décembre
Cinq jours employés à nous familiariser un peu avec les gens et les choses parmi lesquels nous allons passer trois années.
M. de Richemond présente son successeur aux autorités civiles et militaires. Ils sont reçus partout avec correction, amahilllé, ([uelqucfois même avec affabilité
Mercredi soir, une partie de nos futurs paroissiens étaient conviés ici a prendre le thé, nous avons ainsi appris à nous connaître tout de suite un peu plus qu'en une simple présentation. A part deux jeunes capitaines et un autre plus âgé avec sa femme, et une institutrice, c'étaient des familles de négociants, entrepreneurs, notaires, etc., dont plusieurs sont établies depuis longtemps dans la colonie.
A l'hôpital, qui est magnifique, le Médecin chef et la Sœur Supérieure reçoivent aimablement l'aumônier protestant. Le soir, pénible spectacle : l'embarquement des malades militaires qu'une lois par mois on rapatrie. Nous étions arrivés un peu à l'avance sur le quai,
Première année en Asie 21
ericoiiibié de caisses et crarmenients, car un hatailloti de légion letouinait en Alsférie. Je regardais avec intérêt tout ce va et vient des coolies, des soldats, cet encombrement de voilures et de poussepousse qui donne \\ Hanoï l'aspect d'une ville très peuplée, quand nous avons vu arriver la bicyclette du major précédant les voitures, traînées h bras par des Annamites, où étaient couchés les malades. Quelles pauvres figures jaunes, creusées, quels yeux caves et fiévreux ! Nous pensions aux pauvres mères qui vont voir revenir ainsi leurs (ils. Ce sont poui'tant ceux (jui sont hors de dnnger (jui parlent ; il y en a tant qui restent dans la brousse ou i» l'hôpital !
Jac([ues et M. de R... s'étaient mis sur le bord de la route pour les saluer au passage amicalement, puis ils sont montés sur la chaloupe leur seirer la main et leur dire une dernière parole amicale et consolante. Pendant qu'ils étaient à bord j'étais triste de songer qu'ils étaient seuls à dire ces paroles de paix et d'amitié parmi tous ces gens qui s'agitaient sur le quai; mais heureuse aussi de penser que c'était pour cela ([ue nous avions laissé derrière nous tant de parents aimés.
Ce fr'tîst pas seulement auprès des malades que l'aumônier militaire a son ministère à exercer. 11 y a les soldats qui fréquentent la salle de lecture. Jeudi, vingt-cinq parmi les fidèles partaient; vendredi, vingtsept nouveaux arrivaient pour les remplacer. Le chant est une des grandes attractions, c'es^t avec un cœur et un entrain extraordinaires qu'ils chantent les cantiques. Ils se sont précipités avec joie sur le papier ii lettres (ju'on leur apportait. Ils paraissent d'ailleurs beaucoup moins gau(;hes et embarrassés qu'en France et répondent aux paroles de bienvenue qu'on leur adresse.
Samedi visite à l'hôpital qui, presque vide après les départs de jeudi, commence à se remplir, très peu encore car l'état sanitaire est bon. L'hôpital comporte deux files de bâtiments adroite et à gauche d'une avenue passant sous la salhi d'opérations où a lieu le culte, et aboutissant à la chapelle. Les bâtiments entre l'avenue et le lleuve, j:)lus élevés, renlernient les salles des malades, entourées de larges vérandas.
En arrivant, le pasteur va au bureau consulter le registre des entrées, voir s'il renferme quelques noms déjà connus de lui ( puis([ue la mention du culte n'est pas faite). Puis il parcourt les salles des soldats et des sous-officiers, les chambres des officiers, demandant de leurs nouvelles, distribuant
des traités, d'autres lectures. Dans chaque salle une afficlie donne les indications relatives au culte protestant. Ce culte a lieu dans des conditions bien défectueuses. La table d'opérations sur la(juelle on pose les cantiques est souvent tachée de sang.
Au cabanon, entouré de barreaux de ter, comme une cage de fauves, il y a dix places pour les militaires qui deviennent fous ou malades à la prison ; aucun ne s'était déclaré ])rotestanr I<)rs(|U(' nous leur avons serré la main. Au momeni de sortir, nous nous aj)ercevons que le geôlier annamite nous a enfermés en sortant lui-même. A (pielque chose malheur est bon. Arpentant le corridor grillé avec un de ces hommes nous renten(h)ns dire rpiil est ])rotestant.. . Ce matin, à (> h. 1/2, Il malades au culte dans la salle des opérations, et une cin(|uantaine à la messe (nous voyons la chapelle en face); au temple à 8 h., 82 auditeurs dont le maire et divers représentants des autorités. J'ai j)ris les engagements suivant la liturgie synodale. A 3 h.. Union chrétienne pour une (juinzaine de braves soldats
i7 décembre.
Le o-ouverneur fifénéral arrivé dimanche en baie d' Along avec l'amiral Pottier, doit avoir couché à mi-chemin entre Hanoï et llaïphong, à liai Duong où il sera venu le premier en chemin de fer par la voie en construction. Continuant en voiture jusqu'au pont d'Hanoï, M. Doumer et sa suite sont montés là sur 2 loi'ies ou wag-onnets ))oussés par des coolies. Les hauts fonctionnaires civils et militaires
lluiioï. — Le Temple.
Première année en Asie
et (jiiel(|ues entieprencurs attendaient sur le quai. Le gouverneur, très simple au milieu de ces chamarrures et de ces salamalecs, a serré les mains de tous et est monté en voiture avec sa femme et le général Dodds. M. de R. m'a jjrésenté. Tout cela très vite. Généralenient M. Doumer arrive une ou deux heures dcivancc, ce qui désole les amateurs de |)rotocole. Un des régents d'Annam, en soie rose, et cin(| ou six mandarins, en soie bleue, Font aussi salué, un peu j^erdus dans ce monde euroj)éen.
Rue Paul-Bert où sont tons les magasins européens, grands et bien aménagés, on trouve h peu près tout ce qu'on veut, mais à des prix souvent exorbitants.
Hanoi. — Une rue dans la ville indigène.
Diins la ville annamite, très curieuse el amusante, chacpie rue a sa spécialité de marchands; ainsi, il y a la rue de la soie, la rue du coLon, la rue des médicainenls, la rue du cuivre et cent autres, car Hanoï est une très g-rande ville indigène de lOO.OOO habitants. Voici comment se pratiquent les achats : on entre, on cherche dans le ma-
Pont ioiin
gasin, soi-même, 1 Objet que l'on désire acheter, a Combien oa ? »
« Deux piastres'. » — « Deux piastres ! Toi (aire gros filon ; y en a moi acheté ça la semaine dernière pour 80 cents. Moi bien connaître. » — On se débat pendant un moment, dans un français de nèffre • le marchand fait des discours auxquels on ne comprend goutte.
Il faut maintenant envoyer l'objet, mais comment donner l'adresse, 61, boulevard Amiral-Courbet? Ce serait trop simple et trop difficile pour les Annamites. « Toi, connaître concession?» — « Pardon Madame, oui, moi connaître. » — « Près concession y en a trois canha (maisons) même chose ; près de la grande avec cloche pour faire Chin-CJun Bouddha. C'est là. » « Pardon, Madame, moi aller. » Et
Ton rentre chez soi, persuadé que, malgré tout, on s'est fait voler !
Il est étonnant de voir combien peu de gens parlent l'annamite, h part les quelques mots usuels que tout le monde sait. Quant aux indigènes, aucun, h part les interprètes, ne sait vraiment le français.
Voici comment se (Composait la domesti-
Dans la cour du vresbutcie. "i ■ i i .•
,. „ . , I- , , , •• . Cite au presbvtere :
M. Pannier, le coohe, le bov, le ciusiniei-. r ^
' Le cours de la piastre varie suivant le cours de 1 argent. Nous 1 avons vu osciller entre 2 fr. 40 à notre arrivée et 1 fr. 97 en \W1,
Clichc de lllliistiation
Le hep ou cuisinier.
Le Ijoi/ ou valet de chambre.
1 coolie jardinier.
i coolie xé tireur de pousse).
1 coolie blancliisseur.
\U de
ibrC'
J'ai été présentée à la supérieure de l'hôpital qui m'a accueillie très aimablement. Au pavillon des dames, nous avons visité une jeune maman et son babv de deux jours. Il n'v a que deux ou trois lits par chambre; ce n'est pas un chez soi malgré tout. Jacques va à l'hôpital presque journellement pour voir un jeune homme mourant d'une maladie de foie qui l'a prié d'écrire à sa mère, après sa mort.
Hier nous avons pris le tramway électrique ; c'est extraordinaire de parcourir ces rues de la ville indigène dans un véhicule semblable à ceux de nos boulevards d'Europe. J'étais toute contente de ne pas être cahotée dans un pousse, avec la pénible sensation qu'on éreinte un être humain. Plusieurs coolies xé toussent lamentablement.
Noël
:?4 décembre .
On a apporté de la brousse un pin assez semblable à ceux àWulriche, qui jouera le rôle de sapin.
En voyant ce soleil magnifique et la chaleur déjà fatigante, on se demande si c'est bien Noël, et j'avoue regretter le froid et la brume de nos Noëls français. Hier soir, hous avons eu l'arbre de Noël de l'école
du dimanche. Toute lu journée avait été remplie par tant de choses différentes, emballages, réceptions, que j'ai bien moins joui que d'habitude de garnir l'arbre et de le préparer ainsi que de la lète elle-même. Et puis je ne pouvais penser sans tristesse à toutes les figures d'enlants si réjouies qui entouraient notre sapin, ces trois dernières années, Pour les enfants d'ici, très gâtés et comblés de jouets, c'est à peine un plaisir.
26 décembre.
Voici Noël passé, un Noël chaud comme nous n'en avons jamais eu.
Nous étions attristés plus que jamais de sentir qu'autoui- de nous il y avait tant de gens, tant de pauvres païens, pour qui elle n'était pas, cette joie de Noël que les anges avaient cependant annoncée \\ tout le peuple. Le coolie était tout étonné de balayer le temple un autre jour que le samedi, et tous regardaient avec stupéfaction l'arbre de Noël.
Mais, grâces à Dieu, cependant Noël a été une fête pour quelquesuns, une bien humble fête, mais une lète bénie, et cela en particulier pour les malades de l'hôpital militaire. INIardi, après-midi, nous avons transporté dans la salle des opérations le pin qu'on avait allumé la veille, quelques soldats de bonne volonté sont venus nous aider à le garnir. Trois dames de l'église avaient apporté soixante pipes de merisier, des paquets de tabac, du papier à cigarettes, du papier ii lettres, des almanachs ; à l'heure dite, tous les soldats en état de se lever (soixante environ) se réunissaient. Nous leur avons chanté des cantiques. M. de R... a dit quelques paroles d'adieu, et Jacques a terminé par une émouvante prière. Toutes les têtes étaient inclinées, on aurait entendu voler une mouche. Quand, rappelant leur enfance et la mère qui leur avait appris à prier, Jacques les a engagés it répéter dans le
lond de leur cœur « Notre
Père » ([u'il disait à haute voix, plusieurs parmi ces vieux durs à cuire de l'infanterie coloniale ou de la légion se sont mis à pleurer comme des enfants.
Nous avons eu là un moment qui valait bien la peine d'être vécu.
Dans la soirée, les R. . .
sont partis par le bac. Beaucoup d'amis étaient venus
Cliché de ïllliislration.
Gare de Gicdcun, en face d Hanoï.
Première année en Asie
leur dire adieu au (|uai ; nous les avons accompagnés jusqua la rive gauche, où se troj.ive la gare et le premier tronçon du chemin de l'er. Nos adieux étaient si fraternels que nous avons manqué le bac et dû revenir sur un sampan indigène au clair de lune, ce qui ne manque pas de pittoresque.
'2S dccenibre.
Il a lait gris, huniide et frais tout le jour. Les pauvres Annamites ont Tair de îjeler, ils soufflent dans leurs doigts et arborent des vètements comiques. Notre cuisinier se drape dans une vieille jaquette qui lui donne une drôle de tournure.
A la salle de lecture, ce soir, avant la réunion de chant, le président et le secrétaire de 11 iiion m'ont offert une carte de présidente d'honneur imprimée ii mon ncnn.
Quelques détails de ménage amuseront les maîtresses de maison : Une belle volaille coûte ici de 25 ii 30 cents, soit environ 0 li'. 75; un pigeon 10 cents, soit 0 fr. 25. En revanche, un pacpiet de carottes se paye 0 fr. 50; les mandarines .30 cents i^O Ir. 75j le cent. La viande est ce qu'il y a de plus cher, mais elle n'est pas mauvaise. On a du bœuf tous les jours, du veau et du mouton une lois par semaine. Les œufs sont très bon marché : 10 cents (0 fr. 25; la douzaine. Le lait condensé s'achète en boites de fer blanc, et nous commençons h nous habituer ii son goût. Quant au beurre il est très difficile ii avoir et est très salé. Le bep ne demeure pas au presbytère et arrive à dix heures du matin seulement, ayant fait son marché.
On a fort à faire, je vous assure, ii surveiller les indigènes. Il iant tout avoir sous clef : linge, vêtements, provisions... et compter 1 argenterie tous les soirs avec le boy responsable.
Il nous a fallu avoir l'ceil ouvert tout le jour pour ne; pas laisser disparaître une partie du mobilier. « Où ça toi avoir mis cette chaise ^ » — « Moi, sais pas, Monsieur », et, un instant après, elle se retrouve à sa place par enchantement. Ensuite c'est une cuvette, puis un seau, puis un lit même. Je me promène dans la maison avec une chaîne et un gros trousseau de ciels qui me donnent une apparence de vrai «jeôlier.
pip d'année
Dimanche 'J'.l.
Ouelle ofrise et sombre joiiinée de dimancht; ! L Extième-Orient
manque de charme sous cette pluie fine et froide, sous le ciel gris et bas. Dans des journées comme auif)ur{riuii, il nous faut redoubler d'énergie pour ne pas voir apparaître le spleen et ne pas nous sentir isolés.
Au culte il y avait eu une trentaine d'auditeurs, 6 enfants seulement à l'école du dimanche, 8 personnes h l'hôpital. Nous nous regardions mélancoliquement, rien i» faire jusqu'à 4 heures. Nous sommes allés chercher une demoiselle solitaire, toute contente de se réchauffer h notre foyer et de déjeuner avec nous.
Maintenant c'est l'Union Chrétienne ; tout à l'heure les soldats viendront prendre le thé ici. Ce soir nous avons quatre jeunes gens à dîner.
Etant donné l'humidité ambiante un petit feu (erait du bien. INIais s'il y a des cheminées ici, il n'y a ni tabliers, ni pelles, ni chenets ; il est difficile, avec tous les courants d'air, les portes et les fenêtres constamment ouvertes, d'avoir chaud.
31 dèccDibre .
Visites à révoque et au curé, le P. Le Cornu ; aucun ne m'a reçu. Le soir, au gouvernement général, j'ai fait autant d'amabilités que possible à Mgr Gendreau qui m'a répondu avec une stricte politesse. Cela avait déjà été de même, de part et d'autre, au temps de mon prédécesseur, qui le regrettait. Par contre, à l'hôpital, où le médecin-chef m'avait convoqué avec tout le personnel, nous avons de nouveau fraternisé avec l'aumônier catholique.
Au dîner chez le gouverneur général, il y avait douze dames, une cinquantaine de messieurs et deux mandarins en robes splendides, toutes chamarrées de décorations, qui sont de grands personnages et de fins lettrés. Au dessert tous les messieurs se sont levés, AL Doumer a porté la santé du Président de la République et bu « à la gloire et à la prospérité de notre chère patrie, » puis, debout, on a éi:o\i{é,\di Marseillaise que jouait dans le jardin la Musique Militaire.
A 9 h. 1/2 retraite aux flambeaux.
Avec la musique du 9'^ d'infanterie coloniale, il y avait celle des tirailleurs annamites jouant de petits airs de fifres très gais Les lanternes pittoresques revêtaient les formes les plus étranges : coq, poule, poisson, homme, femme, chien, cochon, etc.. De près c'était très amusant et, de loin, dans le jardin, très joli.
Première année en Asie 29
Yoilh le dernier jour de cette année ; demain sera pour nous tous une journée qui aAira ses heures bien tristes, heures de souvenir, d'anniversaires. Que Dieu bénisse 1902, cette longue année qui va s'écouler tout entière sans nous réunir h nos familles
■P' janvier 1902.
Depuis ce matin une quinzaine de messieurs ont posé leurs cartes et trois familles de l'église sont venues m'apporter leurs vœux. Heureusement mon salon est prêt et tout à fait gentil ; je souhaite qu'il paraisse hospitalier a beaucoup d'isolés
Notre plateau de cartes s'emplit de plus en plus. Tous les gros bonnets d'Hanoï y passent. Cela m'amuse de nous voir h ce point des personnages officiels.
Hier une vieille dame de 84 ans, aveugle mais très lucide encore, est venue nous faire visite et demander à Jacques de lui lire le psaume 103. Chez elle personne ne voulait lui faire cette lecture. . .
