rôle, il se mit en roule pour New-York.

Sûr désormais de son affaire, le révérend Hanson alla trouver le propriétaire du Putnam-Magaziney une revue qui avait besoin d'abonnés.

— Je viens, dit le révérend à l'éditeur, vous proposer une affaire.

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— Parlez, Monsieur.

— Vous avez besoin de quelque chose de nouveau qui stimule la curiosité et vous attire des lecteurs. J'ai fait une découverte qui mettra l'Amérique en émoi et aura dans toute l'Europe un retentissement immense.

— Quelle est donc cette découverte, Monsieur ?

— J'ai découvert Louis XVII, l'infortuné duc de Normandie, qu'on croyait mort à la prison du Temple ; je vous l'offre de compte à demi ; ça vous va-t-il ?

— Parfaitement. Cela fera-t-il plusieurs volumes?

— Le roi se propose d'écrire autant d'articles que vous voudrez, et jusqu'à ce que la curiosité du public soit entièrement satisfaite.

L'éditeur et le révérend s'entendirent parfaitement, et, un beau jour, au moment où personne n'y songeait, on lut en tête d'une livraison du Putnam- Magazine ces lignes écrites en gros caractères, et qui produisirent tout d'abord une sensation profonde :

LOUIS XVII, PRÉTENDANT A LA COURONNE DE FRANCE, n'est pas MORT ', IL EST PARMI NOUS I

Le révérend Hanson raconta dans ce premier article, et dans d'autres qui suivirent, la découverte miraculeuse et parfaitement authentique qu'il avait faite, dans la tribu des Chappaways, de l'infortuné fils de Louis XVL On s'arrachait les livraisons. Des larmes coulèrent aux récils de tant d'infortune, et l'on ouvrit une souscription en faveur du futur héritier de la couronne de France. On distribua par milliers d'exemplaires les portraits de Louis XVII en habit de ministre protestant, ce qui ne manquait pas d'un

cerlain comique. Enfin, tout le monde s'accorda à trouver la plus parfaite ressemblance entre Eléazar Williams et son père.

L'exaltation était à son comble; des polémiques ardentes avaient été adroitement soulevées, et la blague paraissait devoir merveilleusement réussir, quand la fortune abandonna subitement le révérend ïlanson et son canard royal .

La mère de Louis XVll, sans laquelle on avait compté, vint, par sa présence inattendue, renverser l'édifice habilement construit par Hanson.

C'était une vieille sauvagesse âgée de plus de quatrevingts ans, une peau rouge pur sang horriblement tatouée. Ne voyant pas revenir son fils, et inquiète d'un voyage qui s'était prolongé bien au delà des limites fixées par Eléazar, elle s'était bravement mise en route, la bonne mère, et avait quitté sa hutte des grands lacs pour venir dans le pays des visages pâles demander des nouvelles de son fils bien-aimé. Après de nombreuses démarches, elle apprit sa demeure, et sut qu'il vivait avec son collègue, le révérend Hanson. Elle se présenta inopinément dans la maison qu'on lui avait indiquée.

Son apparition fut un coup de foudre.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria le révérend Hanson à la vue de la sauvagesse et en s'adressant à Eléazar, vous aviez donc une mère, malheureux !

— Hélas ! il n'est que trop vrai, répondit Louis XVÏÎ d'un air profondément penaud ; mais ce n'est pas ma faute.

— Mon fils, dit en langue chappaways et d'un accent déchirant l'heiireuse mère, viens ra'embrasser.

— Adieu mes rêves d'or, murmura le révérend Hanson en levant ses yeux au ciel.

Éléazar Williams est redevenu simple missionnaire évangélique dans le pays des Chappaways. Mais aujourd'hui encore il n'est pas parfaitement convaincu de n'être pas le fils légitime de Louis XVI, tant son ami, le révérend Hanson, l'en avait persuadé.

Dans ce chapitre sur la blague en Amérique, nous devons une place d'honneur à Barnum.

Ecrire l'histoire de Barnum, c'est faire l'histoire du puffelàu humbug dans ses applications les plus élevées.

Il suffira de quelques traits de ce grand philosophe pour faire apprécier l'immense mérite d'un homme qui, dans la diplomatie, eût certainement joué Talleyrand lui-même.

Tout le monde sait, en Europe, comme en Amérique, que la plus fameuse des blagues de Barnum est l'invention de la nourrice de Washington ; mais peu de personnes, même en Amérique, connaissent les circonstances qui ont amené Barnum à tenter ce coup de maître.

Nous avons pu recueillir k ce sujet des détails authentiques.

