décembre
Visité riiôpital, la caserne et les baraquements des troupes de passage où j ai pris contact pour la première lois avec des légionnaires au regard hardi, souvent inquiétant : Tun d'eux Suédois, d'allures très distinguées, plusieurs Allemands heureux de causer avec moi dans leur langue.
La légion étrangère comprend des hommes de presque tous les pays qui servent d'abord en Algérie. Au Tonkin leur séjour normal est de deux années comme pour l'infanterie et l'artillerie coloniales.
La population indigène est intéressante et curieuse ii observer. Les Chinois (nombreux à Haïphong) ont entre leurs mains une grande partie du commerce. Ils sont assez sales, mais ont un aspect d'ai-
IG Trois ans en Indociti.ne
sancc et paraissent satisfaits. Les Aimainites, en revanche, sont sonvent très miséral^les.
Le hoy ou domestique de M. Mercadier, Aï ( ce qui signifie « A^° 2 ))), est très bien traité et en revanche sert ses maîtres avec fidélité et savoir-faire. Aussi n'a-t-il pas cette expression vile et sournoise que l'on voit sur la figure de bien des pauvres coolies (travailleurs d'une catégorie iniérieure).
Avant-hier nous allions en pousse faire des visites, quand nous avons rencontré le lourd rouleau que l'on promène sur les routes p(»ur écraser les pierres. Au lieu de la locomobile qui le traîne en l'Europe, il était « attelé » de quarante femmes et fillettes de quatorze à seize ans, conduites par un Annamite armé d'un fouet avec le(piel il les dirigeait. Elles font ce métier de 6 heures du matin ii (j heures du soir, avec une heure de repos à midi, et gagnent 0 ou 8 cents, soit L5 il 20 centimes par jour'.
Dîner cliez un colonel qui a 24 ans de services aux colonies; il a été à Tombouctou, etc., en dernier lieu à Quang-Tcheou- ^^^an, territoire français en Chine, à l'Est d'Haï-Nan. C'est lui qui a organisé l'occupation au milieu des pirates ; avant que sa maison fût construite, il avait logé pendant six mois avec sa femme et deux jjetites iilles dans une paillottc ; un jour qu'il mai'cliait en avant avec son escorte et que sa femme était à ."iOO mètres avec un interprète, elle fut entourée par des pirates et tira son revolver. A ce moment les pirates furent aj^ercus ])ar l'escorte et disparurent. Le colonel avait prévenu le mandarin de la province que si l'on touchait jamais à ses fillettes, il mettrait la j^rovince à feu et à sang sans attendre d'ordres de Paris.
En dehors de cette vie aventureuse, c'est un brave couple alsacien des plus obligeants, le colonel offrant des hommes et un sampan pour aller chercher un pin à cinq heures d'ici en vue de l'arbre de Noël, etc.
Ce matin, j'ai cherché ma « réquisition » pour aller gratis à Hanoï. J'ai eu un avancement rapide, car j'ai rang de capitaine avec les officiers non combattants.
' Coci 11 élé aboli ilopuis cotto t'-poqno.
Premiers année en Asie
[) décembre.
Nous avons vi)irlii (aire une promenade à pied, chose extraordinaire ici. II faisait ce magnifique ciel sans nuages que nous voyons depuis notre arrivée, la température douce et fraîche d'un soir de juin ; le soleil se couchait, on n'avait plus à craindie ses terribles rayons, c'était délicieux. La campagne est plate aux environs d'Haïphong. C'est le delta avec ses marécages et ses rizières, mais à l'horizon les montagnes de la baie d'Along avaient de jolies teintes roses et violettes. Sur la route, nous ne croisions que des Annamites : coolies chargés de paniers remplis de mandarines ou de bananes, enfants montés sur des bufïles ou (à poil et sans étriers) sur de petits chevaux annamites, femmes allaitant leurs mioches ou chiquant le bétel, faisant souvent les deux choses ensemble. Derrière des aréquiers et des bananiers, voici un village avec ses paillottes basses dont plusieurs sont sans portes. On y prend en ce moment le repas du soir; la lamille, groupée et accroupie autour d une table minuscule, boit du thé et mange du poisson sec ou de petits gâteaux ressemblant à des beignets.