Cette semaine, Jacques commence l'instruction religieuse de deux jeunes filles, dont lune est née à Taïti, et va baptiser un baby né h Pondichérv. Un autre enfant de l'église a été baptisé par un prêtre chinois le matin des massacres de Pao-Ting-lou. Sa mère s'est battue avec un Boxer.
Première tournée
Bac-Ninb-Dapcau.
G janvier 1002.
Comme tous les dimanches, à 6 h. 10, Jacques part pour l'hôpital et est de retour un peu avant le culte pour 8 heures. Une trentaine d'auditeurs au temple, petit troupeau fidèle et attentif. Ecole du dimanche avec douze enfants et trois monitrices. J'ai un groupe de deux grandes filles de 14 et 15 ans, catéchumènes de Jacques, très peu avancées, au point de vue savoir, mais pas du tout timides par exemple. A 11 heures nous déjeunons et à midi et demie nous prenons le bac.
11 faisait un soleil éblouissant et une assez forte chaleur sur le fleuve, mais cela n'empêchait pas une multitude d'indigènes de décharger des chaloupes chinoises sur le bord du fleuve. Rien ne ressemble plus à des fourmis que ces coolies et nia-koués (paysans), hommes et lèmmes, tous habillés de brun, et travaillant sans relâche.
Jacques éprouve un très grand plaisir ii monter clans un train et à entendre de nouveau le sifflet de la locomotive. Elle marche à raison de 20 kilomètres ii l'heure environ dans un pays plat et lertile. De tous côtés des rizières, les unes submergées, les autres à sec, la culture du riz ayant ceci de particulier qu'en mainte saison on en peut voir côte h côte les différentes phases : semage, repiquage, récolte... Les indigènes, presque tous, travaillent dans l'eau. De temps en temps une route passe sur une chaussée ou bien un village de paillottes se cache derrière une haie de bambous (p. 25, le pont tournanti.
A Bac-Ninh le général nous attendait et nous allons poser notre sac h la citadelle, très grande, de forme hexagonale, construite au début du xix" siècle par des ingénieurs français. Elle a des portes très anciennes de stvle chinois avec ponts-levis et murailles à la Yauban. A l'intérieur, c'est comme un grand parc, où se trouvent les casernes et les demeures des officiers.
Trois quarts d'heure de voiture nous mènent à Dap-Cau, où le culte a lieu dans la salle d'école. C'est joli de voir s'asseoir côte à côte général et soldats et de les entendre chanter d'un même cœur. A Dap- Cau il y a aussi une garnison. En montant, après le service, sur une petite éminence, nous découvrons une jolie vue. Les rizières ressemblent à de petits lacs et au milieu de toute cette eau on a peine à distinguer le cours du Song-Cau. Une chaîne de montagnes, « les 99 sommets », ferme l'horizon et au coucher du soleil c'est vraiment un joli spectacle.
Affréable soirée avec le grénéral, sa femme et l'officier d'ordonnance ; réveil le matin :i l'aube, au son des clairons. Ce mélange de campagne et de casernes est vraiment curieux.
Hanoi, 8 janvier.
Hier soir dîner de 9 couverts ; nous en avons un autre ce soir. Vraiment une maîtresse de maison ne manque pas d'occupation ici. Ce matin, ^L Mercadier est arrivé ii l'improviste et comme nous avons encore les peintres, il a fallu me démener pour installer une chambre. Ce mouvement est amusant, et je m'habitue \\ commander nos quatre hommes de service.
9 jativier.
Il y avait une trentaine d'auditeurs à l'hôpital, légionnaires pour la plupart. Laissant de côté son sermon du matin, qui ne cadrait pas
Preinit'vc année en Asie 31
avc<" ces aiulitenrs, J. leur a raconté connue à des enfants la parabole de l'enlant prodigue. « Quand j'ai décrit le retour h la maison paternelle, me disait-ir, j'ai vu couler bien des larmes et les miennes étaient tout près. )) Le retour à la maison paternelle, comme ces mots sonnaient doucement aux oreilles des éloignés ! Vous qui n avez jamais quitté la France vous ne savez pas tout ce qu'on v laisse de son cœur !
Nous jouissons beaucoup de l'heure de sieste de midi et quart à 1 h. 1/4. La maison est vide, les domestiques dorment. On est sur de ne point être dérangé. Nous nous étendons sur des chaises longues et lisons. A 1 h. 1/4, Jacques reprend son travail et je me mets à coudre ou \\ écrire jusqu'il 2 h. 1/2, heure h laquelle la vie reprend partout. Nous ne sortons guère entre 10 heures et 4 heures, le soleil étant terriblement chaud.
Les paroissiens et fonctionnaires nous ont décidément adoptés comme Tonkinois avec une facilité surprenante. Le départ d un pasteur et l'arrivée d'un autre semblent ici, à tant de gens cpii ne font que passer 2, 3, 4 ans à Hanoï, chose très naturelle.
Je n'ai pas rencontré Pierre Loti venu avec l'amiral Pottier. Je n'aurai pas souvent sans doute de paroissien académicien !
Sontay
Histoire de tigre. — Soldats retour de Chine.
Sur la chalou])e qui me conduit à Sontav, je retrouve plusieurs légionnaires qui ont fréquenté la salle et je viens de faire avec eux un bout de conversation dans l'entrepont encombré de ^00 Annamites.
L'un d'eux est un ancien compagnon du Marquis de Mores, dans le Sud-Tunisien. Il a été aussi chantre à Tourcoing, puis s'est fiancé à une jeune protestante qui est morte la veille de leur mariage. Le lendemain il s'est engagé dans la légion.
\'oici comment s'orefanisent les tournées dans le genre de celle c[ue je fais aujourd'hui. Je vais aux bureaux du a commissaire des revues » : je me donne à moi-même comme pasteur du Tonkiri un ordre de route par lequel Xduniônicrdea
troupes est envoyé en mission teni})oraire à Sontay. On nie remet une feuille de réquisition qui me tiendra lieu de billet. En outre je recevrai 12 francs par jour d'absence. J'écris au résident civil de Sontay qui m'accorde la salle d'école, et au commandant d'armes qui fait annoncer ma visite au rap])ort, et fixe l'heure du culte auquel les protestants (et les autres s'ils le veulent) pourront assister.
Sur la berge m'attendait le résident. Il m'emmène dincr et coucher chez lui, très aimablement.
(( Il faut que je vous présente mon ami Kop », me dit jyjnie j)*** ^^ q\\ç^ appelle: « Rop, Kop... » On entend un grognement qui tient le milieu entre le miaulement, l'aboiement, le rugissement, et voici, entrant très di^ne dans le salon... un petit tigre de soixante-quinze centimètres de long, âgé de six mois au plus, qui vient se frotter d'un air câlin, contre la robe de M"'" D***. Ko]i vient aussi me faire des amitiés, en rugissant. Je n'étais pas rassuré du tout ; on m'avait parlé de dames, ([ui ont élevé comme cela de petits tigres jusqu'au jour où ils se précipitèrent sur le bras ou la figure de quelqu'un... En effet. M'"" D*** fait enfermer Rop quand il vient chez elle des enfants: il regarde leurs jambes nues, paraît-il, d'un air très tendre ou en ayant l'air de les trouver très tendres. Bref, je n'ai aucune envie d'avoir un petit Kop (c'est-à-dire en annamite tigre : je recommande le nom aux amateurs pour leur prochain chat) ; la nuit, en entendant toute une meute se promener dans la chambre voisine et dans le corridor, j'étais bien aise de penser qu'on avait emmené ce petit anthropophage.
Le commandant m'a reçu très aimablement aussi; me voici décidément tout à fait dans mon rôle d'aumônier militaire. Le soir, j'emporte en pousse un sac plein d'évangiles et d'almanachs et un ballot de journaux et revues, ainsi qu'une lampe, à l'école franco-annamite où viennent 26 soldats, presque tous revenus de Chine il y a quelques semaines. Pékin et Tien-Tsin ne semblent pas les avoir beaucoup impressionnés ; et ils sont, eux, bien portants. Dans les combats des premiers temps, il est mort un assez grand nombre de soldats qui avaient connu
Pi'.'jniùro ann('(i en Axie 33
M. de Richemond, au Tonkin, et M. le pasteur Boissct, aumônier du eorps eccpéditioniiaire, a pu en VMir seulement quelquesuns. Cela est vraiment bon de suivre ainsi en Extrême-Orient nos soldats protestants ; cela fait bon effet sur tout le monde ; heaucouj) de soldats catholiques se plaignent de n'avoir jamais vu les aumôniers qui font moins de tournées — (pioiqu'ils soient ])lus nombreux — et s'occupent surtout des officiers. Ces jeunes gens sont reconnaissants de la moindre marque d'intérêt.
Promenades autour d'I^anoï
18Ja/H>ierl90-?.
Le connicv 1 Nous ne sommes pas blasés, je vous assure, sur la joie qu il amené avee lui. Xous lâchons immédiatement toutes nos autres occupations et décachetons, lisons et relisons avec un plaisir immense.
Xous avons lait une promenade sur la route mandarine qui va d'Hanoï à Hué. Elle traverse un pays plat avec des rizières, des mares, des haies de hamhous et des paillottes minuscules. Tout ce paysagelii a sa couleur l)ien j)crsonnellc et paraît très gai sons le soleil encore l)rillant et chaud ii .") heures. 11 v a, sur toutes ces routes du delta Tonkinois, un mouvement considérable ; des coolies, des lemmes, des pavsans, vont et viennent en tous sens, portant leurs lourds fardeaux: au bout de longues perches sur l'épaule ou poussant de curieuses brouettes chinoises, extrêmement chargées. Xous traversons des hameaux où des enfants entièrement nus gambadent en conq^agnie de petits codions noiis très courts sur pattes.
Enfin voici le village du Kinh-Luoc, lancien vice-roi du lonkin. Les paillotes se rapprochent les unes des autres et loiinent une rue avec de petites boutiques f)ii l'on vend toute espèce de produits : de grandes feuilles vertes, de laro;es oanfres dorées, de la canne a sucre,
D Do
du thé, du riz, etc.. On se prépare en ce moment au t(H i\e jour de lan annamite et fou tabrif[ue de tous côtés des objets votifs, d'horribles chevaux peints en rouge et ;i tète dorée, par exemple, ou des bouquets de fleurs artificielles, qui rappellent de loin les rameaux que l'on donne aux enfants de Provence à l'entrée de la semaine sainte.
xVu bout du village, voici les jardins de l'habitation du Kinh-Luoc, entourés de murailles peintes en couleurs vives avec des portes en
style chinois. Nous mettons pied à terre suivis d'une nuée d'enfants qui demandent un sou h « Madame Capitaine ». Sur un petit monticule s'élève une pagode avec de curieuses sculptures. (3n y accède par un grand escalier de pierres usées et une large porte avec un porche. Tous ces monuments sont assez bas et ont les extrémités retroussées. De grands arbustes aux Heurs rouges et jaunes les entourent et cachent un peu la décrépitude des murailles.
Au retour nous rencontrons le respectable Kinh-Luoc avec sa longue barbe grise (chose rare ici) et sa croix de commandeur de la Légion d'honneur.
Dimanche 29.
Au temple le matin à 8 heures, 27 auditeurs seulement : ces questions de chiffres sont très relatives, car à l'hôpital il y avait 22 présents et c'était beaucoup. Le culte à 6 h. 1/2 du matin me fatiguait la gorge et réunissait 8 ou 9 auditeurs, je l'ai reporté à 6 heures du soir et tout le monde s'en trouve bien. Tous ces soldats malades, en longue capote grise, parmi lesquels beaucoup ont si mauvaise mine, sont vraiment très attachants. Les protestants forment à peine la moitié des auditeurs et je tâche d'accommoder ma causerie familière à ce petit auditoire pas banal.
23 janvier .
Nous déplorons d'avoir si peu de contact avec les indigènes qui nous entourent et de pouvoir faire si peu pour eux au point de vue moral et spirituel. Pour agir vraiment et avoir une influence quelconque il faudrait connaître leur langue.
Promenade en voiture de 17 kilomètres autour du arand lac. C'est la pleine campagne avec des rizières et des villages derrière les bambous. De temps en temps une curieuse pagode ou un arbre sacré avec un petit autel. Les paysans se découvrent respectueusement à notre approche et plusieurs appellent Jacques Qiian leiin (grand mandarin). Les routes sont bonnes et assez bien entretenues ; de loin en loin elles sont encore gardées par des blockhaus avec sentinelles indigènes.
Au retour, nous trouvons la salle de lecture envahie par une trentaine de soldats ; une grande partie vient avec nous à la maison préparer des cantiques pour dimanche. Nous ne sommes pas encore accou-
Première année en Asie 35
tumés à la sagesse et à la politesse de tous ces garçons. Ils me demandent si gentiment de mes nouvelles, écoutent Jacques avec tant d'attention, chantent les cantiques avec tant d'entrain, que j'ai par moments peine à croire que ce soient vraiment ces têtes brûlées de légionnaires ou de soldats de l'infanterie de marine dont on dit tant de mal (et parfois avec raison). Quand ils sont dans notre salon, ils se conduisent comme dés jeunes gens de famille bien élevés, respectueux, et ils ne détériorent jamais rien dans la salle de lecture.
Voyage à Lan§soi>
La brousse. En territoire militaire.
28 jam'ier .
Nous voici à la frontière de la Chine, dans la haute vallée du Fleuve Bleu. Nous sommes partis hier d'Hanoï sous une pluie battante. La traversée du bac était pittoresque, sinon très commode, on embarquait avec nous des troupes, des canons, des mulets et des tirailleurs annamites en tenue de campagne. Jusqu'à Phu Lang Thuong il n'a pas cessé de pleuvoir, et le Delta paraissait plus plat que jamais sous ce ciel gris et bas. Dans les rizières, avec de l'eau jusqu'à mi-corps, les Annamites travaillaient pourtant ; sur les routes détrempées on les voyait en longues files indiennes se rendant au marché d'Hanoï.
De Phu Lang Thuong (où une paroissienne vient nous saluer à la gare) à Kep nous déjeunons dans un wagon de marchandises, où on a installé une table et quelques chaises, et qu'on décore pompeusement du nom de wagon-restaurant.
A Kep, le Delta finit, on s'avance vers la haute région et nous pénétrons dans la brousse. Le paysage change et devient plus accidenté. Des mamelons dénudés se dressent à droite et à gauche, ayant cette forme arrondie qu'on voit sur les potiches chinoises ; dans les petits vallons que suit le train, des espèces de grands gynériums recouvrent tout avec de petits arbustes bas et épais. C'est vraiment la brousse que ne coupe pas une route, où l'on ne voit pas un être humain, pas une paillotte. Notre petit train suit son chemin dans ce pays âpre et rude. A côté de lui, nous découvrons les vestiges d'une ancienne route, recouverte maintenant d'une folle végétation.
De temps en temps une gare dominée par un blockhaus, qui revêt ici les proportions d'une citadelle. Dans ces gares montent et descendent
du train des TJios, habitants du pays, antérieurs ici aux Annamites et beaucoup moins civilisés. Ils portent de gros vêtements de toile bleue, ont le nez épaté des Kalmoucks, un turban comme les Tonkinois et
T/ios. marchands de bois.
Clic c de VU lustral ion.
une ([ueue comme les Chinois. xVvec un disciplinaire revenant des travaux forcés de Moncav, nous sommes les seuls blancs du train. Nous sommes pourtant en territoire militaire Irançais ; notre drapeau flotte sur ces blockhaus dispersés, et, de loin en loin, nous voyons de petits cimetières avec des tombes blanches et des croix noires où dorment nos soldats. Comme on a le cœur serré en les regardant et en songeant h toutes ces jeunes vies fauchées, h toutes ces jnères en deuil ! On se figure aisément les difficultés des combats dans ces gorges étroites, au milieu de cette végétation, qui est une barrière presque infranchissable.
Comme ils ont du se sentir loin, loin de tous, ces pauvres Français mourant dans ce pavs âpre et rude !
Plus nous ava^nçons, plus le pavsage devient sauvage. Rien de ce que j'avais vu jusqu'à maintenant ne peut en donner une idée, ni les gorges du Tiient, ni le col du Saint-Bernard, ni les garrigues désolés du Gard. C'est pire encore que du Gustave Doré. A notre gauche, pendant des lieues et des lieues, une chaîne de montagnes à pic, formée de rochers gris, se dresse comme une immense vague pétrifiée. A droite, des ravins où coulent de petits torrents, de loin en loin quelques huttes de terre couronnées de chaume, avec des gens h l'air harbare qui regardent passer le train.
A Than Moï nous recevons une dépèche du commandant de Van Linh (il 30 kilomètres de lit), qui regrette de ne pouvoir venir nous saluer à la gare. Un officier sur le quai serre la main de Jacques et vient me saluer, tout heureux de voir des gens civilisés. A une autre gare, quelques Européens hirsutes sous leurs grands casques, de ceux qu'on appelle à Hanoï des broussailleux .