A l'époque où se rapporte celte histoire, Barnum était modestement employé dans une maison de commerce en qualité de commis-voyageur. Dans une tournée qu'il devait faire jusqu'à la Nouvelle-Orléans, le bateau à vapeur qui le portait eut besoin de renouveler sa provision de bois, et fit relâche au Tennessee, sur les bords du Mississipi.

Un voyageur vint à parler d'une négresse très-vieille qui vivait aux environs et se plaisait à raconter certains traits de l'enfance de Washington, qu'elle disait avoir connu.

Il n'en fallut pas davantage pour enflammer le cerveau en travail du futur manager de Jenny Lind.

Il laissa partir sans lui le sleamboat, renonça dès lors à ses fonctions commerciales, et résolut, par un coup d'éclat, de forcer la fortune.

Plein d'enthousiasme, il se rendit dans l'habitation oij vivait la négresse, et offrit au planteur de la lui acheter. Celui-ci, ne pouvant soupçonner les intentions secrètes de Barnum, se trouva très-heureux de la lui livrer pour cinquante piastres.

L'affaire terminée, Barnum eut aveo l'intéressante esclave le dialogue suivant :

— Eh bien 1 ma brave femme, c'est donc vous qui avez eu l'honneur insigne de nourrir Washington?

— Oh 1 pour ça, non, mon digne maître ; je l'ai seulement connu dans sa jeunesse; je lui ai parlé plusieurs fois, voilà tout.

— Mais si, mais si, vous vous trompez. C'est vousmême qui l'avez nourri de votre lait, j'en suis sûr ; on me l'a dit.

— Excusez-moi, mon digne maître ; je no suis qu'une misérable esclave, maisje suis honnête, et ma conscience...

— Qu'est-ce que c'est que ça ? qu'est-ce que c'est que votre conscience ?.. . Je vous répète que c'est vous qui avez nourri Washington. Que diable 1 quand je vous dis que j'en suis sûr, il me semble que la parole d'un gentleman

lel que moi est plus croyable que les radotages d'une vieille sibylle africaine comme vous, qui de plus a perdu la mémoire. Et pour qui donc me prenez-vous, horrible singe coiffé que vous êtes? vous mériteriez que, sans pitié pour votre grand âge et la laine blanche que vous portez en guise de cheveux, je vous fisse administrer à l'instant une sévère correction !

— Pardon, mon bon maître, pardon.

— Mais non... sainte femme ; cet emportement est impie, et c'est au contraire moi qui vous dois des excuses. Je le devine à cette heure : vous cherchiez par modestie à déguiser la vérité, uniquement pour vous soustraire aux hommages qui vous sont dus. Quelle nature parfaite I elle a toutes les qualités et toutes les vertus ! Ses traits candides, bien que flétris par l'âge, pénètrent mon cœur. Oh 1 oui, oui 1 c'est bien vous, et personne autre que vous ne pouvait être choisi par la Providence, dans ses mystérieux desseins, pour allaiter notre grand, notre immortel Washington 1 Combien vous devez être heureuse et lière !

— Mon bon maître !

— Mais ce n'est pas assez de mes hommages : le peuple, qui vous aime sans vous connaître, n'attend que l'occasion de vous témoigner son admiration profonde. N'êtesvous pas la mère de la patrie, puisque vous êtes la nourrice de son sauveur ?

— Que d'honneur pour une pauvre négresse sur le déclin de ses jours ! Je crois rêver, et je ne puis retenir mes larmes.

— Laissez couler ces larmes précieuses, si douces à mon

cœur. Céleste créature, suivez-moi ! le peuple attend que je vous montre à son admiration. Celte haute et si estimable mission, je saurai la remplir.

— Ah ! mon bon maître, c'en est trop ; je ne puis supporter un pareil bonheur; mon cœur se déchire !

— Oui, ce cœur généreux, sur lequel tant de fois s'est doucement reposée la tête de l'enfant que l'âge a fait homme, que les circonstances ont fait notre sauveur ! Ah! dites-moi que vous avez nourri AVashington, que vous seule l'avez nourri ! que j'obtienne cet aveu de votre bouche, et je me précipite à vos pieds pour implorer votre bénédiction !

— Oh ! ma tête ! ma tête ! ma pauvre tête ! Je deviens folle !.... Mais il n'y a plus de doute, et c'est moi seule qui ai nourri Washington.

— Et joliment bien nourri encore ! Mais à celte heure que la mémoire vous est revenue, ne perdons pas un temps précieux ; faites promptement votre paquet, prenez vos cliques et vos claques, et courons recevoir les hommages des peuples impatients de vous vénérer. Allons, hup !

