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PREMIÈRE ANNÉE EN ASIE

Arrivée en Indochine

.1 hord du Yarr;i, 2."> novembre 1901.

Après '2\) jours de traversée dans la .Méditerranée, la mer Rouge et 1 Océan Indien, nous arriverons à Saïg-on, avec un jour de retard, mais la mer est extraordinairement calme pour cette époque qu'on redoute toujours : la mousson (vent du nord-est) n'est pas encore établie. Puisse-t-elle attendre notre arrivée au Tonkin pour se mettre à faire des siennes dans la merde Chine, car nous voilà jiresque dans l'Océan Pacifique. G est un long, bien long voyage, un des plus longs qu'on fasse d'un trait sur mer, à moins d'aller jusqu'au Japon. Mais jusqu ici l'Eternel nous a secourus, o/? (he homelcss deep, comme disait le cantique chanté hier dans l'Eglise presbytérienne de Singapore.

Saïi^oii, le '20.

Notre dernière journée de mer, entre Singapore et Saigon, a été mauvaise; la mousson s'était établie, aussi ne sommes-nous arrivés au cap Saint-Jacques que vers une heure mercredi matin. Nous étions éreintés d'avoir roulé toute la journée et sommes descendus dormir dans notre cabine, pendant que le Yarra remontait la rivière de Saigon. A sept heures, on accoste; à peine avons-nous le temps de monter sur le pont, après avoir fermé en hâte nos valises, que nous sommes accueillis à bras ouverts par des amis connus et inconnus. Les uns s'occupent de nos bagages, les autres nous offrent l'hospitalité; enfin, l'arrivée dans ce pavs lointain nous est rendue cliarmante et presque familière par tant de prévenances.

Jacques reprend tout de suite avec une joie et un entrain extrêmes son travail. Il fait à droite et h gauche des démarches officielles ^ et des visites de paroissiens. Si le côté des amis personnels est aimable et accueillant, si les autorités sont correctes et plutôt bienveillantes, les protestants sont tellement lassés d'avoir demandé en vain un pasteur qu'ils paraissent souvent désintéressés de toute question religieuse. 35 personnes dont 5 catholiques assistaient hier au culte célébré dans la salle de la Société Philharmonique. On a baptisé un baby et Jacques a lait deux catéchismes ce matin.

La ville de Saigon nous laisse une impression agréable. Elle est grande, traversée par de belles artères plantées d'arbres, coupée de squares et de jardins.

Les maisons sont généralement grandes, sans fenêtres et sans por-

Saïgon. — La rue Nationale.

tes. De larges baies fermées par des rideaux lont communiquer les pièces entre elles. Des plantes vertes, des meubles de rotin, des étoffes annamites drapées sur les murs forment le fond de l'ameublement. Par terre des nattes et des pavés de mosaïque ou de simples carrelages; pas de tapisseries; des plafonds à G mètres de terre.

Le gouverneur général est absent ; je vois le général en

1 Le pasteur du ïonkin, nommé et rétribué par la Société d evangélisation des Colonies françaises (53 bis, rue Saint-Lazare, Paris), est pasteur auxiliaire du Consistoire de Marseille : comme aumônier des hôpitaux militaires il dépend en Indochine du service de santé des troupes coloniales.

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chef, le directeur intérimaire du collège (le directeur est en congé) ; le soi^s-di secteur de la prison (le directeur est absent) ; un prisonnier que je cherchais est rapatrié, mais à l'hôpital militaire je trouve un soldat jusqu'alors inconnu. La sœur supérieure à qui j'apj:)orte 16 caisses de V Union des Femmes de France m'accueille fort bien. Le médecin militaire, directeur de l'Institut Pasteur, va de salle en salle avec moi, demandant s'il y a des protestants ; il est lui-même un de nos corelio-ionnaires.

J'ai eu l'occasion de visiter plusieurs grandes maisons de commerce qui, comme activité, bureaux, nombre d'employées, m'ont paru dans le genre de ce que j'avais vu à Hombay. Plusieurs appartements sont très luxueux.