Enfin, voici Langson. L'air est vif et plus frais, on est dans la montagne. Nous logeons h l'hôtel, mais prenons nos repas chez un lieutenant d'artillerie, marié avec une protestante; il v a cinq dames ici.
Culte pour 25 ii 30 soldats dans la salle d'école. L'instituteur est un soldat de la légion, un [Marseillais catholique. Il a demandé \\ assister à la réunion, et comme Jacques parlait très simplement, mais d'une façon émouvante, du retour de l'enfant prodigue à la maison paternelle, le pauvre garçon est sorti, la tête dans ses mains, et je l'ai entendu pleurer dans le corridor. Nous lui avons promis de lui envover des Petits Marseillais, et Jacques lui a donné un Nouveau Testament qu'il a pris en disant qu'il était sur que cela lui ferait du bien.
Ce matin il a fait un temps merveilleux, et je vois se profiler sur le ciel bleu les murs de la citadelle et les montagnes de Langson.
A l'ambulance les journaux illustrés et une caisse des Femmes de France sont bien accueillis de tous, sœurs et malades. Le colonel nous invite à déjeuner. Il y avait là un commandant qui venait d'inspecter le cercle dont il est chargé (à la frontière un territoire militaire correspond à peu près à un département, et le cercle à un arrondissement; les officiers y réunissent les pouvoirs civils et militaires). Le commandant était venu de Moncay (sur le golfe du Tonkin) avec sa femme et sa fillette
de 6 ans, tontes tlenx à cheval, comme Ini, avec une simple escorte de qnatre miliciens et quatre coolies, portant une chaise dans laquelle la petite prenait j)lace quand elle était un peu fatiguée. 11 y a 200 kilomètres de Langson à Moncay.
Une Pagode souterraine
Kilua est un curieux village. Comme gare, un remblai avec un banian magnifique au pied duquel un petit autel consacré à un génie quelconque ; ces croyances païennes aux nymphes des bois et des eaux, etc., sont décidément répandues sur toute la terre.
Puis un chaos de rochers calcaires l'orme un cirque autrefois défendu par les Chinois, autour duquel on exécute quelques travaux ])Our qu'on s'y puisse réfugier en temps de guerre. Par ci par là un petit tertre dans le champ : ce sont les tombes chinoises sans aucun signe extérieur. Nombreuses anfractuosités dans les rochers. La plus grande grotte a une sorte de poitail fait en briques. On entre, et... nous n'étions pas prévenus, le coup d'œil est saisissant : voilà 50 ou 60 idoles posées sur des stalagmites ou d'autres blocs ou des autels faits de main d'homme, très anciens ; ces idoles, soit isolées, soit rangées 3 ou 4 côte à côte, les unes rieuses, les autres grimaçantes, quelques-unes des tyj)es voisins du Bouddha classique, d'autres comme des diables à oreilles pointues. Devant chacune un petit cylindre renfermant des bâtonnets d'encens. On allume des torches de bambous et nous pénétrons plus avant dans la grotte ; stalactites magnifiques : voir les descriptions de Bramabiau, Dargilan et autres grottes du Tarn.
On nous fait grimper dans un creux au fond duquel soudain la torche éclaire un bas-relief plus grand que nature, une sorte de figure noire avec un costume et des gestes hiératiques tout différents des idoles inférieures et d'un caractère beaucoup plus archaïque, quelque chose d'égyptien peut-être. Certes les pensionnaires de l'Ecole française d'Extrême-Orient, récem-
ment installée à Hanoï, auront d'intéressantes études à faire ici. Que de générations de ])aïens se sont prosternées dans ces sanctuaires ténébreux devant ces « idoles muettes », et que veulent dire ces inscriptions, rares d'ailleurs, sur les murs ?
La Po/te de Chine à Xam-Quan,
A la porte de Chine
Départ en américaine pour Dong-Dang. 25 kilomètres, sans accroc, et bon train. Un sais ou cocher caracolait devant ou derrière nous.
Nous sommes ici dans une « marche » frontière, sur le pied de guerre. Ces tournées d'inspection, ces constructions fébriles (un million dépensé de ce côté en 3 mois) ne me disent rien qui vaille, et je n'ai pas été surpris d'apprendre du commandant à Dong-Dang que des troupes de déserteurs chinois se promenaient avec armes et bagages à 60 kilomètres d'ici. Cependant nous n'avons rencontré que de braves montagnards tous d'aspect très paisible, plus propres et plus à leur aise que les gens du delta. Le commandant les croit d'origine
l'ont Doui
Cl Hanoï.
i' ip. 531.
Clichés de \' Illustration.
42 Trois an>< en Indorhine
aryenne: nos cousins, par conséquent. A mi-chemin, nous nous arrêtons ])our faire souffler le cheval et fjuestionner le caporal chef (le poste. Il n'est pas protestant mais a reçu en Cliine, (11111 camarade, un Evangile. Il sait que les pasteurs s'occupent beaucoup des soldats protestants et remarque que les « Pères » ne s'occupent jias de même des catholiques. Il nous offre une tasse de thé et accepte un alinanach des Bons Conseils. Il vit en pleine sauvagerie avec 7 miliciens thos.
Ai-rivée à Dong-lJang à \) heures 1/2. Changé de cheval, et en route pour la porte de Chine (4 kilomètres). Des érpiipes de coolies élargissent une route stratégique genre Simj)lon. (]haos de montagnes. Forts chinois sur les cimes. 2 blockhaus français. Voici la porte gardée par les réguliers chinois. Je fais passer ma carte au colonel. 2 réguliers emboitent le pas derrière nous. 10, I,"), 20 chinois se massent en ricanant. Ils nous traitent saus doute de « diables étiaugers». Dans le misérable village, nous cherchons en vain un employé de la poste qui [)arle anglais, paraît-il. Mais au bout d'un f[uart d'heure ces gens s'amassant toujours autour de nous, nous rcj^assons la ])orte et, chose singulière, dès (ju(; nous voyons le blockhaus, nous nous sentons (diez nous
A Dong-Dang, culte dans la « salle des passagers » avec I l auditeurs ; tous ces chiffres, petits absolument, sont relativement élevés si l'on songe qu'ici, par exemple, il n'y a f[ue 100 hommes : une compagnie. Le mot passagers prête matière à un déveloj)pement sur notre court passage au Tonkin, ou ici-bas, sur la patrie céleste, etc., comme hier la grotte de Kilua avec ses idoh's et ses rejilis secrets qu'éclairent les torches m'avaient paru une image ])ropre à illustrer mon allocution sur le cœur humain rempli de vices qui j)araissent à la lumière de l'Evangile.
An reloiu", nous avons en une agrral)le impression de chez nous en pénétrant dans notre presbytère. Il paraissait vraiment confortable et attrayant après la chambre d'auberge de Langson et la traversée du Fleuve, dans la nuit noire. Mais comme il fait chantl ! ]3ion des messieurs ont déjà repris l'habit blanc.
Première année en Asie
Dimanche 2 février.
Bu ! qu'il fait fsoKl ! Par une brusque saute de température, nous passons de juin a novembre. Lu vent très fort (le mistral, me disait quelqu'un on riant fait battre portes et fenêtres et on remet avec joie des robes de laine et des couvertures. Quel curieux climat 1 . . .
Mnndarm «rn%-atil en efiai^te par l» P^rte de Chine.
Okhc d«? VlMitsIraîù;
l'ctcs du Jcar de l'Ai? cl?ipois
7 février.
No> domestiques sout sens dessus dessous, ear e est après-deuiaiu \c (et jour de lau aunaniite\ occasion de grandes réjouissances où l ou
dépense en quelques heures le produit d'une année de travail. Ils se sont engagés à ne prendre leur congé qu'à tour de rôle, mais, par mesure de prévoyance, j'ai fait des provisions pour le cas où ils nous planteraient tous la.
8 février.
Tous les Annamites prennent aujourd'hui un an de plus quel que soit leur anniversaire de naissance. A leur jour de naissance on dit qu'ils ont un an, ce qui fait que le garçon de Bep, né il y a quatre jours, a maintenant deux ans.
Nous avons peu dormi celte nuit ; depuis minuit on n'a pas cessé de tirer des pétards faisant plus de bruit que des bombes. On se serait cru dans une ville en état de siège.
Le second soir du têt dans la ville annamite entre 5 et G heures. Dans les rues, un mouvement plus grand encore que de coutume. Au lieu des coolies et des congaïes, porteurs d'eau ou de paquets, des hommes et des femmes revêtus de leurs plus beaux habits. Sur le dos, cinq ou six de leurs longs vêtements en soie de diverses couleurs pour les plus riches ; aux pieds, tous, sans exception, ont des souliers ou des sandales et beaucoup (luxe suprême) des chaussettes. Les femmes ont des bagues ou des colliers et à leurs grands chapeaux des glands en soie et les enfants des bonnets multicolores. Quant 'aux Chinois, ils sont plus magnifiques encore avec leurs pantalons de soie brochée et leurs habits ii manches ultradongues.
Tout ce monde va, vient et cause d'un air joyeux; l'on se réunit comme chez nous, on se visite et on se fait des cadeaux. C'est une fête qui se célèbre au loyer plus encore que dans les pagodes. Les portes de bois, recouvertes de papiers midticolores, sont entr'ouvertes et en jetant un coup d'œil furtif dans l'intérieur, on aperçoit de bien étranges choses. Au lieu de la saleté et du désordre accoutumés, des lits de camp, des tasses de thé et des fumeries d'opium, ce sont, dans les plus pauvres demeures, des fleurs, des arbustes entiers quelquefois et des panneaux de papier colorié. Au fond, un rideau noir, relevé à demi, laisse entrevoir un petit autel surmonté soit d'une image ou plus usuellement d'une idole et toujours de la tablette des ancêtres. Devant l'autel, des brùle-parfums et des bâtonnets d'encens et, quelquefois aussi, des morceaux de porc laqués.
Malgré toutes les bizarreries et les superstitions de ce culte, il y a certainement quelque chose de respectable dans cette idée de transformer chaque maison en sanctuaire où le père de famille agit comme prêtre.
Première année en Asie
A Victri
il février.
Le fleuve est très bas ; on ne voit au-dessus des berges que le sommet des bambous entourant les villages. Autour de Viétri on découvrait, au coucher du soleil, les montagnes bleutées de la haute région. C'est ici le confluent de la rivière Glaire (à l'époque des hautes eaux il faut 60 jours pour remonter à Hagiang).
Viétri est appelé à devenir un centre militaire important. On fait beaucoup de constructions, car il n'y a pas encore grand'chose et depuis longtemps il n'y avait pas eu de troupes européennes ; le 18" colonial a ici trois compagnies ; les hommes viennent, les uns de Chine, les autres de France.
Le colonel me reçut aimablement dans un pauvre logis dont un côté est décoré d'une fresque chinoise représentant les Français prenant Sontay. Les officieps des tirailleurs algériens et tonkinois ont également composé des inscriptions commémoratives en latin sur les colonnes des vérandas.
Le soir, culte à 7 heures dans une paillotte où le « Père » dit la messe quand il vient d'un A'illage éloigné. Quarante soldats, dont dix protestants. Quelques rires au début, beaucoup de recueillement et de respect ensuite. Un jeune soldat a entrepris ici une œuvre de tempérance. Il est revenu faire la prière avec moi ce matin et m'a fait du bien.
J'ai couché dans une chambre des plus primitives, à moitié habillé et enroulé dans ma couverture caoutchoutée.
Dans la matinée, visite au camp sur une petite éminence où les hommes occupent des baraquements très rudimentaires. On passait la revue de la compagnie qui va aller aux manœuvres. Ils emportent des boîtes de conserves, etc., une douzaine de kilogs sur le dos. Trouvé là deux soldats protestants, dont l'un m'a donné des renseignements sur un camarade protestant, enterré comme catholique à l'hôpital d'Hanoï.
J'écris ceci dans la véranda de l'hôtel. A mes pieds la rivière. Claire. Le propriétaire de l'hôtel a une scierie, et une
masse de bois flotté est là, le long de la berge, en face le bâtiment de la douane et une distillerie. Toute la berge est bordée de sampans et des maisons en nattes d'un village flottant. A droite, le confluent du fleuve rouge, derrière un groupe d'arbres magnifiques au pied desquels s'amarrent les chaloupes fluviales. A gauche, pilotis et constructions diverses préparant le pont en fer qui servira au chemin de fer. A l'horizon, bambous, forêts, etc. Qui sait si dans quelques années il n'y aura pas ici une ville de quelque importance? En attendant, les seuls Européens que je vois sont deux colons d'aspect et de langage assez rudes qui prennent l'apéritif, hélas, avant de retourner dans la brousse.
Hanoï, il fèi>rier.
La sécheresse chaude continue d'une manière, paraît-il, tout à fait insolite, après quelques jours de frais. Le riz (qu'on récolte en diverses saisons) commence à en souffrir : l'une des récoltes est déjà compromise. Voilà dix ans, je crois, Dieu merci, qu'il n'y a pas eu de famine, et c'est une chose terrible ! un vieux colon nous dit avoir vu alors les affamés se précipiter sur les sacs de riz qu'on déchargeait sur les quais et les déchirer avec les dents pour en dévorer plus vite — tout cru — le contenu.
J'ai expédié \q Bidletiii non seulement aux cjuatre coins de rindo-Chine, mais de Pondichéry à Pékin. Quelle responsabilité de ])enser que notre Eglise a des membres ainsi dispersés dans tout l'Extrême-Orient, et combien il est nécessaire de se sentir soutenu par les prières et les pensées de tant d'amis.
Matinée tics occupée mais relativement calme. J'avais pourtant couru dans la ville annamite chercher des tasses h thé de 8 à 9^ et Jacques était bien sorti 2 ou 3 fois. A i heure un sous-officier arrive. Il voulait nous emmener voir embarquer l'escadron. Nous nous récusons. Drelindindin ! voilà les visites ; un vrai défilé avec la queue des équipages et des pousse devant la porte. J'avais le salon plein de monde quand j'entends tout h coup des cris d'enfants, puis une grande agitation dans la maison et un remue-ménage de vaisselle.
Première année en Asie 47
C'était une dame dHaïphong, redescendant de Sontay précipitamment avec ses enfants, dont l'un avait pris la fièvre. Elle venait se reposer à la maison en attendant Theure du bac et on lui donnait à dîner. En une 1/2 heure mon cuisinier a improvisé un bon petit repas. Entre deux visites, je suis venue voir comment cela marchait ; la série continue, pour ne cesser qu'il 7 heures 1/2.
A 8 heures, nouveau coup de sonnette, c'est un tram portant la malle de la dame haïphonnaise. Un tram se compose de quatre coolies qui se relaient de 1/2 heure en i/2 heure. C'étaient de braves niakoués tout heureux d'avoir, h eux c[uatre, 2 piastres, ou 4 fr. 70, pour avoir porté une malle de 60 kilos pendant 35 kilomètres. Ils nous ont lait des révérences profondes. Avec eux est le boy que nous hébergeons aujourd'hui.
Deux visites de jeunes gens, le soir, ont clos, \\ 10 heures, notre journée.
A la pagode des Dames
22 février 1902.
La route passe d'abord près des prairies du Haras, cultivées avec un soin énorme, puis entre des rizières, les unes toutes vertes, d'autres horriblement sèches. On traverse ensuite une file de petits jardins potagers annamites avec des oignons, des épinards du pays, assez semblables aux nôtres, de grandes fleurs jaunes qui servent h faire une boisson indigène. Avec une forte (oh ! très forte) dose d'imagination on pourrait se croire h Maisons-Alfort ou à Enghien. Enfin on quitte la grande route pour prendre un sentier h peine tracé où l'on est rudement cahoté sur des mottes de terre. De grands arbres, au feuillage roux, une mare plus ou moins propre et des enfants, plusieurs entièrement nus, courant derrière la voiture en criant : « Ti nho dix sous » : « dix sous pour le petit enfant », tous ces signes distinctifs nous annoncent l'approche de la pagode.
Voici, en eflet, le portail de brique et la longue avenue carrelée, bordée d'arbres, gardée par des éléphants en plâtre assez bien imités.
Au bout de l'avenue, au centre d'une large cour (quelque chose comme le portique de l'ancien tabernacle israélite), se dresse la pagode proprement dite. Comme architecture extérieure, rien de très remarquable, sinon la forme toujours retroussée des extrémités du toit et quelques bas-reliefs intéressants mais horriblement peinturlurés, [/intérieur est extrêmement curieux.
4ti Trois ans en Inrlocliinc
Les tleiix clioses les plus étranges sont les couloirs i-einplis d itloles et les chambi'cs consacrées à la inénioii-e de mandarins morts. DaJis les couloirs, plus de cent statues en hois sont alignées contre le mur, toutes avec des attitudes et des poses entièrement dissemblables.