Barnum, muni de sa vieille négresse presque octogénaire, à laquelle il n'avait pas eu beaucoup de peine à persuader ce qu'il voulait, se rendit d'abord à Philadelphie, puis successivement dans toutes les grandes villes de l'Union. Le puff eut partout un très-grand succès, et permit à son auteur de continuer sur une plus grande échelle son commerce de blagues.

Une fois Barnum accapara pour uu jour fixé tous les bateaux qui faisaient le service des environs de la baie de

New-York ; pour ce jour-là, il annonça à New- York un grand combat de buffles qu'il offrait gratis aux habitants de tous les pays desservis par les lignes des steaniboats qu'il avait accaparés. Les buffles, mis en présence les uns des autres, ne se firent aucun mal, et parurent au contraire charmés de se voir. La foule se retira peu satisfaite, mais les recettes à tous les ferry boats avaient été considérables, et le but se trouvait atteint.

A côté du combat des buffles, il faut admirer la sirène empaillée, que Barnum exposa si longtemps à son muséum.

Un jour, tous les journaux, de gigantesques affiches et des bandes de musique annoncèrent au public étonné^la découverte prodigieuse d'une sirène mythologique, moitié poisson et moitié femme.

Des pêcheurs insensibles à la musique, comme autrefois Ulysse, furent surpris en mer par des chants d'une suavité merveilleuse que faisait entendre le long du navire une sirène de la plus belle venue.

Loin de se laisser séduire par le charme perfide de cet être mystérieux, ils le harponnèrent sans pitié, comme ils auraient fait d'un requin ou d'un marsouin. La sirène, percée par le fer meurtrier, fut halée sur le pont, où bientôt après elle expira en chantant d'une voix entrecoupée par la douleur, que sais-je? peut-être l'air si pathétique du finale de la Lucie, transposé pour voix de sirène.

Cette sirène, soigneusement empaillée par les matelots, fut offerte à Barnum pour son musée national, déjà si riche en curiosités uniques, comme disaient les prospectus.

L'animal merveilleux altira longtemps la foule, et l'on venait de fort loin pour voir ce prodige. Bientôt pourtant on s'aperçut que la prétendue sirène n'était qu'un composé de paille, recouverte d'une peau lustrée, et que la figure et le torse étaient en cire. On rit beaucoup de cette excellente blague d'un homme qui faisait déjà l'admiration générale; mais on ne cessa pas pour cela de continuer à aller voir, pour en plaisanter, ce pujf mythologique. Il y eut foule après comme avant, ce qui fit parfaitement l'affaire de Barnum. Il gagna, dit-on, près de cent mille francs avec sa sirène empaillée.

Nous touchons à un de ces moments de la vie du grand maître, où son génie, fortifié par l'expérience et enliardi par le succès, vient d'atteindre la plénitude de sa force et tout son développement. Par une combinaison longuement élaborée, il porte d'un seul coup sa gloire au pinacle et mérite à tout jamais le beau titre de roi du humbug.

C'est du voyage de Jenny Lind que je veux parler, de cette odyssée musicale qui me paraît, comme invention du moins, bien au-dessus de Toéuvre d'Homère.

Et d'abord, ce qui frappe dans celte blague sans pareille, c*est la connaissance parfaite du public extra-naïf à qui Barnum s'adresse. Tout autre que ce grand homme se fût contenté de proclamer Jenny Lind la plus grande cantatrice du monde, au mépris de toutes les Catalani, de toutes les Grisi, de toutes lesMalibran, et môme de toutes les sirènes empaillées. Mais lui, plus fin, dédaigne ces moyens vulgaires; il couvre sa blague d'une teinte religieuse, ce qui ne fait jamais mal là-bas. C'est surtout à vanter la vertu de la cantatrice qu'il s'attache. Il assure

qu'elle n'a de la femme que les apparences gracieuses, et qu'en réalité c'est un ange, un véritable ange, descendu du ciel en ligne droite pour réchauffer la piété des hommes et les charmer par des chants ineffables.

11 la présente comme un emblème de pureté, comme le symbole de la jeune Amérique, et la surnomme la vierge du nouveau monde.

Durant trois ans à l'avance, il excite, au moyen de tous les journaux de l'Union (et Dieu seul peut en connaître le nombre), le fanatisme, la curiosité, le vif respect du public pour l'ange inconnu. Il dépense en réclames, qui se produisent sous toutes les formes, la somme énorme de 250,000 fr. (50,000 dollars).

Quand il juge le public suffisamment préparé, il va un beau jour chercher la cantatrice, et annonce, au grand enthousiasme des populations, que la vierge du nouveau monde va bientôt débarquer à New- York.