On circule en malabars, voitures entourées de persiennes, conduites par des Hindous, et an pousse-pousse, petits cabriolets traînés par des Annamites.

Les gens n'ont pas fameuse mine, les femmes surtout, et intriguent pour monter au Tonkin où ils auraient fraîcheur et santé. Cette vie molle, ce laisser-aller, avec agitation le soir, danses, théâtres, aj^éritifs, etc., paraît très peu hygiénique et explique l'anémie de la plupart. Les gens rangés se portent mieux.

Jeudi à () heures, nous repartons sur un bateau annexe beaucoup plus petit ; plusieurs passagers ont renoncé à s embarquer faute de couchettes. La saleté étend sur tout une épaisse couche. Gens de service et matelots sont des Annamites crasseux. Notre cabine est remplie d'animaux grands et petits, une succursale du Jardin Zoologique de Saigon : fourmis rouges, etc. La pièce principale était un cancrelat d'une agilité merveilleuse.

De Saï^on à Haïpl?on^

Nous longeons les côtes âpres et inhospitalières de l'Annam. C'est un chaos de montagnes au travers desquelles on se demande comment pourra être tracé le futur chemin de fer.

Escale ii Nhatrang dans une baie très belle, parait-il. Nous y sommes arrivés de nuit, ce qui rendait très pittoresque et agité l'embarquement de 200 coolies ou manœuvres. Nous venons de faire la connaissance du D'' Yersin qui a été très aimable. Il était très heureux d'avoir des nouvelles de sa mère. Avec un de ses collaborateurs, protestant aussi, ils sont venus en automobile de l'Institut Pasteur qui est h 7 kilomètres de la côte. Les clochettes envoyées de Suisse au Docteur préservent très bien ses vaches des tigres. Il songe à en mettre à ses chevaux, car deux d'entre eux ont encore été mangés la semaine dernière. L'Annam est infesté de tigres qui se cachent pendant le jour et sortent la nuit, venant rôder près des habitations.

Qfii/i/ione.

Nous sommes arrivés vers 11 heures du matin. Le capitaine D., prévenu, est monté à bord et nous a oflert de descendre à terre dans son canot conduit par des tiiailleurs annamites

Nous avons navigué trois quarts d'heure, franchi au fond de la baie une barre qui n'avait rien de terrible et enfin débarqué sur une bande de sable, portés sur les épaules de deux annamites. Dans une très jolie installation nous avons vu M""' D. et ses deux petits garçons. Voilii quinze mois qu'ils sont à Quinhone. Leur seul lien avec le monde extérieur est ce bateau qui, une fois par semaine, stoppe h l'entrée de la rade et apporte le courrier.

Toiininc. Di/iia/ic/tc 1*^' dcce/nùrc.

...A neuf heures, nou.s arrivons ù l'entrée de cette superbe baie de Tourane dont nos compatriotes ont depuis le xvii" siècle apprécié les avantages. Cédée une j^remière fois en 1787, Tourane est devenue définitivement possession française en 1888. J'accompagne sur la chaloupe des Messageries deux ou trois voyageurs qui descendent à terre. Il y a ici "200 Européens maintenant.

Je trouve facilement lunique protestante, extrêmement heureuse de ma visite et du culte que nous célébrons ensemble. Je fais un tour aux casernes et à Thôpital militaire, mais sans rencontrer le jeune Montmartrois que je cherchais et qui a été rapatrié.

Absentaussi un négociant suisse. Les autres, mortsou jîartis.

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.rcntendrai souvent, sans doute, de ces réponses en cherchant à retrouver les*gens aux adresses indiquées.

La semaine dernière il y a eu une crue de 13"'50. CeLi explique pourquoi la terre rouge est si détrempée. Je vais en pousse, naturellement ; mon caoutchouc empêche de voir si j'ai des galons ou non (le plus de gens possible en portent de toutes couleurs ici, sur leurs manches blanches), aussi les tirailleurs annamites, à tout hasard, me font le salut militaire. — I^es missionnaires catholiques sont très puissants dans ce pays. Ils voient de mauvais œil ceux qui ne reconnaissent pas leur autorité et leur l'ont bien des misères, que ceux-ci exagèrent sans doute en les rapportant. En tout cas, ils se livrent à beaucoup d'entrej)rises commerciales.