Le culte (|u On rend à la divinité est bien peu de chose en comparaison de celui des ancêtres. Toute une partie du patrimoine lamilial est consacrée à entretenir le feu devant les tablettes des ancêtres et ii leur ofï'rir, ii certaines époques de l'année, toutes sortes de cadeaux. Or le têt des riches dure encore, aussi devant les tablettes des mandarins déposées dans le fond de la pagode étalent alignés une masse d'objets difTérents : mandarines, œufs, bâtonnets d'encens, brùlepapiers, brùle-parfums, quantité d'objets en papier, feuilles d'étain et d'or comme celles qui servent h faire des noix, petits palanquins en bambous, enfin une multitude de petits souliers en carton rouge et doré. De chaque côté des tablettes se trouvaient parlois deux statues de bois, drapées dans de la soie aux couleurs vives.
En revenant de la pagode, nous avons passé prés d'un petit pont de pierre. C'est l;i (pillenri Rivière lut tué. Une courte inscription le l'appelle et ce monument a quelque chose de singulièrement digne dans sa simplicité, en comparaison de cet étalage de mauvais goût des autels de mandarins. >s'^os morts n'ont pas besoin de nos dons, de nos jouets, de tout ce clin([uai:t si étrange sur une tombe. jNIais ne devonsnous pas un souvenir reconnaissant \x ceux qui ont péri en terre lointaine pour notre patrie .*
Grande Revue à Pl?a-Lan§-Tbuon^
DiinancJte ?.?.
Je vous écris au milieu du tumulte et du tohu-bohu d'un café plein de sous-oniciers et de soldats buvant et fumant. La petite ville de Phu-Lang-Thuong est sens dessus-dessous. De tous côtés des troupes, des chevaux et des mulets chargés de bagages, des oriflammes qui ont un air lamentable sous la pluie, des arcs de triomphe de palmes, des mandarins en grand costume, des généraux, des légionnaires, etc.. Nous sommes arrivés sous une pluie battante, dans un train plein de gros bonnets hanoïens. La femme du général est montée à Bac-Xinh. Elle est très amusée du rôle que lui octroie le seigneur Protocole. Elle doit aller chercher l'Impératrice au débar-
cadère et lui soiilKiiler la bienveiuic. Or, on ne lui donne pas d'interprète.
Than-Thaï arrive demain matin h 9 heures. Il voulait amener plusieurs de ses femmes, mais M. Doumer lui a donné la permission d'en amener une seule, la « première ».
JNIalgré cela, il aura une suite de plusieurs centaines de personnes : ses oHiciers de palais, ses danseuses, etc.
9 heures Ij'?.
Je ne crois pas être peureuse et je ne suis pourtant qu'à demi rassurée.
Ma chambre est située dans un pavillon à l'écart, donnant sur une mauvaise véranda. Une table boiteuse, une cuvette sans pot à eau, un lit avec moustiquaire annamite et un photophore, voilà son ameublement rustique ; ma foi, je viens de me lever pour fermer lua porte à ciel, et je tâche de ne pas faire attention aux araignées et autres animaux qui m'entourent.
Cela a certainement quelque chose de pittoresque et d'assez amusant d'être ainsi campée dans cette chambre d'auberge à l'autre bout du monde. J'espère que Jacques pourra réunir beaucoup de soldats dans sa salle d'école. Ils ont bien besoin d'être moralises, et j'avais le cœur attristé de les voir, en si grande quantité, boire de l'absinthe tout à l'heure.
Lundi 2^.
Réveil de grand matin, au son des clairons et des appels de troupe; avec le brouhaha de la foule des niakoués sur les routes, on aurait dit un Quatorze-Juillet français. De bonne heure, nous nous rendons au champ de courses, où doit avoir lieu la revue. La route est gardée par une haie de tirailleurs annamites ; pendant deux kilomètres, de cinq en cinq mètres, se trouvent des oriflammes de divers villages, brodées et de couleurs vives. Le vent les agite doucement et c'est un chariuant coup d'oeil. Sur le champ de courses, nous sommes reçus par les olliciers d'état-major; l'un d'eux m'indique une place, au milieu de plusieurs femmes de comiuaudauts et de colonels que je connais. Jacques a sa place dans la tribune olficielle, où il est d'ailleurs beaucoup plus mal.
A l'heure précise arrivent le grand mandarin de Long-Tcheou, le Kinh-luoc, le tong-doc de Langson dans de magnifiques vêtements,
et enfin limpératrice avec M'"*^ P*** et rcaiper^ur avec M. Doumer. Than-Tliaï a un splendide costume de soie jaune et une tiare ornée de pierreries ; l'impératrice est insignifiante au contraire, avec une robe toute simple et un fichu de soie rouge noué sur la tête, à la manière des paysannes.
De tous côtés, des quantités d'Annamites se pressent pour voir leur empereur.
Voici la Marseillaise !
Comme elle sonne bien sous ce soleil tropical, si loin, si loin de la France. Le général Dodds vient saluer les tribunes, puis il met pied h terre et remet les décorations aux membres de 1 expédition de Chine. Tout se passe si près qu on entend sa voix dans le silence :
« Au nom du Président de la République française, etc. )) En conscience il donne l'accolade, ce qui n'est pas très commode avec le casque, et c'est vraiment émouvant.
Enfin voici le défilé. Certes, les troupes sont bien moins nombreuses qu'à Longchamps et l'espace bien moins vaste, mais c'est presque plus imposant. Est-ce Chchù de ïlUustration. parce quc uous rcconuais-
Than-Thai\ empereur dAnncun. ^^^^ j^^^ passagC tant de
fio-ures connues d'officiers et de soldats ? Est-ce parce que leurs figures pâlies, leur sobre tenue de campagne, évoquent toutes les fatigues et les peines qu'ils ont eues à subir? Est-ce parce que tous nous sommes ici h cause de la France et pour la France, et que la France est si loin? Peu importe pourquoi, mais c'est vraiment avec recueillement qu'on salue le drapeau tricolore quand il passe. Et ce
Première année en Asie
n'est pas 1 amour du panache (rien n'a été sacrifié au panache), c'est la vraie fibre patr-iotique qui vibre.
Au retour, c'était vraiment comique de voir les grandes dames d'Hanoï, qui ne mettent jamais pied ii terre, marchant dans la poussière au pas militaire devant les bataillons. Quant à nous, nous nous sommes bien souvent effacés le long de la route pour les laisser passer et pour que Jacques puisse saluer au passage (( ses hommes ». Ils nous reconnaissaient vite et leur figure s'illuminait d'un sourire en voyant leur aumônier.
Eh retenant de la revue.
Cliché de V Illustration.
Après la revue je me suis mis en quête de deux compagnies venues de Tuyen-Quang (9 jours de marche). Je pars en pousse avec une caisse d'almanachs et d'évangiles entre les jambes. Au milieu des rizières, dans les pagodes, les troupes sont cantonnées, semblant de belle humeur et pas fatiguées, officiers et soldats que je rencontre m'indiquent peu à peu une pagode où est la légion.
Le commandant me reçoit aimablement et fait convoquer les hommes protestants. Il en vient 22, sous la toiture en natte d'un marché, sur une sorte de place publique au fond de laquelle les tombes des bonzes précèdent la pagode. J'ai fait connaissance avec eux, distribué quelques lectures et fait le culte, méditant sur les armes du chrétien (Ephésiens, VI). Puis nous avons chanté : Cest un rempart que notre Dieu^ en français et en allemand, car beaucoup de grands gars étaient
sans doute des déserteurs. Ils se sont comportés admirablement à la revue. Les paroles bibliques prennent un relief saisissant dans un cadre pareil : « l'Evangile annoncé à toirtes les nations »... « sur les places publiques »... a Etrangers et voyageurs sur la terre, » etc.
Le train de retour était comble. Sur la plateforme de l'unique wagon de première classe il y avait le général, 3 colonels, 2 messieurs et moi.
Le long de la voie, au croisement des sentiers, on voyait encore les reposoirs avec encens et offrandes, autour desquels les populatioas s'étaient pressées lorsque, au train précédent, avait liasse cet empereur qu'on croyait ici oublié.
L'empereur à Hanoï
?^ fi'vrier.
Ij'agitatiou de la ville était effrayante à contempler. A tous les endroits où devait se promener Than-Thaï il y avait des milliers d'indigènes réunis de toutes les provinces voisines. On leur ofïrc toutes sortes de récréations et de jeux mais rien ne les intéresse comme leur empereur. Et l'on commence à se demander si c'était bien sage de réveiller ainsi leur esprit national.
Le soir à 8 heures commence de tous les cotés un horrible bruit de tam-tams et de chants annamites, Il y avait soirée musicale au Gouvernement Général et comme nous enfdions en voiture l'allée de la concession, nous nous sommes trouvés engagés au milieu d'une masse de Chinois et d'Annamites, une de ces foules jaunes innombrables dont on n'a aucune idée en France. Impossible d'avancer ; les cris et le bruit des gongs font cabrer nos chevaux et, éclairée par la lueur tremblante des lanternes de papier pendues aux arbres, cette populace grouillante a quelque chose de sauvage. Les cris redoublent, la foule s'écarte et une congrégation chinoise vient h passer. La cong-réofation est une association de commerce et de caste à la fois qui relie entre eux les Chinois du Tonkin.
Voici d'abord deux hommes armés d'énormes massues qui pirouettent et sautent, puis d'autres portant des torches, un dais magnifiquement brodé, un gong immense qu'on frappe, en cadence, en poussant des cris inarticulés.
Première année en Asi-i 53
Derrière la congrégation suit le Dragon avec une très longue queue faite de riches étoffes de soie brodées.
Cette procession est si sinistre et terrifiante, si sauvagement et si brutalement cruelle que je me croyais au centre de l'Afrique. Pauvres païens, comme ils auraient besoin d'être adoucis par le Christianisme !
Than-Tliaï, ses frères et sa femme ont assisté à la première partie du concert. Le petit empereur ne goûte décidément pas la musique française. Il n'a pas cessé de plaisanter avec ses frères, de iumer, de chiquer, de cracher (dans un crachoir dor s'il vous plait . Au milieu d'un morceau, il venait se planter près du piano et regardait attentivement celui qui jouait. Après le diner il avait fait mieux encore, sautant h pieds-joints au-dessus d'un canapé pour se distraire.
Le lendemain on lui a offert une fête sur le jietit lac, très couleur locale : milliers de lanternes sur les bords et sur des jonques ou plutôt de grandes barques plates, petits pagodons illuminés, etc.
Le carrousel fut jiittoresque aussi, avec les cavaliers annamites en tunique écarlate, j^antalon bleu, coiffure blanche comique, ])ieds nus, avec l'éperon fixé au talon par une courroie.
La grande cérémonie fut Linauguration du pont : il crachinait mais on avait dressé une vaste tribune devant laquelle vint s'arrêter le premier train. Plusieurs discours, dont un dupremier régent, disant qu'il avait lu dans les livres sacrés qu'un jour le dragon s'étendrait en travers du fleuve et que le pont d'acier réalisait cette prophétie. Le directeur des travaux publics donna quelques chiffres : 1.682'" de longueur, 62'" entre la base des piles et le sommet des arcs métalliques. C'est vraiment un grand travail qui fait honneur à l'industrie française ' . . . . Le train bondé partit pour Haiphong. Il serait curieux, mais impossible, de connaître les impressions des indigènes. II y en avait par milliers venus de la campagne et pourtant il n y a pas eu de vraie bousculade. Quant au roi ce n'est pas un iDrillant spécimen de la race et c'est évidemment une singulière fiction de le laisser subsister comme notre « protégé ». Parmi
î Pages -iO et il, i^ues du pont Douiner ; p. 57, miliciens présentant les armes.
les grands personnages un seul a comjjlètement adopté notre civilisation : le Phu de Gholen près Saigon, et cela fait un singulier effet de le voir en habit noir avec la cravate de commandeur de la Légion d'honneur.
Voici la semaine de fêtes j^assée ; heureusement, car un tel surmenage, difficile à supporter partout, est décidément hors de propos en Extrême-Orient.
Ildiwi, dimanche 1 mars.
L'Union chrétienne n'avait pu avoir sa séance dimanche à cause des grandes manœuvres.
Aujourd'hui non seulement les soldats en garnison à Hanoï y sont revenus, mais plusieurs militaires de passage se joignent à nous. Nombreuse correspondance en réponse au rapport de 1901, récemment envoyé aux unionistes dispersés dans les postes de l'intérieur. L'un d'eux a enrôlé plusieurs camarades depuis ma visite à Vietri et voudrait organiser une section distincte ; le commandant lui a promis d'examiner s'il seraitpossibledeleur prêter pourlire leurs journaux, faire leur correspondance, et fumer ailleurs qu'au cabaret chinois, la paillotte dans laquelle on dit la messe et où j'avais célébré le culte. Ce brave garçon était colporteur en France et s'occupait beaucoup de la lutte contre l'alcoolisme. Il sent que Dieu lui fait un devoir d'agir de même ici parmi ses camarades. Nous avions prié ensemble, et aux bords de la rivière Claire, à deux pas de la brousse, c'était particulièrement bienfaisant. Je lui envoie diverses publications de la part de l'Union chrétienne et des jeux de la part de l'Union des femmes de France.
Ce même dimanche, au culte dans la salle d'opérations, je fais mes adieux à plusieurs soldats qui vont quitter l'hôpital pour rentrer en France, et je leur donne des cartes de recommandation pour l'Union chrétienne de Marseille. Il est vraiment bien précieux de pouvoir envoyer ainsi nos jeunes gens dans des milieux favorables, et de leur faire sentir l'unité de l'Eglise, le corps de Jésus-Christ dont, s'il plaît à Dieu, ils seront ainsi des membres plus vivants.
Première année en Afiie
'l Juars.
Hier soir, prejnier cours d aiiiiainite à 8 h. 1/2. Salle bondée, plus de 100 messieurs, olficiers et soldats, une seule dame : moi.
Le professeur parle lentement, d'une façon simple. Un lettré indigène écrit au tableau et donne l'intonation exacte des mots que l'on répète eu chœur.
Ce matin, J. est parti pour une longue tournée.
8 mars.
Voyage à Bac-Xinh où le général m'attendait en voiture à la gare. A la maison, sa femme me reçoit très aimablement et je retrouve avec plaisir cette agréable habitation, si vraiment coloniale avec ses immenses pièces et ses larges vérandas. Vers le soir, on fait atteler de nouveau et nous sortons tous les trois. En chemin, nous croisons un enterrement. Des enfants portent des bannières blanches, le brancard oii sera posé le cercueil il ii v est pas encore , l'idole sous un dais, puis des provisions pour le mort et le long cortège des pleureuses. Ce sont des femmes vêtues de blanc, leurs cheveu.x dénoués et un mouchoir de couleur sur la tète. Elles Ibnt entendre de longues plaintes rvthmées, entrecoupées de sanglots et se voilent la figure en balançant leur tète h droite et a gauche. C'est vraiment impressionnant.
Un peu plus loin, nous mettons pied à terre pour visiter la pagode de Lim. Un bonze vêtu de brun et ayant un faux air de moine avec sa tête rasée nous offre du thé dans de minuscules tasses et salue aussi bas qu'il peut avec une humilité gracieuse et digne
Par un vrai sentier de brousse une troupe d'enfants nous mène au tombeau d'un mandarin célèbre. Il est situé sur le haut d'une colline dans un vrai pavsage tonkinois, un de ces paysages du delta que je trouvais fort laids au commencement et qui ont pour moi un certain charme maintenant. De tous côtés, à droite et à gauche, la rizière tantôt cultivée et verte, tantôt jaune et sèche. De temps en temps une haie de bambous, un village de paillottes et une mare, ou bien un mamelon comme celui sur lequel nous nous trouvons avec ses milliers de lumulus cachant des tombes ; ou encore le toit retroussé d'une pagode surplombé par un de ces magnifiques banians dont les branches se replantent d'elles-mêmes en terre.
Le tombeau lui-même, avec sa quadruple enceinte de terre rouge, ses chiens et ses gardiens de granit et la végétation folle qui recouvre le tout, est vraiment intéressant.
Miliciens présentant les a
uuifeineur Gcaciul.
Cliché de i Illustration.
.55' Trois ans en IndocJiine
Ce matin, nous avons parcouru les boutiques annamites de Bac-Ninh, vu travailler les brodeurs, les tourneurs, les forgerons, etc... Enfin, ce soir, j'ai pris le train pour rentrer dans ma canha solitaire. Il laisait nuit noire et il pleuvait quand je suis arrivée à Gialam. Il m'a fallu attendre le bac une demi-heure, assise sur mon sac, près de la berge du fleuve Rouge, seule représentante de la race Européenne au milieu d'un grouillement d'Annamites et de Chinois. Sur le bac, j'étais encore seule de mon espèce ; cela ne manquait pas de pittoresque. Mais toutes ces faces jaunes grimaçant h la lueur tremblotante des lanternes n'avaient rien de particulièrement sympathique. Au débarcadère, encore rien que des indigènes, et des indigènes à la maison pour m'accueillir. J'entre à la salle de lecture dans le seul but de voir une figure blanche..., les soldats étaient tous partis.
13 mars.
Avec le courrier est arrivée une lettre chargée, grande enveloppe olficielle à mon adresse. Pleine de curiosité, je la décacheté, devinez ce que j'y trouve. Comme pour le mariage de la grande Mademoiselle,
je vous le donne en dix, en cent, en mille u?ie décoration en
vieil or avec un diplôme annamite et sa traduction française.