Après le diner, nous sommes restés un moment au jardin sans manteau et sans chapeau (le 8 décembre). Les fleurs s'ouvrent souvent la nuit, plus encore que le jour, et ont un parfum tiès pénétrant ; les étoiles sont très belles. Mais nous ne retrouvons ni la grande ourse, ni la chèi're, ni la corbeille, aucune de nos constellations habituelles. Quoique dans un très beau pays, oii nous aurons des choses intéressantes à faire, nous nous sentons loin, loin de la famille et de la patrie ! ' -
D'Haïphong à Hanoï
Embarqué à 5 heures lundi sur un vapeur des Messageries fluviales en acier, à deux hélices, le Tis^rc.
Il n'y a que deux autres passagers de première classe, mais des niasses d'Annamites en dessous : un y>ovc paie une fois et demie le tarif d'un passager de pont, un bœuf trois fois, un cheval cinq fois. Moyennant trois piastres, nous avons une cabine assez propre; si Ton ne paie pas de supplément on peut s'allono-er sur les bancs rembourrés autour du salon-salle à
mang-er.
Le commissaire seul est Français, le capitaine Chinois, les
Trois ans en Indocinne
matelots Annamites. Il va fort peu d'eau en maint eiulioit, un homme plonge sans cesse une perche dans Teau à Tavant et crie la j)rorondeur au pilote. Une odeur de vase épouvantable nous saisissait d'abord ; nous y sommes déjà accoutumés. De bonne heure la unit vient, tout à coup.
On s'arrête plnsieurs lois laute d'eau, attendant que la marée monte. Nons iu)ns éveillons a|irès un choc et un glis-
llaiplidiiL;. — liurcaiix dos Mcssag'crics llm iules '.
s:^raent, la chaloupe s'est échouée, c'était prévu. Apiés une heure de manœuvi-e nous parvenons à nous reiuettre en l'oute; souvent on reste échoué une demi-journée.
Le mardi matin nous quittons le canal des Bambous ])ai'allèle à la mer, et nous entrons dans le Fleuve l\ouge beaucoup plus large et plus profond. Escale à Hung-Yen où il n'y a (jue
> Viip prise Je jour dos fiiniTiiillcs du directeur. M. d'Abbndic, un des plus anciens prjlestiuils du Tonkii» (liKi^j).
Proinirrc annri' on Axic 19
14 Européens. C'est la première ville du Tonkin près de laquelle les Européens*—- des Hollandais d'abord — puient établir un comptoir au xvii'' siècle (1637).
Nous profilons de ce qu'il y a des marchandises à déchargci- pour sauter à terre. Par un sentier à travers les bandjous, nous arrivons h cuielques maisons européennes et quantité de paillottes annamites, se ressemblant toutes. Elles sont basses, pourvues d'une seule portelenètre; le toit de chaume l'orme une espèce d'auvent soutenu par des montants de bois. Sous cette véranda lusticiue se tiouve piesque toujours une taJjle qui, dans les boutiques, est couverte de marchandises bizaries.
Au marché, des femmes, couvertes d'immenses chapeaux de paille, débitent du riz, des bananes, de la canne à sucre, etc. Elles s'interpellent dans cette lan((ue annamite, assez criai'cle et qu'oji dirait unicpiement composée de diphtongues; selon qu'un son est prononcé en majeur cm en mineur, sur une note basse ou sur une note haute, il veut dire des choses entièrement dilTérentes. La syllabe ba a ainsi cinq ou six sens.
Sur le Fleuve Rouefe, il v a moins de dansfer de s'ensabler et nous allons plus vite, entre les deux rives plates mais fertiles. Beaucoup de barques de pécheurs ; ça et là, sur les bords, des laboureurs conduisent leur charrue attelée de bullles.
Après vingt-quatre heures de voyage, nous arrivons ;i Hanoï.
Hanoï
Arrivée. Installation.
On a bien l impression que c'est une très grande ville : de loin on voit le magnifique pont de près de deux kilomètres de long presque fini (p. 40) et les constructions imposantes de l'hôpital. On débarque en plein quartier annamite, dans un grouillement de coolies et de pousse-pousse ; c'est un va et vient digne de Bombay, de Marseille et presque de Paris.
La voiture d'une paroissienne m'a menée jusqu'au presbytère qui se trouve près du fleuve, boulevard Amiral Courbet. La maison est large, confortable, bien installée et a une apparence de maison européenne qui fait plaisir.
L'accueil de M. et M™^ de Richemond est plus que cordial et nous sommes tout de suite vraiment amis
Le soir, joyeuse émotion : nous recevons une dépêche de Marseille. Elle a mis huit jours à nous parvenir, ayant passé par voie de terre.
Temple et presbytère d llaj.oï.