Trois grands mois se passent dans une attente fiévreuse, pendant lesquels le nom de Jenny Lind est dans toutes les bouches. Des personnes errent des journées entières sur la plage pour saluer des premières la venue de la vierge fameuse.

Un long cri de joie retentit quand le coup de canon du fort répondit au salut du steamer qui apportait la chaste Jenny. Ce fut alors une fêle indescriptible: on se serrait les mains, on s'embrassait; les plus sensibles pleuraient. Depuis le quai où se trouvait mouillé le steamer jusqu'à l'hôtel à' Ir ring -home ^ où devait descendre la célèbre cantatrice, une dislance d'environ un demi-mille, on dressa des tapis afin que ses pieds sacrés ne touchassent pas la

terre. Des sérénades, par ordre de Barnum, lui furent données tous les soirs sous les fenêtres de son appartement. Barnum s'entendit avec des modistes qui firent des chapeaux à la Jenny Lind ; avec des cuisiniers, qui inventèrent des puddings à la Jenny Lind ; avec des femmes, qui firent semblant de se trouver mal d'émotion à la vue de tant d'innocence!

Puis vint le jour fixé pour les débuis de l'ange.

Par une innovation propre à porter l'enthousiasme à son comble, Barnum annonça que les principales places seraient adjugées à l'encan et au plus fort enchérisseur.

Il y eut une place d'honneur qui consistait en un fauteuil sculpté et richement doré, placé sur l'estrade même où devait se faire entendre la diva. Ce fauteuil, mis à prix sur une première enchère de cinq cents francs, fut longuement disputé par les enthousiastes. Il s'éleva rapidedement jusqu'à deux mille francs, et fut adjugé définitivement en faveur d'un chapelier pour la somme de deux mille quatre cents francs.

Dès ce moment la fortune de l'habile adjudicataire fut assurée; on allait en foule acheter chez lui des chapeaux, et le public, ne pouvant contempler Jenny Lind, voulait au moins voir le chapelier qui devait l'approcher de si près.

Cette blague du chapelier mélomane mérite une place à côté de celles de Barnum, qui l'ont fait naître.

Le soir du premier concert de Jenny Lind dans l'immense salle du Castle-GardeUf la recette ne s'éleva pas à moins de quatre-vingt-dix mille francs. Le public réuni attendait haletant l'apparition de la vierge miraculeuse.

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L'émotion fut extrême quand on vit tout à coup la porte du fond de l'estrade s'ouvrir et Jenny Lind arriver en sautillant jusqu'au bord delà rampe; puis, là, d'un air naïf, regarder la foule de toutes parts, comme surprise de sa présence.

Le rossignol suédois ne se présente jamais autrement devant le public; on dirait d'un enfant espiègle qui échappe à la surveillance de sa bonne et court follement, tant que lui permet la longueur de l'estrade.

Enfin la ritournelle se fait entendre, et la merveilleuse créature laisse tomber de sa bouche divine les premiers et pathétiques accents de l'air de Casta diva^ de l'opéra de Norma.

Or, il arriva ce qui toujours arrive quand on vante outre mesure le mérite des personnes, quel que soit ce mérite : on trouva Jenny Lind au-dessous de l'idée qu'on s'en était formée.

La spéculation angélique et musicale de Barnum se trouvait donc gravement compromise.

Elle eût peut-être manqué tout à fait sans une inspiration soudaine de celui-ci, qui sauva tout, en portant l'enthousiasme du public jusqu'au délire.

Sans attendre la fin du concert et tout de suite après ce premier morceau, Barnum s'avança sur l'estrade d'un air profondément ému et demanda la permission de parler.

Au tumulte de l'assemblée succède alors le silence. Barnum se recueille un instant, paraît demander au ciel des inspirations dignes de la hante mission qu'il va remplir, puis s'avance de quelques pas.

(( Mesdames et Messieurs!

» Si indigne que je sois de venir à celle place porter la » parole après les harmonies célestes que vient de vous » faire entendre l'ange de la jeune Amérique, la vierge » du nouveau monde, je n'ai pu garder plus- longtemps le » secret de son cœur généreux. Jenny Lind, Messieurs » (l'orateur lève les yeux au ciel en prononçant ce nom, » qu'il articule avec onction), Jenny Lind, pénétrée des » souffrances de la classe indigente, désire les soulager » autant qu'il est en son pouvoir de le faire. Elle aban- ))' donne aux pauvres la totalité de cette première recette, » c'est-à-dire quatre-vingt-dix mille francs, que je suis » chargé de remettre au maire de New- York pour qu'ils » soient distribuée entre tous les nécessiteux de cette » ville. ».