Grâce à mes a hautes vertus età mes qualités de cœur et d'esprit », « par l'autorité de sa Majesté l'Impératrice mère » et l'amabilité de Mme Doumer, me voici moi, Mme J. Pannier, chevalier de l'Ordre du Kim hoy d'Anna m .
Les boys me regardaient avec un respect immense et moi, j'avais pris un fou rire inextinguible ; ne riez-vous pas aussi .^
A la frontière du Ouan^-Si
"3 mars.
Au moment de partir pour une tournée qui doit me conduire précisément dans le IP territoire militaire, j'ai appris que le lieutenant Weisgerber venait d'être tué près de Talung. J'ai écrit au colonel pour lui offrir de faire un service funèbre commémoratif à mon passage là-haut.
4 mars.
A Than-Moï j'aperçois trois soldats sur le quai, je leur demande s'ils sont protestants. Deux répondent affirmative-
Première année en Asie 50
ment avec un fort accent alsacien : je leur recommande de se trouver de nouveau là, dans 12 jours à mon retour (il n'y a qu'un train j5ar jour, et je ne ])uis cette fois-ci leur consacrer 24 heures). A Langson un brigadier d'artillerie, que j'avais prévenu, vient chercher des journaux et traités à distribuer aux camarades protestants.
Enfin, après 8 h. 1/2 de trajet, nous arrivons au bout des 160 kilomètres du chemin de fer H. F. C. (Hanoï frontière chinoise), non sans que le train fatigué ait reculé pendant 500 mètres le long d'une trop forte rampe en pleine brousse.
Nous partons dans deux « Américaines », grands cabriolets dont les roues ont bien 1"' 50 de diamètre. L'entrepreneur me dit que le lieutenant W.., a été percé de sept balles et que hier un indigène portant des lettres a été dépouillé et flagellé par des maraudeurs sur la route de That-Rhé. Mais sur la route jusqu'à Nacham (17 kil.), nous ne rencontrons que de braves montagnards à l'aspect inoffensif f|ui, la plupart, enlèvent respectueusement leur chapeau de paille (une vaste galette surmonté d'un petit cône très pointu).
Il ne semble pas que les missionnaires catholiques s'en soient occupés, sauf sur un ou deux points, et là comme dans toute l'Indochine il y a des perspectives infinies, des zones tout intactes, pour l'évangélisation.
Nous traversons plusieurs fois le petit cours d'eau et passons par des gorges assez sauvages. A la tombée de la nuit, nous arrivons à Nacham et je prends mes dispositions pour partir le lendemain matin de bonne heure. Le capitaine me donnera deux miliciens ou linhs comme escorte dans le sampan (grande barque couverte).
A huit heures, culte dans le réfectoire. Sur 130 hommes qui composent la compagnie, il y a bien cent présents, dont 13 seulement se font inscrire ensuite comme étant protestants. Prière, lecture de l'Evangile, exhortation à la vigilance, à la prière, à la repentance, prière finale, tout cela est écouté par tous, à une ou deux exceptions près, avec beaucoup d'attention. Distribution des journaux enlevés à la salle de lecture d'Hanoï après l'arrivée du nouveau courrier, don d'Evangiles
et de traités ; c'est le prograinine invariable de toutes nos réunions de ce genre.
Les sous-officiers, dont 1 nn est j)i'otestant et l autre marié avec une protestante, m'invitent ensuite à prendre un verre de cidre mousseux, fort inattendu ici.
D mars.
A six heures on sonne le réveil et le capitaine me dit qu'il a reçu une dépêche chiffrée du général en chef lui ordonnant de renforcer les postes de la frontière, des bandes chinoises étant signalées sur divers points. Personne ne doit ])lus circuler, d'un poste à l'autre, sinon accompagné d'une section. Je ne puis partir avant cette après-midi.
Il est évident que cette tournée impose une responsabilité aux officiers qui doivejit dégarnir leurs jiostes ])Our me fournir des escortes ; d'autre part je suis annoncé à ces soldats, je suis aumônier militaire. l\Misant à celle que j'ai laissée à Hanoï, et à moi-même, je me répète ce verset qui m'est revenu hier déjà souvent à la mémoire: (( L Eternel cam|)e autour de ceux qui le craignent et il les garantit. )>
A deux heures notre petite troupe se met en route. Ordre de
marche : Un linh-co à cheval, servant de guide, 3 hommes, le capitaine, moi, le sergent protestant et 21 autres marsouins ; 9 porteurs, dont .") pour mes bagages, 2 hommes à cheval, 2 coolies emmenés par le capitaine. Pause toutes les heures. Nous faisons ainsi 19 kil., généralement à liane de coteau dans une route ou plutôt un sentier, où l'on ne peut guère
Linh-cu (Milicifiis idiikiiioisj.
Première année en Anle 61
avancer qu'à la file indienne et au pas. Parfois on traverse des défdésderocjierstrès sauvages d'aspect, comme à Banthi.Ginq hommes résolus pourraient en ces points là arrêter toute une colonne, me dit le capitaine qui scrute sans cesse l'horizon à droite et à gauche. Mais on ne rencontre — très rarement — que de paisibles paysans. Quelques kilomètres en pleine forêt vierge sont particulièrement intéressants. Arbres immenses avec des lianes, ou des branches revenant prendre racine en bas. Tantôt c'est une végétation tropicale extraordinairement luxuriante, tantôt ce sont des paysages qui rappellent ceux de France. Çà et là de curieux nids de fourmis rouges au sommet des arbres, semblables à ceux des guêpes dans nos pays.
Les hommes sont très entrain, presque trop. Ils chantent à tue-tête Ma tendre Rosalie et autres refrains d'ailleurs assez inoffensifs ; mais le capitaine leur fait dire par le sergent que nous sommes comme en reconnaissance ; c'est sérieux, et si ennemi il y a, il ne faut pas, à 2 kilomètres de distance, l'avertir de notre passage.
A 6 h. 1/2 nous arrivons au poste de Ban-Quan où l'on ne nous attend pas : un caporal vosgien (qui a de nombreux parents protestants) y est seul avec 8 linhs. Une haie de bambous entoure le poste qui sert surtout à héberger les passagers.
Le capitaine et moi occupons les deux chambres d'une petite case. Chacune a la largeur du lit et une longueur un peu supérieure. Gomme autre meuble, il y a un escabeau. On nous fournit aussi une table. J'allume mon réchaud à alcool et le capitaine fait une soupe à l'oignon excellente. L'ordonnance tue un poulet que cuit le caporal avec des pommes dé terre pelées par le capitaine et moi. Nous avons aussi une conserve de langue et du café : un repas de Lucullus. Les hommes font leur dîner sur un grand brasier. Puis on poste deux sentinelles, relevées d'heure en heure, avec ordre de tirer et de crier « aux armes » s'il y a quelque chose de suspect. Mais la nuit se passe fort tranquillement. Je m'éveille deux ou trois fois, entendant seulement la sentinelle et je pense aux versets d'Ezéchiel sur lesquels j'ai prêché il n'y a pas longtemps : « Sentinelle que
dis-tu de la nuit? la nuit vient... le jour vient aussi. Je vois des cavaliers, puis la sentinelle crie : un lion ! » Mais la sentinelle ne crie pas. Il n'y a ni lion ni cavalier, seulement j'entends « Ouap, Ouap » et le chien du capitaine grogne. Il paraît que c'est ainsi que brament les grands cerfs gris de la brousse ; et le proverbe annamite dit : « Là où il y a le cerf, il y a aussi le tigre. »
Le matin lever à 5 h. J/2, déjeuner, départ à 6 h. 1/2. Longueur de l'étape 23 kilomètres en 5 heures.
Le pays est toujours très accidenté, mais moins beau qu'hier, moins boisé. A la limite du secteur, un petit mandarin, sorte de sous-préfet appelé « tri-chaa », vient à notre rencontre avec une bande de partisans qui vont occuper un blockhaus généralement désert. Un peu avant That-Khé on passe la rivière, les Européens en bac, nos chevaux et les porteurs à gué. Le lieutenant nous attend sur la rive. Un petit village a été brûlé, mais en somme aucune nouvelle depuis que h; consul à Long- Tchéou a annoncé l'arrivée de 1800 chinois à la frontière. Ils auraient, vers la porte de Chine, rencontré les réguliers chinois du maréchal Ma et tué 20 hommes. Nous déjeunons fort tranquillement. Un homme me demande des nouvelles du pasteur Mercadier, « le père des soldats ».
C) mars.
Le docteur me fait visiter l'ambulance où je trouve un légionnaire Alsacien de Talung qui n'a pas entendu parler religion depuis cinq ans et reçoit avec reconnaissance plusieurs publications en allemand.
A six heures, culte dans le réfectoire qui sert éventuellement de théâtre. 40 assistants dont 10 protestants. Je médite de nouveau Ephésiens, VI ; mais en face de ces hommes qui ces jours-ci vont tous être exposés aux périls de la vraie guerre, cela est fort saisissant.
7 mars.
A 6 heures, le clairon sonne le réveil. A 6 h. 40 nous repartons : 12 hommes d'escorte, 1 télégraphiste tourangeau
Première année en Asie 63
qui monte comme moi dans la haute région, et 8 tirailleurs qui rejoignent leiii's postes avec femmes et enfants, plus un coolie pour le soldat et deux pour mes bagages ; l'un nous abandonne en route ainsi qu'un tirailleur, trop fatigués pour marcher plus loin. Longueur de l'étape : 25 kilomètres. Au bout de 14 nous rencontrons les tirailleurs du II" territoire, 20 hommes qui vont remplacer mon escorte.
Nous déjeunons dans une paillotte qui sert de gîte d'étape à Lung-Phai, lieu infesté de tigres et souvent de pirates. Mais nous ne voyons rien. Nous partageons nos vivres, les soldats et moi, et, après 1 h. 1/4 de repos, je repars, seul Français avec le tirailleur. .J'arrive à Dong-Khé assez fatigué. Repos toute l'après-midi. Le capitaine seul, avec deux Européens dans sa compagnie de tirailleurs, ne connaissait aucun événement depuis la mort de W. dont il recherche les assassins. Ce pays est très varié, souvent magnifique. Nous avons de nouveau traversé ce matin une vraie forêt vierge.
A 5 h. 1/2 culte intime avec le télégraphiste, légionnaire protestant originaire des environs d'Yverdon. Décidément j'ai des paroissiens partout.
8 mars.
48 kilomètres à faire dans un pays toujours très accidenté, rares villas'es où les catihas ressemblent à des chalets suisses. Les montagnes sont dénudées en approchant de Namnang, tandis qu'auparavant il y a une magnifique forêt, avec fougères arborescentes, etc.
Arrivée à Namnang (27 kilomètres de Dong-Rhé) à 1 heure. Nous avions mangé déjà un morceau vers midi dans une paillotte, moi buvant dans un pli de mon caoutchouc un peu du vin du télégraphiste à qui j'ai offert du thon et des petits-beurre . La route est large mais tellement détrempée que je n'use guère * du pousse que j'avais pris pour me reposer quelquefois du cheval.
A Namnamg il n'y a qu'un lieutenant avec 11 hommes dont il me donne 5 pour aller jusqu'à Gaobang. Plus loin une nuée de coolies travaillent à la route sous les ordres d'un autre lieu-
Trois ans en Indoc/ûne
tenant. Nous nous sommes abordés on ne peut plus correctement, comme dans un salon, déclinant nos noms et qualités. C'était assez piquant sous les tropiques et avec nos vêtements couverts de boue.
A six heures arrivée à Gaobang qu'on découvre au pied d'une grande montagne noire au confluent de deux vallées. Le colonel est venu à ma l'cncontre et me loge on ne peut plus aimablement.
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Dinianclie, 9 /lia /s.
Le colonel avait fixé le culte à 8 heures du matin à l'école franco-annamite, et beaucoup de soldats après lecture du rapport avaient manifesté l'intention d'y venir, mais soit qu'il y ait eu malentendu, soit c[ue la plupart aient, hélas, fait un premier arrêt chez le Chinois, toujours est-il que fort peu sont arrivés. Le pasteur doit faire ici à sa manière la « guerre au Chinois ». Auditoire d'ailleurs des plus attentifs.
Le colonel est très optimiste et ne partage pas les appréhen-
Première année en Asie . fJô
siens des officiers du premier territoire. Si les fils télégraphiques sont coupés à Binhi, il dit que sans doute les montagnards ont besoin de fil de fer ; si Ton voit des lumières intermittentes sur les cimes et qu'on prétende y reconnaître les signaux que les pirates font avec des cerfs-volants munis de petites lanternes, pour prévenir leurs partisans, il tlit que ce sont des feux d'herbe, etc.
Cependant il raconte de tristes histoires qui se sont passées il y a deux ou trois ans du côté de Talung ; un soldat se baignant sent quelque chose s'enrouler autour de son pied et retire par les cheveux une tête de Chinois coupée ; une autre fois c'est un officier français qui a eu les pieds tranchés parce qu'on voulait avoir ses bottines, etc.
Le culte à 3 heures a rassemblé environ 3.") soklats dont 7 protestants qui m'ont vivement remercié après la réunion. De l'école je suis monté au cercle des officiers. Dans la grande salle on avait disposé tout pour le service funèbre commémoratif à l'occasion de la mort du lieutenant W. ; le colonel avait fait les convocations. Outre tous les officiers — une quinzaine — il y avait 7 civils et 3 dames. Le seul protestant de toute l'assemblée est un colon qui s'occupe de mines d'étain bien loin d'ici dans la brousse; venu à Caobangpour ses affaires, il a été (( tout remué » quand il a entendu ce matin l'agent des transports m'appeler « M. le pasteur ». C'est un ancien moniteur encore abonné au Journal des écoles du dimanche.
Le service funèbre a été célébré suivant la liturgie synodale à laquelle je me suis aperçu qu'il y avait à peine un ou deux mots à changer pour la circonstance. J'ai dit quelques mots sur 2 Timothée I, 10 : « Jésus-Christ a détruit la mort et mis en évidence la vie et l'immortalité par l' Evangile. »
[{j 1)1(1 rs.
Les 48 kilomètres ont paru fort longs à faire en sens inverse. C'était une singulière impression d'être dans ce pays inconnu sans autres compagnons que ces dix sauvages avec lesquels je ne pouvais échanger aucune impression pendant 10 heures de marche. Heureusement les 2 coolies - bagages étaient
chinois, les 3 tireurs de pousse Tkos, et les 5 tirailleurs annamites, en sorte que si l'un deux avait mal agi, les 2 autres nationalités seraient tombées dessus.
Evidemment mon voyas^e intrigue beaucoup les indigènes. Je n'ai pas de galons et ceux qui en ont viennent au-devant de moi (même un commandant : « M. 4 galons » ong quan leiui)^ ils me témoignent des égards et se réunissent pour m'écouter !
J'ai dit une fois que je faisais faire « chin chin Bouddha langsa », c'est-à-dire adorer Dieu à la manière française, mais ce n est pas facile à expliquer.
Un ca]:)itaine que son boy interrogeait à mon sujet, a répondu par un mot annamite signifiant : « c'est un sage ». lui route les coolies se sont arrêtés pour acheter un peu de riz à une canha ; j'ai entendu qu'on leur demandait : « Est-ce un grand mandarin ? » et qu'ils disaient : « Quan, Quan » (grand, grand !j.
Nous avons croisé un convoi fortement escorté. C'étaient des piastres et des munitions ; plus loin, 70 chariots sans escorte, étaient tellement serrés sur la route qu'on a trimballé le pauvre pousse vide par dessus les bâches en nattes ! le tout avec force cris naturellement.
Cliché de Y Illustration.
CiTiivoi de c/iariots traînes /lar des buffles
Première année en A>>ie G 7
Il mars.
A That-Riié. les officiers étaient encore à table, avec plusieurs nouveaux arrivés, venus en prévision des troubles. Je coucherai clf)nc en pleins casernements dans la même chambre qu'un lieutenant.
Après déjeuner, nous allons à la bourgade voisine, partie Tho, partie chinoise, de Caophon. Le Tri Chau ou chef nous offre une petite tasse de thé sans sucre et une cigarette après nous avoir fait laver les mains dans une cuvette placée sur un trépied. Je vois aussi l'entrée de la maison de jeu : une salle vide avec une natte au milieu sur laquelle on joue à pair ou impair, etc.
C'est jour de marché et on vend quantité de produits des campagnes voisines. Le bonze tient un petit étalage de librairie. Dans une boutique de la grande rue j'achète un bracelet et un collier d'argent (nos piastres fondues).
Nacham, le 12 mars.