Je n'ai pu aller à Hué cette fois-ci. 11 y a là aussi plusieurs ])rotestants, sansdoute des deux espèces rencontrées jusqu'ici ; les uns indifférents, les autres (plus nond^reux que je n'osais l'espérer) ayant gardé de sérieuses habitudes de piété personnelle et familiale et souffrant cruellement de leur isolement, tous accueillant à bras ouverts le pasteur et lui facilitant matériellement toutes choses.

'J décembre.

La mer était extraordinairement belle en quittant Tourane. Et voilà que le vent s'est levé, la fameuse mousson a fait des siennes et nous avons été réveillés par un paquet de mer cpii, ouvrant brusquement le hublot, nous inondait com])lètement. Dès lors, jusqu'à midi, cela a été de mal en pis ; étendus sur nos chaises, nous avons admiré ce spectacle magnifique. Notre ])etite Manchr picpiait crânement droit devant elle dans les vagues immenses, mais sans j)ouvoir à certains moment, liler ])lus de deux nœuds et demi! 11 faudrait, à ce compte-là, ])lusieurs jours pour arriver. Le commandant espère que « ça va mollir ». Pourtant il ne sait au juste où nous sommes, le ciel nuageux l'ayant empêché de faire le ])oint. On se sent ])etit mais très calme, entre les mains de Uicu, sur ces Ilots déchaînés, au-dessus de l'abîme. Ces collines d'eau couronnées

d écume font un effet assez semblable aux dunes du désert, avec leurs broussailles, entrevues le long du canal de Suez.

3 décembre, 38" et dernier jour de nai>igation !

A 6 h. 1/2 on voit la terre... Nous sommes dans la joie. Il fait un temps radieux. Dieu soit loué. 11 a « gardé notre sortie et notre arrivée. «Une température délicieuse, celle d'un matin de printemps, un ciel sans nuage, de jolies montagnes bleues à l'horizon et la joie d'être au port après avoir navigué 37 jours, voilà l'impression que nous fait le Tonkin. Alléluia 1 nous voici au but

Haïpbon^

4 décembre 1901.

11 était 10 heures 1/2, hier, quand La Manclie a accosté au quai d'IIaïphong. Depuis un quart d'heure nous avions aperçu les silhouettes de MM. de Richemond et Mercadier, pasteurs d'Hanoï et d'Haïphong, et nous échangions des salutations. C'est avec joie, émotion et reconnaissance que nous avons sauté sur le quai. Enfin nous étions dans ce Tonkin auquel on pensait tant depuis cinq mois, qui nous paraissait si lointain au moment du départ et pendant la traversée ! Il se faisait aussi riant, aussi familier que possible pour nous recevoir.

Les bagages une fois débarqués, on prend des pousse et, par de grandes rues européennes, nous arrivons au presbytère. Il est situé boulevard Henri Rivière, dans la même maison que le temple, au milieu d'un très joli jardin, que M. Mercadier soigne avec amour. Il arrive à faire pousser des radis et des violettes h côté des ibiscus rouges et jaunes, des thuyas, des bambous, des citronniers et de grandes plantes de chrysanthèmes dégénérés, qui ressemblent ;> des marguerites.

Le drapeau flottait h la brise et un grand aie de triomphe de palmes se dressait à la porte. Le rez-de-chaussée est occupé par la chapelle, qui a une entrée a part, la salle de lecture des militaires, la salle d'escrime, la salle h manger et un petit office. Au premier étage se trouvent les chambres, le salon, le cabinet de travail, (une véranda court le long de la maison). Le tout, confortablement aménagé, a un aspect très agréable et « chez soi. »

Première année en Asie

Temple d Haiphung.

Après l'arrêt obligatoire de laprès-midi, Jacques a été faire quelques visites ofTicielles. Puis nous avons accompagné M. de Richemond au bateau d'Hanoï. Nous n'oublierons pas la manière cordiale et afTectueuse dont il nous a accueillis.

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