Des hurras frénétiques accueillirent ces paroles, prononcées avec l'accent de l'enthousiasme. Un pareil trait de magnificence royale parut aux Amériofiins, naturellement peu prodigues, une action véritablement céleste, et qui classait, à n'en plus douter, Jenny Lind au rang des anges les plus bienveillants.

On vit des gens s'embrasser en pleurant ; les plus calmes se donnaient de vigoureuses poignées de mains.

Profitant de l'émotion générale, le chapelier crut habile de faire semblant de s'évanouir sur son fauteuil d'honneur.

Le concert recommença quelques moments après, et finit au bruit des applaudissements, des cris, des bravos et des sifflets, qui, en Amérique, contrairement aux usages

d'Europe, sont la marque de la plus grande satisfaction.

Après son discours, Barnum se frotta les mains en signe de contentement; il venait, par une blague solennelle et des plus hardies, de décider la victoire.

A dater de ce moment Barnum, muni de son rossignol aux œufs d'or, parcourut triomphalement toute l'Amérique. Partout sur son chemin il semait la blague et récollait des dollars. On ne vit jamais semblable délire, el l'histoire d'Orphée charmant les animaux par les sons de sa lyre, reste bien au-dessous des miracles de Jenny Lind.

Un jour, dans je ne sais plus quelle ville, des gamins turbulents s'assemblèrent sous les croisées de l'hôtel où venait de descendre la célèbre cantatrice. Ils voulaient voir Jenny Lind et réclamaient cet honneur à grands cris : « L'ange 1 l'ange! nous voulons voir notre ange! notre symbole à nous, la jeune Amérique ! »

L'ange demandé ne parut pas, mais Barnum se présenta pour pérorer l'assemblée.

« Mesdames et Messieurs, » dit-il en s'adressant aux gamins, dont l'enthousiasme était probablement salarié, « l'ange que, par un sentiment de religieux amour, » vous demandez à voir pour lui rendre hommage, est en » ce moment en prières. J'ai pu néanmoins pénétrer dans » le sanctuaire où son âme s'élève jusqu'au ciel pour re- » cevoir d'en haut les inspirations sublimes de son chant » ineffable. Elle m'a chargé. Mesdames et Messieurs, de » vous témoigner ses profonds regrets de ne pouvoir à » celte heure satisfaire vos désirs bienveillants, et vous » fait savoir sa résolution de concourir pour une somme

» de quinze mille francs au soulagement des orphelins de » la ville. »

Les gamins se déclarèrent satisfaits, et ce nouveau trait de générosité, joint à beaucoup d'autres encore, se répandit bientôt partout. Les journaux parlèrent avec enthousiasme de l'inépuisable bonté de la céleste Jenny, et les concerts conlinuèrent d'être productifs.

Mais le moment approchait où les Américains, désenchantés et cruellement déçus, crurent être le jouet d'une étrange illusion. La nouvelle circula que l'ange, coupant ses ailes d'azur, se fixait décidément sur la terre et entrait en ménage comme la plus simple des mortelles. Accueillie d'abord avec réserve, cette nouvelle se confirma, et l'on sut positivement que la céleste créature, animée jusqu'alors de l'esprit le plus éthéré, avait épousé M. Goldsmidt, un pianiste qui portait des lunettes. L'ange elle-même ne put longtemps dissimuler au public une taille insolite, riche en douces espérances maternelles. Ce fut un cri d'horreur partout, et quelques esprits faibles, s'exagérant l'étendue du mal, crurent que l'Amérique aussi se trouvait atteinte dans la personne de son vivant symbole.

On calma ces inquiétudes, mais on ne put parvenir à ramener la foule aux concerts de l'ange déchu. Barnum fut obligé de donner gratis des billets pour remplir les salles désertes, dont le vide éloquent attestait la défection générale.

Une simple voiture de place emmena jusqu'au steamer l'ex-ange, dont le seul tort avait été d'aimer. C'est à peine si les journaux annoncèrent le départ de monsieur et de madame Goldsmidt.

Barnum, aussi admirable dans la retraite que dans l'at-

laque, exposa dans la première galerie de son riche muséum le portrait en marbre blanc de l'illustre Jenny Lind, sculpté avant le mariage de cette grande et très-honorable artiste.

En résumé, Jenny Lind et Barnum, dans ce double rôle d'ange et de montreur d'ange, n'ont pas gagné, en quel- ({ues mois, moins de deux millions, qu'ils se sont partagés,

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