Lèvera .") h. 1/2. Nous allons à cheval, au petit jour, prendre le sampan ou grande barque à cabine centrale. 8 bateliers ou sampaniers ; le patron gagne 9 piastres par mois, que doivent gagner les autres ! cependant quel rude métier ! Quand il y a assez d'eau — ce qui est rare — ils rament debout à l'avant, en attachant la rame avec de la iîcelle de ramie à environ 0'" 80 du plancher, contre des bambous plantés verticalement. Quand le fond rocheux est presque à fleurd'eau, on pousse à la gaffe: une très longue perche terminée par un demi-cercle sur lequel on appuie lépaule. Pour s'arc-bouter suffisamment par les pieds et par les mains, il y a une sorte d'échelle en bambou fixée horizontalement à droite et à gauche, à l'avant du sampan, extérieurement. Les sampaniers rampent là-dessus à quatre pattes, en poussant des cris féroces. Au passage des nombreux rapides, c'est une lutte corps à corps contre le courant. Si une gaffe glisse sur le rocher le sampanier tombe à l'eau ou bien le sampan tourne un instant, ou même redescend rapidement le courant. Au commencement de cette navigation (usitée
dans toute la Chine) on ne comprend pas comment on ira jusqu'au bout, et cependant nous avons ainsi remonté 20 kilomètres de courant entre 6 h. 45 et 3 heures.
Les bords escarpés rappellent un peu le canon du Tarn ou le lac des Brenets près du saut du Doubs.
A Nacham je descends, malgré les instances des officiers maintenant deux lois plus nombreux et empilés dans leurs chambres, chez Tagent des transports, ancien légionnaire gascon qui a fait un peu de droit et a été secrétaire du colonel S**', quand il commandait à Langson. Il rédigeait notamment les actes de décapitation des pirates et raconte un tas d'histoires où il osl difficile de démêler la part de l'imagination.
Dong-Dam:;, l'.l mars.
Après déjeuner arrive en chaise à porteurs le consul à Long-Tchéou, escorté par des réguliers chinois, de trois bandes différentes, jalouses les unes des autres. Après la porte de Chine nos tirailleurs l'ont arrêté un instant, prenant sa chaise pour celle d'un mandarin. Il y a onze E u r o ]) é e n s à L o n g- Tchéou. M. C... arrive d'un voyage jus(ju'à la I lo n t i è r e du Y u n n a n , ])endant lequel il a vu les pirates en fort bons termes avec les réguliers, leurs anciens camarades. Le maréchal Ma, qui est très ennemi des étrangers, lui a donné hier l'assurance
Un
Cliché de Vllliislration.
rand mandarin chinois (le maréchal Souj.
Première année en Asie <>0
que les troubles à la frontiéie allaient cesser. J'otfre au consul de remmener' en -voiture à Langson. Cette fois il n'y a plus d'escorte et nous arrivons sans encombre.
Voilà ma tournée finie, bien intéressante et pas troj) fatigante, malgré les 150 kilomètres environ à cheval, sur les 300 aller et retour de Langson à Caobang.
Le printemps sous les tropiques
Hanoi, 'Jl mars.
Constaintnciit ces temps-ci. il v a des li^eiis qui partent pour la France, les uns parce que leur temps de colonie est fini, d autres parce qu'ils ont leur congé, d autres encore parce que le docteur les renvoie d'urgence.
Nous allons probablement bien souvent pendant huit mois vous écrire les mêmes trois mots : « Il fait chand ! »
Les troupes qui prennent la tenue d'été blanche vers le L' mai ordinairement, l'ont depuis hier par ordre du général en chef.
Dans les maisons tous les volets sont fermés, toutes les portes et les vitres ouvertes sans qu'il y ait un souffle d'air. Etendus sur nos chaises longues, ayant des habits légers, nous nous sentons pendant l'heure la plus chaude absolument incapables de bouger.
L'aspect d'Hanoi a complètement changé en ({uelques jours. Plus de vêtements foncés, de chapeaux de feutre. Rien que des vêtements blancs, des robes de mousseline ou de piqué blanc, des casques et de grandes ombrelles. Jusqu'à cinq heures les rues sont presque désertes on n'v rencontre aucune dame en tout cas) et les maisons avec les contrevents fermés ont l'air de dormir. Quand le soleil baisse, l'animation reprend et se prolonge tard dans la soirée.
Dimanche , 23 mars.
L Union a célébré son troisième anniversaire. Après la partie religieuse, il y a eu une partie littéraire, quelques pièces de vers pas mal récitées du tout, une partie photographique et enfin un goûter au presbytère. Ces braves garçons étaient très gais, d'une gaieté franche et honnête qui faisait plaisir à voir.
Ensuite, nous avons réalisé un de nos rêves : grâce ii un léger pourboire, l'agent de police indigène nous a permis de nous promener
Trois ans en IndocJtine
sur le pont en construction. L'air y était délicieusement frais et la vue s'étend très loin sur les rives plates du fleuve Rouge, qui, vu de très haut, mérite plus que jamais son nom. On dirait un mélange de boue, de brique et de chocolat.
'^('t mars.
Voici le crachin et le froid revenus subitement en une nuit. Personne n'y comprend rien. Des souliers cirés de la veille se retrouvent, au matin, couverts de champignons. Dans une boite ii gants, les gants de peau se piquent et se raidissent. Il faut constamment éponger l'eau sur le carrelage du rez-de-chaussée. Hanoï est sale et boueux.
Cela ne nous a pas empêchés d'avoir une agréable Semaine Sainte, avec des services assez bien suivis. On avait beaucoup préparé les chants, ils ont été bien enlevés; J... était tout heureux des impressions sérieuses que ses soldats lui ont communiquées.
.5 avril.
Dernièrement, les trams ou coolies indigènes portant le courrier ont été arrêtés en Annam par des éléphants. Très effrayés, les Annamites se sont réfugiés dans les arbres, laissant les sacs de lettres entre les mains... ou plutôt les trompes des éléphants qui ont dispersé le malheureux courrier aux quatre coins de la forêt.
Dnc Première Communioî)
Lundi de Pd<jiies.
A Dapcau, dans la salle d'école, a|)iès le service que je fais durer plus longtemps — j^resque une heure — tant l'attention persiste, je dis (jue je vais distribuer les journaux et traités habituels, mais que ceux qui désirent communier peuvent le faire. Un caporal m'en avait fait manifester le désir, à Hanoï, et justement il n'était pas là, en sorte que je n'avais aucune idée du sort qui pouvait être réservé à une telle proposition. Trois soldats restent, dont l'un est fils d'un pasteur de la J3rôme. En questionnant les deux autres, je m'aperçois qu'en réalité ils n'ont jamais communié dans rL]glise protestante et môme l'un n'a jamais communié nulle part. Le premier est
Première année en Asie 7^
Breton et illettré, Tautre Limousin et va quitter Dapcau. Je leur dis d'aborxl qu-'ils n'ont peut-être pas suffisamment réfléchi à l'importance d'une telle démarche, quoique je les voie profondément sérieux et déjà en rapjwrt avec d'autres pasteurs à une ou deux reprises. Je leur expliquerai donc aujourd'hui I Cor. XI, leur écrirai, et Jes ferai communier à la Pentecôte. Ils acceptent quoique avec un visible regret et restent pour voir communier T..., le camarade protestant.
Je commence à lire la liturgie mais en j)ensant plutôt à ce qui vient de se passer ; aj)rès avoir insisté tout à l'heure sur la possibilité et la nécessité de faire de ces fêtes de Pâques une date joyeuse et décisive pour tel ou tel de mes auditeurs, je fais mal sans doute de mettre des obstacles à la décision de ceux qui ont pris mes paroles au pied de la lettre. Alors, je m'interromps et je résume les engagements qu'on fait prendre aux catéchumènes, denîandant à mes deux néophytes s'ils veulent les prendre en toute confiance : deux oui très émouvants me répondent et, prenant à témoin T..., j'admets les nouveaux membres dans notre Eglise. Ainsi je ne leur aurai pas fait manquer l'occasion et les circonstances exceptionnelles justifieront ma hâte.
Tous deux s'approchent à droite et à gauche de T..., qui jusqu'alors était seul en face de moi devant la table du maître d'école. Je repris la liturgie et ce fut un moment très solennel. L'un d'eux pleurait, je crois bien. L'heure de la soupe allait sonner; nous nous séparâmes après de chaleureuses poignées de main.
Journée du mardi à Haïphong où nous réglons avec M. Mercadier toutes les questions pendantes avant son départ pour la France, en congé.
Hanoï, 10 avril.
Pour la première fois je vais à la gare accompagner des amis et cela fait un singulier effet de voir en ce pays cette gare toute pareille aux gares d'Europe, dans un quartier encore presque inhabité, au milieu de terrains vagues, en face d'une vieille pagode. Vn Annamite donne les billets, un autre dit : « Permettez, Madame, contrôler votre
ir
e i* classe.
Cliché de V Illustration.
Trois ans en Ini/oc/iine
billet. » Il fait nuit noire, il pleut un peu et l'horizon est sillonné d'éclairs, mais il y a un monde lou quand même pour embarquer les S..., très estimés ici, et surtout pour voir le premier train partant pour la France ! Car la France est au bout du voyage, on le sent et je suis émue en embrassant ces amis de quelques mois, qui ont été très aimables et cordiaux, et qui rentrent.
Quand le train est parti (comme il siffle drôlement h Hanoï !) c'est sur le péristyle de la gare tout un échange de réflexions. Je prends mon pousse et je rentre. Si je pouvais, je rêverais un peu mélancoliquement, je crois. Le ciel est dégagé, il y a des étoiles maintenant encore très pâles, comme voilées et puis des étoiles volantes aussi, de jolies lucioles qui tourbillonnent autour des arbres du jardin. Petites lucioles, comme je voudrais voler comme vous et aller de l'autre côté de la terre !
Conversation très animée de J... et d un soldat.
Ce malheureux n'a pas voulu promettre de ne plus boire. Je l'entendais qui disait : « Il faut bien oublier, pourtant. » Pauvres gens ! Comme ils ont besoin qu'on leur parle de régénération et de relèvement, comme ils ont besoin de l'Evangile 1 S'il y en a qui s'entêtent dans leurs mauvaises passions, il v on a d'autres aussi qui ne demandent (ju'un coup d'épaule, qu'un conseil pour marcher droit.
1 1 ai>ril.
Ce matin un comptable que j'avais visité en prison ces temps derniers a passé en Cour d'assises. Condamné, mais avec bénéfice de la loi Bérenger, il est venu m'annoncer la nouvelle, et je suis sorti avec lui en quête d'une place. C'était impressionnant de voir comme il jouissait de la liberté.
Service funèbre à l'occasion de la mort d'une personne morte au Cambodge. Le fils du Kinh-Luoc et sa femme, fille du PliLi de Cholen (deux des plus grands personnages de l'empire), sont venus au temple à cette occasion. C'était la première fois que je j)rêchais l'Evangile devant des païens jaunes — car, hélas ! j'ai eu souvent affaire à des païens blancs.
Dimanche, '20 avril.
Ce qui nous manque le plus ce sont les Iruits. Les éternelles bananes sont toujours là, mais il n'y a plus ni oranges, ni mandarines.
Prernièfp année en Asie
En revanche, nous commençons à manger des lelchi. Ces fruits ont la grosseur d'une noix avec un énoime novau ressemblant à un marron d'Inde et une écorce comme celle de la châtaigne. La seule partie comestible est une enveloppe charnue entre lécorce et le noyau. C'est aigre et a un arrière-goùt pas trop désagréable. Cela ne vaut pourtant pas le plus mauvais abricot de France. \a\ jxijxnje ?,OY\.e de courge) est bonne en compotes. Comme légumes, il y a encore des salsifis, des haricots verts, des épinaids annamites et quelques rares asperges. Mais bientôt nous allons en être léduits à la pomme de terre.
■n avril.
Visite chez un planteur de tabac. 11 est Mennoriite et paraît bien connaître l'histoire et la théologie dosa secte, chose rare. Sa famille d'origine hollandaise a passé en Prusse, puis aux Etats-Unis, toujours ])our échapper au service militaire que les vrais Mennonites considèrent comme contraire à la loi de Dieu. Et voilà celui-ci qui finit par s'engager dans la légion, mais il reste fidèle à ses principes en ce qu'il ne fait pas baptiser une petite fille qu'il a ici. Il a ex])liqué cela aux sœurs de 1 orphelinat où il Ta placée. Elle viendra à l'école du dimanche et au culte, j)uis choisira l'Eglise à laquelle elle veut appartenir. Il me dit tout cela spontanément ; dans ce milieu louche du quartier annamite, en pleine Hue des Chapeau.i, cela fait un singulier effet. En tout cas, quelle qu'ait été sa vie, il lui reste quelques principes fermes.
Sur la Rivière Claire
'J3 avril.
Arrivé hier tard à Vietri, je suis allé cej^endant à l'ambulance, où dans la salle obscure j ai pu dire quelques mots à un ])auvre diable d'Alsacien que j'y savais malade.
Dans ma cabine, à bord du Yiuinan, impossible de fermer l'œil. On décharge des rails jusqu'à 2 heures du matin et ensuite c'est un bavardage incessant de soldats et d'Annamites.
A 4 heures je me lève et trouve la plupart des passagers déjà sur le Passe-partout. C'est une minuscule chaloupe où sont
entassées toutes sortes de gens et de inareliaiidises. La Kivière Claire (remarquablement plus limpide en effet à cause de son fond rocheux) est peu profonde en maints endroits et il faut un laible tirant d'eau ; on marche avec -une roue mue par une puissante machine qui trépide beaucoup à cause de la force du courant, et le pont est à 25 centimètres de la surface de l'eau.
Les bords sont d'abord assez semblables à ceux du Fleuve Houge, puis le pays devient montagneux. On voit des lataniers, des arbies à laque, etc.
Nous croisons de minuscules barques en bois peint et en papier qui sont des offrandes aux mauvais génies. Le maA^'i en veut à quelque embarcation, pensent les Annamites, alors on lui donne celle-là à démolir. Ces ])auvres païens n'ont vraiment pas une haute idée de l'intelligence de leurs divinités pour espérer les tromper par de si grossiers subterfuges.
Au bord de la rivière, des canlia-bé, sorte de huttes sur des radeaux. Nous croisons aussi des trains de bois nombreux. Voici l'endroit où, le 19 novembre 1884,2 com|)agnies d'infanterie de marine et des légionnaires culbutèrent les Chinois de Luu-Vinh-Phoc. Les 2 et 3 mars un nouveau combat y eut lieu pour déblo(pier Tuyen-Quang ; un peu en avant de Yuoc se trouve l'obélisquecommémoratif a|)j)elé « colonneduHoa Moc ». C'est le pasteur Hoisset qui a enterré là des centaines de braves (450 tués et blessés les 2 et 3 mars).
On franchit un mauvais j)assage où coula le Laokay le 21 avril 1892, (il y a presque 10 ans jour par jour) avec tout un chargement de piastres. Certains postes de la haute région restèrent sans argent pendant six mois. A cet endroit de petits piquets surmontés de banderolles blanches sont destinés à conjurer les mauvais esprits. Puis on distingue, dans le bleu d'une poussière lumineuse qui blesse nos yeux occidentaux, malgré le lorgnon noir, le fort Giovaninelli et l'ancien poste optique.
Nous arrivons à Tuyen-Ouano- d'assez bonne heure.
Un ])eu avant le dîner, une immense lueur surgit derrière le camp de Brobdignac sur la rive gauche de la rivière. Le commandant est inquiet pour le camp lui-même. Nous gravissons
Première année en Asie
(ouf! qu'il faisait encore chaud !) le mamelon central de la citadelle et voyons un spectacle fantastique : un mur de feu, estimé par les officiers à plusieurs centaines de mètres de front, et très haut, s'avance dans la brousse sèche mais assez loin du camp; la silhouette des paillottes se détache sur les flammes. On sonne la^ générale et bientôt nous voyons le feu coupé en deux, puis reculant vers les extrémités. Nous allons diner enfin. Le capitaine adjudant-major raconte divers faits de la campagne de Chine après laquelle il vient d'être décoré. Les officiers et les hommes ont été très irrégulièrement nourris, jusqu'à l'arrivée des renforts et de l'intendance. Tel jour le capitaine s'est soutenu avec un demi-biscuit et quelques gorgées d'eau-de-vie. Il entrait dans les maisons désertées, prenait du linge propre et laissait son linge sale pour faire compensation.
'i açrn
Culte en allemand pour 7, puis en français pour 50 ou 60 hommes, dans le théâtre, uniquement bâti en nattes. Sujet : « Réveille-toi », etc. (Eph., V, 14).
A la porte de la citadelle, je vois le petit cimetière où sont les morts du siège de 1885, tous — catholiques et protestants — enterrés par le pasteur Boisset.
La Citadelle de Tuyen-Quang.
De midi à .'i liciires, 34" à roml)re. Repos, naturellement. Quand on sort dans une atmosphère pareille, on a une impression analogue à celle qu'on ressent lorsqu'on fait l'effort de marcher dans la mer tiède pour en sortir après son bain. A 3 heures 1/2 je me mets en quête d'un colon, Tun des plus anciens du Tonkin. Je le trouve dans une sorte de petite ferme entourée d'arbres admirables. Le meuble principal paraît un lit pour fumer l'opium. D'origine catholique, il se dit actuellement théosophe et abonné au Lotus bleu. Encore une bizarrerie de plus !
Plus de cent soldats assistent à ma conférence anti-alcoolique ; la plupart très attentifs ; quelques-uns ricanent; « mais tout de même ça fait réfléchir de voir ça «, conclut l'un.
Hanoi, W avril.
Grandissime dîner an Gouvernement général. Comme nous connaissons absolumejit tout le monde maintenant et que je suis en relations très suivies avec plusieurs de ces dames, roflicialité perd pour nous de sa froideur. Kt puis cela a encore quelque cliose de très comique pour nous d'être de grands personnages. Les officiers supérieurs (le général Dodds en tête), tous les fonctionnaires civils viennent me saluer. J. est « Monsieur l'aumonier », gros comme le bras.
... Un baby étnnt mort h l'hôtel, les pauvres parents nous avaient demandé de placer le corps au temple dès le matin. J. faisait toutes les démarches pour le père, et pendant ce temps on apportait à la maison toutes les fleurs. Au milieu du temple il paraissait bien petit ce cercueil, enfoui sous les couronnes blanches. Nous avions de la peine, et comme un scrupule, à le laisser là tout seul, et j'ai été heureuse que la mère, venant dire un dernier adieu h son enfant, nous trouve près de lui. Verset choisi pour le faire-part: «ha colombe, ne sachant où poser le pied sur la terre, rentra dans l'arche. )>
Nous sympathisons avec ces pauvres parents de toute notre âme. Que Dieu les console !
Malgré ma timidité h jouer de l'harmonium devant tout ce monde, les chants ont, grâce à Dieu, bien marché et produit nne bonne impression sur l'assemblée. C'était le premier enterrement protestant auquel assistaient la plupart de ces gens.
Quelques journées de mai
;> mai.
Musique militaire au square Paul-Bert après diner. La lumière électrique, la , végétation paraissant bien plus luxuriante le soir, et surtout la niasse des fantômes blancs, se promenant, formaient un spectacle curieux comme un décor d'opéra.
Les jours ont un peu allongé maintenant, mais leur croissance et leur décroissance ne sont pas ici aussi sensibles qu'en Europe. Le ciel est magnifique, d'une intensité de bleu vraiment efTrayante; la verdure pousse aussi très vite ces temps-ci, et le Tonkin sous cette magnifique lumière paraît moins plat et laid. Nous avons résisté jusqu'ici il la tentation de boire glacé. Nous prenons ii nos repas du thé froid très léger et non sucré.
La peste a complètement disparu, grâce aux promptes mesures d'hygiène, bien difficiles ii faire accepter des indigènes. Comme on leur donnait 4 cents par rat attrapé, ils en ont trouvé des milliers. On faisait le commerce des rats, et les Niakwés les apportaient des villages de la campagne. Ils se figuraient seulement que tous les rats étaient emplovés par la police ii nourrir les prisonniers.
Comprendront-ils jamais ce que c'est qu'un microbe .' Peut-être encore avant de comprendre que c'est mal de voler ou de mentir.
Jeudi 8 mai, Ascension.
Une des plus chaudes journées qu'il y ait eues en Indochine. Nous avons installé le ventilateur électrique, et notre boy qui généralement a une figure impassible, témoigne une admiration béate très curieuse. Il s'est aussitôt placé dans la salle à manger de manière à en profiter.
Une de ces rapides tourmentes tropicales si fréquentes ici est venue rafraîchir pour quelquesheures la température. C'est très curieux et un peu effrayant à voir quand on n'y est pas habitué. Le ciel très pur devient soudainement noir; les éclairs entourent l'horizon comme une ceinture de feu, un vent de tempêtesoulèvedes tourbillons de poussière. Au bout d'un quart d'heure la pluie arrive, puis tout se calme et s'apaise.
80 Trois ans (n Indochine
Il mai, veille de Penh côte.
Visite trun Ijrave soldat, qui ))iic avec moi pour ses camarades, notamment pour que l'Union élise un l)on [)rési(lenf .
iN mai.
Chaude, mais bonne journée de Pentecôte. L'ne ([uarantaine de personnes au culte, communion peu nombreuse, mais bénie.
Les llambovants sont en fleurs ; ce sont de grands arbres dans le genre des marronniers qui sont couverts de grappes de Heurs du plus bel incarnat. De loin on dirait de gigantesques cerisiers. Toutes les plantes du reste ont une poussée de sève superbe. Le soir, au crépuscule, il y a des teintes délicieuses.
En revenant du jardin botanicjue, nous prenons souvent une route assez peu fréquentée qui fait un détour par la campagne. L'autre soir nous étions arrêtés pendant cjue le petit cocher allumait les lanternes. Le soleil était couché, la nuit venait, mais il faisait encore clair et lumineux; inie haie de bambous nous cachait le mirador de la citadelle et les tours de la cathédrale. On pouvait se croire très loin d'Hanoï, en pleine rizière. Une petite paillotte au long toit de chaume, un groupe de palmiers et de papavers, des bambins tout nus nous reo-ardant en riant et une femme annamite venant a nous sur la route
avec son grand chapeau, sa tige de bambou et la démarche souple et glissante qu'elles gardent jusque dans la vieillesse ; c'était un coin de tableau harmonieux et simple. Xous lavions vu vingt fois, jamais il ne m'avait fait autant d'impression.
?? mai.
Voyage à Phu-Lang-Thuong. A Hac-Ninh monte Févècpic espagnol Mgr Velasco. Je "lui transmets les salutations du pasteur Boisset qui l'a connu il y a seize ans. Malgré son long séjour, il zézaie toujours et dit: « Ze suis arrivé ioasle w (juste). Deux prêtres français, deux espagnols et un Annamite l'accompagnent.
Visites d'usage au commandant, au résident, au médecinchef, à l'hôpital. Dans la salle I, les malades déjeunent sous la surveillance d'une « bonne sœur » qui me regarde d'un œil fort revêche ; aucun ne se déclare protestant. Dans la salle II, il y en a trois. Je visite ensuite les légionnaires au réfectoire
Pretntère année en Asie 81
et vais déjeuner chez un capitaine protestant avec un lieutenant qui, dit-on, échangera bientôt l'uniforme contre le froc. Ils ont fait la campagne de Chine et ont eu — â.V de froid à Pao-Ting-Fou. Aujourd'hui il v a -f 3()".
\'isite à deux veuves qui tiennent un hôtel. Culte à l'école, 12 auditeui-s. Ils me racontent qu'on a, à Pentecôte, rebaptisé dans la chapelle de l'hôpital un camarade protestant Alsacien c[ui pensait sans doute obtenir |)lus vite ainsi la médaille militaire (sic).
'Jt') mai .
Nous avons eu à dîner avec M. Rousseau (arrière petit-neveu de Jean-Jacques) un convive bien intéressant, le D"^ Yersin. Il est enchanté des trois ])remiers mois de l'école de médecine indigène dont il est le directeur. Plein de crrandes ambitions pour lavenir de ses élèves, il voit en eux les meilleurs auxiliaires des services de santé et même de la civilisation en général dans toute l'Indochine.
28 mai.
Il y a des lettres bien touchantes, d'autres bien comiques. L'un signe « le /Us de Dieu un tel », l'autre demande à son pasteur de lui réparer sa montre dans le plus bref délai possible ; un troisième, depuis plusieurs mois, écrit tous les quinze jours une lettre ainsi conçue : « Cher pasteur, lisons ensemble l'Evangile selon saint Luc au chapitre tant. )) Et là-dessus, il copie le chapitre, pour terminer de cette manière : (( Si vous approuvez cette lecture nous lirons ensemble dans la prochaine lettre le chapitre suivant. »
En taisant notre promenade quotidienne nous avons été pris en pleine campagne par un de ces violents orages tropicaux : pluie torrentielle, éclairs, tonnerre. En pressant le cheval, nous avons atteint en quelques minutes une paillotte. La vieille paysanne gardienne de céans nous reçut en faisant de grands discours en annamite auxquels nous ne comprîmes naturellement goutte. Elle étendit sa natte sur une planche où nous nous assîmes dans ce vrai intérieur d'indigène avec la terre battue, le plafond de paille sèche et la théière dans un coin sur les pierres plates du foyer. Pas un meuble, quelques poules seulement caquetant à droite et à gauche. Au bout de vingt minutes,
82 Trois ana en Inrhchine
la pluie cessa et nous rentrâmes à la maison en hâte sur les coussins détrempés de la voiture, n'ayant littéralement pas un fil sec sur nous.
.'JU mai.
Voulez-vous le récit complet d'une de nos journées prise entre dix autres, par cette chaleur caniculaire :
A 5 h. 1/2, premier réveil. Le soleil entre déjà à flots dans la véranda. On a l'oreiller trempé, la figure ruisselante. On est un peu brisé comme après une nuit de chemin de fer.
A 7 heures, culte et déjeuner. J... sort ensuite à pied et moi je vais faire quelques commissions en pousse.
A 8 h. 1/4, quand je rentre, le soleil est déjà très chaud et la réverbération fatigante. Un moment après, J revient aussi et pendant
qu'il dépouille sa correspondance journalière, je surveille mon monde. Dans la cour, le cocher demi-nu, lave la voiture à grande eau ou bouchonne le cheval ; un coolie balaie la salle de lecture ou sarcle les allées du jardin, l'autre rince le linge de la lessive ou l'étend sur les fils de fer galvanisés ; le cuisinier arrive du marché en balançant tlans un torchon les œufs ou les légumes qu'il vient d'acheter. Tout ce monde n'est pas très ardent à l'ouvrage et dès qu'on a le dos tourné, ce sont des bavardages sans fin.
Je rentre, le boy cire ma chambre ; tout est en ordre là-haut et je puis descendre près du ventilateur.
J écrit avec rage aux quatre coins du Tonkin. Il est interrompu
par des visites de braves soldats ou do colons décavés qui veulent l'un une lettre de recommandation, l'autre des journaux, un troisième seulement une poignée de main amicale et une parole d'encouragement. Pendant ce temps je travaille à une chose ou à une autre : ce matin, j'ai ripoliné le trépied qui sert d'appui au ventilateur et j'ai écrit différentes lettres en vue d'un petit culte de famille enti-e dames que je désirerais oi'ganiser au presbvtèic dimnnche en 1 absence du pasteur.
A 11 h. 1/2, déjeuner dans la salle à manger bien close. Nous inaugurons aujourd'hui des gargoulettes qui, placées devant le \ entilateui-, enlèvent un peu de la tiédeur de notre thé.
Ensuite repos et lecture dans notre chambre.
A 2 heures, J. . . . descend recevoir un soldat et je le suis pour faire mes comptes. Puis il se replonge dans sa chère correspondance avant d'aller à 3 h. 1/2 à la prison militaire.
l'reiiliri'c (iiiiK'c < ii Aaic h'.'i
Entre 4 et 6 heures me viennent des visites. A (> heures, la voiture se place devant la grille. Une visite en ville à une paroisienne, puis nous prenons le chemin de la campagne. Il fait encore terriblement chaud, on a le sentiment de rouler dans une fournaise et l'air que l'on déplace est brûlant.
Dans la ville tout le monde s'évente : les dames dans le fond des victorias, les Annamites sur le seuil des portes, même les curés qui conduisent leurs élèves se promener. Une foule de bambins nus se font doucher par la pompe municipale.
A la campagne : de chaque mare, de chaque arroyo, s'élève une buée grise, on dirait une marmite en ébulition. Le coucher de soleil est étrange; oh! comme nous sommes loin de France et qu'un peu d'air natal ferait du bien !
.? /ui/t.
J est parti. Dimanche matin, avec quelques dames, nous avons
eu un culte familier qui nous a fait du bien a toutes, chacune y avait sa part : l'une lisant la Bible, une autre le sermon, une autre faisant la prière. Puis, après l'école du dimanche, nous sommes restées une partie de la matinée à causer ensemble sérieusement et intimement. Il y avait là l'élite féminine de notre petite église.
Procession de la pêtc-Dicu
C'était un vrai branle-bas dans Hanoï, la musique militaire prêtait son concours à la cérémonie (malgré les règlements formels), des reposoirs s'élevaient de t(»us côtés, les lues étaient pavoisées et garnies de guirlandes de fleurs, etc.. Malheureusement le soleil était absent, il pleuvait même un peu et l'armée des photographes, dont j étais, a dû mettre bas les appareils.
Au coin d'une rue, j'arrête mon pousse et pendant une heure nous attendons le passage du cortège. Autour de nous grouille une foule d'Annamites et de Chitiois ; je ne me lasse jamais de les regarder, de les examiner en me demandant ce qu'ils peuvent bien penser. .Te crois que c'est la curiosité qui domine îi cette heure, une curiosité un peu narquoise, il me semble.
Enfin voilà le bruit des gongs et des tam-tams et la procession s'avance. Je crois d'abord assistera une fête en l'honneur de Bouddha. Ce sont les mêmes étendards, presque les mêmes emblèmes, portés
S4 Trois ans en Indochine
par des Annamites. Il v a cependant quelqne chose de plus riclie aujourd'hui et les porteurs marchent d'un pas plus régulier ; on sent qu'ils ont été disciplinés. En arrière, des congrégations de jeunes filles indigènes avec de heaux turbans multicolores sous la garde de religieuses ii cornette blanche. Les petites bannières s'agitent au vent et plusieurs de <^es enl'ants sont bien mignonnes avec leur démarche souple et leurs pieds nus. Quelques-unes chantent des cantiques d'une voix nasillarde et peu harmonieuse; puis ce sont des gamins, des enfants de chœur indigènes avec leurs cheveux ras (signe distinctif du catholique), de vieilles femmes et enfin la procession européenne, les jeunes filles en blanc portant la bannière, la musique militaire jouant ses plus beaux airs devant le dais du Saint-Sacrement porté par l'évèque. Enfin quehpies dames, un ou deux officiers, autant de messieurs et c'est fini.
JTa'ipJioni^-, .11 mai.
Pendant le séjour on Fiance de mon collègue je vieiulrai nne fois par mois à llaï|)hoiio'. xVrrivée à 5 heures du matin, culte à 8 h. 1/2, 3,") auditeurs dont plusieurs n'étaient j:)as venus au temj)le depuis lonolemjis. C'est encourageant. Visite à r hôpital.
Déjeuner chez le descendant d'une vieille famille huguenote. Il a habité le Japon une dizaine d'années, mais a dû le ([uitter comme nombre d'autres l']uropéens, victimes du mouvement « le Japon aux Japonais ». Après midi, séance de l'Union chrétienne, (jui marche toujours remarquablement bien. Une trentaine de visiteurs à la salle chaque soir.
? juin.
Le Commandant promet avec beaucoup de cœur de m'aider à faire changer de corps un jeune soldat d'excellente famille, très indiscipliné, bien près d'aller aux com])agnies de disci- ])line. C'est une lettre de sa sœur aînée, à moi adressée, qui a A^vement touché le commandant.
Déjeuner à l'hôtel. Mes deux voisines sont créoles, l'une de Papeete — sachant le tahitien, l'autre de Pondichéry — sachant le tamoul. Ce sont certes bien deux Françaises mais
Première année en Asie 85
dont les idées et les manières diffèrent en bien des points de celles des Françaises de la vieille et plus petite France.
Hanoï, diniancJte 8.
Télégramme en latin : Pro gratia gratias pliinmas, d'un légionnaire qui me remercie d'un envoi de journaux. Le même m'avait demandé les tragédies d'Eschyle en grec. C'est peutêtre quelque professeur d'Université allemande.
Il juin.
Le grand-duc Boris, cousin du Tsar, arrive ce matin à 7 h. à moitié incognito. Je me trouve à la gare avec bon nombre de troupes et de ])ersonnages officiels. L'Altesse est petite et jeune; elle a l'air fatigué d'une nuit sur la chaloupe, ce que je comprends.
i\! juin.
Visite à rAmiralMaréchal. Son chef d'étal-major m'a promis d'aviser les officiers et matelots ])rotestants de mon adresse pour qu'ils puissent entrci- en l'apport avec moi, en cas de besoin.
Up cplcrrcnîci>t daps la brousse — Dp voyage ep locomotive et ep chaloupe cl^ipoise
Un télégramme demande si je puis aller à Phuly enterrer la petite fille d'une famille bàloise. Je pars à une heure sur la grande chaloupe. Nous arrivons après minuit. Singulière navigation par un faible clair de lune, dans une région tout à fait inconnue pour moi.
r.l juin.
A six heures du matiji, les rares Luropéens de Phulv et ties environs commencent à arriver. Service funèbre chms le bureau de l'entrepreneur, 30 auditeurs environ dont 6 dames. Puis enterrement dans le très petit cimetière assez mal entretenu —
(S'6' Trois ans en Iiidocliine
le Résident et le « Père » en rejetant la responsabilité l'un sur l'autre. Des centaines crindigènes entouraient le petit cortèare en vêtements blancs, et leur curiosité insouciante et bruyante formait un pénible contraste.
Le directeur des travaux du chemin de fer étant venu, je lepars avec lui et un employé sur une |)late-forme derrière' la locomotive. Nous sommes assis sur des caisses et malgré le parasol, il fait très chaud déjà. La voie n'est pas encore ballastée sur les trois quarts du parcours, et il n'y a que des carcasses de ponts ; aussi allons-nous assez lentement : 1 h. 1/4 pour faire 32 km., notre a train spécial n s'arrête une ou deux fois pour réparer les bévues des mécaniciens et chauffeurs annamites. Pendant l'enterrement ils avaient abandonné leur machine : un coolie étant monté dessus, l'a lancée à toute vitesse contre un wagon de ballast et il y a eu quelques dégâts matériels. Le pays est très peuplé et les rizières semblent prospères ici malgré la sécheresse des autres régions.
A 10 heures 3/4 arrivée à Nam-Dinh. J'étais pressé d'y venir pour voir les troupes dont j'avais appris le départ de Chine.
Je traverse une partie de la ville — une des plus importantes et intéressantes, (^ l'Athènes du Tonkiii )^ et dans la campagne voici les vêtements des soldats qui prennent l'air sur les murs des deux pagodes. A l'intérieur les Bouddhas émergent au milieu des caisses. Les bonzes sont encore en possession d'une partie des bâtiments et regardent curieusement ce qui se passe. Le capitaine me dit qu'ils ont campé ainsi très souvent en Chine et la consigne (ici en tout cas) est de ne pas toucher au moindre objet. Les soldats causent volontiers avec moi, ils sont contents d'être au Tonkin et non plus dans ce a sale pays » de Chine.
Comment rentrer à Hanoï ! Il ne part jusqu'à lundi que des chaloupes chinoises et j'ai jusqu'à présent évité ce mode de locomotion. Mais il n'y acjua me résigner. Cela dépasse en saleté de locaux et de compagnons tout ce que je prévoyais. Je suis seul Européen avec un pauvre diable qui reste dans sa « cabine » ; moi je traîne à l'avant la natte que m'a prêtée un j)aroissien qui m'a aussi pourvu de vivres, le timonier fait
Première année en Asie
écarter un peu les indigènes qui me laissent la place devant lui; l'air du fleuve combat un peu les odeurs ambiantes. Tout de même de 5 heures 1/2 du soir à 3 heures 1/2 du matin, par le soleil, le clair de lune puis la nuit noire, j'ai passé des heures pittoresques peut-être, mais longues certainement.
Vue de Nani-Dink.
Quel bonheur de dormir enfin 3 heures à la maison^ loin de ces 2 ou 300 malheureux parqués et empilés dans tous les coins du pont et de l'entrepont, et ])ortant sans doute les insectes et les maladies les plus variés.
Eni
li^) juin.
Une véritable tempête de poussière, de vent et de pluie s'est abattue sur la ville. En vingt minutes le ciel a été obscurci et il a fait complètement nuit ; l'électricité n'a pas marché pendant deux heures ; la ville d'Hanoï était semblable au pays des Egyptiens lors des plaies d'Egypte.
l'J juin.
\J Indo-Chinois publie des observations que je lui avais adressées au sujet d'un article injuste pour les missions protestantes. Longue conversation avec une dame spirite. Le spiritisme a pas mal d'adeptes au Tonkin.
Un trait pour vous prouver la finesse de mon boy. 11 se rend très bien compte que nous avons du respect pour les choses religieuses, et que nous Taisons « Tcliin tchin liouddha »), comme ils disent, croyant parler français. Aussi, chaque fois qu"il a besoin d'une heure de permission, ce n'est jamais, comme la généralité des boys, pour aller voir ses parents, acheter des habits, promener un ami, etc., c'est toujours pour faire « 2\hin tchin liouddha ».
'Jil juin.
Le pavillon des dames est presque plein en ce moment. Treize petits enlants s'y roulent, en chemise, sur des nattes, éventés par des congaies. Ils font leurs dents et, par cette chaleur, la dysenterie et la fièvre les guettent.
Au retour, j'ai l'impression de rentrer dans une cave lr;uche, en pénétrant dans la maison. Le thermomètre marque pourtant .'i5", mais il V avait 47" dans la cour de l'Hôpital. J'admire les sœurs ([ui, dans leurs robes noires, supportent vaillamment cette terrible chaleur et qui songeant, presque par habitude, toujours aux autres, me demandaient si je voulais un éventail, me conseillaient d'enlever mon chapeau et mes gants, etc. Elles paraissaient presque étonnées de m'entendre leur dire : « Mais, ma sœur, vous avez encore bien plus chaud que moi. »
Il y a quinze jours un soldat avait essayé de se tuer en se déchargeant son fusil dans la tête. Il est à l'hôpital depuis et un de ses camarades, protestant, lui a demandé s'il n'aimerait pas avoir la visite du pasteur. J le voit régulièrement depuis, et ce pauvre garçon,
Première année en Anic
qui avait voulu se tuei' parce (ju il se sentait abandonné et que personne ne lui avait dit une parole daliection depuis son arrivée ici, est tout heureux de ces visites. Il lit avec avidité l'Evangile et reprend
un peu goût à l'existence .1 a été voir aussi hier un prisonnier
militaire, dans une cellule de '1 mètres 45 sur 1 mètre, prenant jour par une lucarne grillée au-dessus de la porte.
A J h. 1/2 au soleil, il y avait 70" rue Paul Bert. Depuis plusieurs années, le thermomètre ne s'était maintenu aussi haut.
On a enregistré à Hanoï : le 12, 35"; le 13, 37"; le 14, 36"; 1(> I5,37"3; le 16, 3G"8 ; le I7,3<S"; le 18, 3S"7 ; le l»),40"l.
Cuir des <•«,'<•>■ ,lii T,inl,iii. |I.<-- Ictlrrs VA. in li(|uchl le [ili
Au bord de la mer
\'ll j uni .
Kien n'est plus plat et plus monoloiie ([uc la route de 24 kilomètres qui sépare Haïphong de Doson : du sable, des mares salées et des palétuviers \\ perte de vue. A l'horizon, à gauche, les montagnes de la baie d'Along se découpent en bleu sur le ciel. Au Lach-Tray on passe en bac un bras de mer. A 7 heures l'air salin nous frappait au visage et nous arrivions ;i la petite presqu'île où se trouve la plage de Doson. La mer me l'ait un plaisir infini à regarder, il me semble que
'J2 Trois ans en Indochine
la France est là, derrière l'horizon ; je n'en veux plus à cette mer de nous avoir tant fuit soufïrir en venant ; elle est le chemin du retour qui paraît à la lois si loin et si délicieux.
Malheureusement l'hôtel est au-dessous de tout comme confort et propreté et aussi comme société. Les gens du Nord observent au moins un peu de tenue, ceux du Midi sont révoltants de vulgarité et de débraillé.
Nous prenons des bains le soir, ;i () heures 1/2 ; quoique ce soit marée haute, il faut aller loin pour pouvoir nager.
Ce matin, entre 6 heures et 8 heures, une jolie promenade dans l'intérieur de la presqu'ile. Par un chemin qui, entre des haies de cactus, passe au travers de plusieurs villages annamites, nous sommes arrivés dans une petite vallée ombragée de bananiers et de frangipaniers.
Au fond de cette vallée, sous de grands banians au pied d'un rocher, une petite source, un mince filet d'eau coulant entre les pierres. C'est une eau naturelle, légère, presque fraîche. Qu'auriez-vous dit en nous voyant pousser des cris de joie, boire et nous tremper la figure ! De l'eau pure non bouillie, c'est ici une chose extraordinairement précieuse.
DiniancJie '29 Jnin.
Une de nos distractions favorites est de regarder les pécheurs Ces hommes bronzés aux muscles saillants, entièrement nus, ont l'air de vrais sauvages dans leurs barques quand ils jettent le filet. Puis ils ramènent les sampans à terre et commencent h tirer sur la corde avec le même mouvement de reins, le même cri guttural que les pêcheurs provençaux. Quand le filet est sur le sable c'est joli de voir la masse de petites sardines, de maquereaux, de rougets dont les écailles brillent au soleil. Il y a aussi de petits requins avec des formes apocalyptiques et de longues anguilles de mer argentées. Là autour une foule d'hommes, de femmes et d'enfants s'agitent et rendent le spectacle plus pittoresque enc«)re.
Dans la véranda devant notre porte, J. a fait un court service auquel assistaient 8 personnes, et une petite méditation sur les différentes pensées que la mer suggère au chrétien. Nous vivons tellement près d'elle et avec elle depuis une semaine que nous étudions heure
Première année en Anie 93
par heure ses changements et ses différents aspects. Et puis aux exilés elle dit tant de choses ; elle sépare mais elle réunira aussi, elle sera le chemin béni du retour. Je ne puis voir passer un grand bateau h l'horizon sans sentir battre mon cœur.
■*^ Quang-Yen, ^juillet.
Un employé protestant est venu m'attendre et m'amène dans son bureau ; jusqu'à 2 heures l'hôpital est aussi silencieux que le château de la Belle au bois dormant. Alors rapide visite au médecin chef, à la supérieure, à 8 malades protestants, dont 4 inconnus jusqu'alors. Au camp de \ an Méo je réunis 7 protestants dans le bureau de la place.
Pour le retour, je me retrouve avec un ancien sous-officier à rappontemeiit. Il reconnaît un ancien ])irate parmi les trois sampaniers cpii conduisent notre barque; nous partons à la voile, mais bientôt le vent tombe. Si cela continue, à la rame nous n'arriverons pas avant 9 heures du soir. J'ai un croûton de pain et une demi-bouteille de bière. Nous sommes couchés au fond du sam|)an, sous la natte semi-cylindrique. Etendu sur le dos, si on lève le bras, on touche le plafond et, si on l'étend par terre, on touche le bord inférieur de la natte. C'est dire qu'on n'est pas très confortablement. L'inspecteur me raconte ses campagnes en Annam et plaisante, dans leur langue, avec les sampaniers.
Cependant le vent se lève de nouveau et les sampaniers, quittant le chenal, nous lancent, pour abréger les circuits, à travers les palétuviers. On dirait qu'on frôle avec la nacelle d'un ballon le sommet des arbres d'une forêt. Dans la féerie du Petit Poucet j'ai vu autrefois un tableau de ce genre. , .
Hanoï, i') juillet.
Il recommence à faire presque aussi torride à Hanoï qu'avant notre départ. Et dire qu'en France le Tonkin passe pour beaucoup moins chaud que .Madagascar. Or, à Majunga, on ne dépasse pas 35°7 et à Tananarive 29".
Les soldats doivent maintenant ne plus sortir après 9 heures
04 Trais uns eu I ndot-hitK'
du matin, ce f[ui fait (|u ils doivoiU anjotird hui partir avant la fin du culte.
Distril)ution des prix aux élèves des écoles communales sous la présidence du général Oodds qui leur recommande d'être... de bons agriculteurs. Les élèves sont presque tous Français. Il y a pourtant deux Chinois et plusieurs filles annamites en costume national. On appelle les petits métis (un quart de la population scolaire, au plus, m'a-t-il semblé) quelquelois sans nom de famille, et comme plusieurs ont le même et unique prénom, on dit : Louis I, Louis II, Louis III.
Après le culte à Thopital, ])lusieurs légionnaires m'accompagnent gentiment à ma voiture. Ils vont retourner en Afrique et l'un d'eux, Neuchàtelois, me remercie au nom des camarades d'être venu les voir, leur donner des lectures et « de bonnes paroles ». « Soyez persuadé, M. le pasteur, qu'il en restera quelque chose dans nos cœurs. » Ces simples témoignages de reconnaissance sont la meilleure récom|)ense de l'aumônier.
N juillet.
Adieux aux soldats rapatriables. Celui t[ui (catholique autrefois, rien du tout ensuite), m'avait fait demander par un camarade après avoir voulu se suicider, m'a dit, au cabanon, qu'il n'oubliait plus maintenant de faire sa prière comme il l'avait fait pendant « un long temps d'oubli » ; il a lu plusieurs fois les Quatre Evangiles donnés par moi, et maintenant se sent tranquille.
La sécheresse menace de supprimei' une récolte de riz. La famine est terrible, j^araît-il, quand elle s'établit en Extrême- Orient.
Pluies d'été
Il juillet.
Nous avons été éveillés par une trombe de pluie. Tout Hanoï est comme un grand lac. Pas un seul Européen en vue depuis ce matin ; les Annamites demi-nus ont de l'eau jusqu'aux genoux dans notre rue. Quelques arbres couchés dans le jardin, où pelouses, plates-bandes
Première année en Aaic 95
et allées disparaissent sous l'eau. Abaissement considérable de la température : 25" seulement maintenant. On a presque froid et c'est si drôle !
12 Juillet.
Le jardin botanique est d'un vert délicieux, avec peu d'arbres cassés, mais le petit lac envahit les plates-bandes avoisinantes. Les pauvres singes voyant monter l'eau dans leurs cages, s'accrochaient au toit en faisant des contorsions désespérées.
Il a plu di.v-ni'uf Jieiires de truite. Dans certaines rues, les Annamites avaient de l'eau jusqu'à la poitrine. La voie du chemin de fer est coupée sur plusieurs points. On n'avait pas vu pareille pluie depuis 1891. « C'est du paddi/ ((ouvrage) qui tombe 1), disaient les paysans. Lesrizièi'es reverdissent, le fleuve Uouge est très large, rapide et ])lus rouge (pie jamais. De grandes jonques, souvent attachées quatre ou cinq cote à côte, sont venues s'abriter derrière le banc de sable. Le pluviomètre a marqué, dans la nuit du 11, rinf/iiantr-si,r centimètres !
l'i juillet.
Hier soir, un seul de nos invités, un jeune Suisse élevé dans les montagnes, a osé affronter le tvphon.
De tous cotés, ce ne sont qu'arbres cassés et maisons qu'on construisait, à moitié démolies. Xous avons taché de retenir notre hôte pour la nuit, mais il éprouvait un certain plaisir à braver l'orage. Tout son quartier est d'ailleurs transformé en lac et il a pu pêcher (vraiment sans exagération méridionale dans sa salle ii manger.
Nous nous sommes endormis, nous sentant plus que jamais faibles et petits, mais gardés par Dieu.
Pauvre ILinoï ! des centaines d'arbres déracinés jonchent les rues, les mâts du 14 juillet sont cassés, les drapeaux ont l'air de vieilles loques et la tribune dans laquelle nous devions siéger pour la revue (qui n'a pas eu lieu) a le plus lamentable aspect. Sur le fleuve, très haut, nous avons vu l'eau monter dans les paillottes annamites et un sampan emporter toute une famille et son mobilier.
Au service patriotique il est venu peu de monde. « Il y avait une course de cochons, à la même heure », m'a dit l'un des assistants.
Dîner au gouvernement général pour messieurs seulement. Gomme l'électricité ne marche pas, on est piteusement éclairé avec des bougies, à raison d'une j)Our deux convives.
/,"> juillet.
Un artilleur revenant de Chine me rend visite, ils sont vingt et un enfants dans la famille, descendant d'un Huguenot qui était près de Coligny au moment de son assassinat. A Madagascar, il a le j^rcmicr connu le meurtre d'Escande et Minault, et il a été puni ])our avoir protesté contre le fait que, systématiquement, on réquisitionnait toujours les temples protestants et jamais les églises catholiques pour les transformer en écuries.
A Tien-Tsin il a appris l'anglais et conçu une telle admiration pour l'œuvre des missionnaires protestants, et un tel intérêt pour les (Chinois qu'après sa libération il veut devenir missionnaire en Chine.
iN jniilet.
Déjeunera la citadelle de Bac-Ninh. — Sur le mur i\\\ jardin du général (juelque jeune officiel' a fait des douzaines de silhouettes blanches — scènes plus ou moins ])arisiennes — très cocasses en elles-mêmes, et dans ce milieu. La voie ferrée d'Hanoi à Bac-Ninh est battue j)ar l'eau à droite et à gauche pendant la moitié du trajet, on croirait traverser un lac. On voit des toits de j)aillottes émergeant ça et là et des files d'indigènes longeant, en clapotant dans l'eau, le fd télégra|)hi(pie mar([uant où fut la route.
Visites cl occupations diverses
Hanoï, ?l juillet.
Visite à la prison militaire pourvoir si mes clients ont été graciés au 14 juillet... Rien encore. Ils amènent un quatrième camarade dans le dortoir où nous faisons ensemble le culte. Quel contraste de les voir là recueillis dans le local sombre.
l'reiiiirrc ariiicc en Aaic
puis, en sortant, de se retrouver au milieu de tous ces détenus à demi-nus, tatoués comme de vrais sauvages, plusieurs de mauvaise figure, gardés par quelques soldats baïonnette au canon,
"^•J juillet.
Enterrement d'un pauvre colon, descendant des Mennonites traqués de Hollande en Allemagne, d'où enfin ils ont émigré aux Etats-Unis. Devenu soldat français il avait voulu devenir citoyen français... mais il fallait des actes d'état civil que le bourgmestre de sa ville allemande, son oncle, refusa de lui délivrer.
L'histoire de ces mennonites « cherchant une patrie », de ce pauvre W. en particulier, illustrait singulièrement les versets sur lesquels j'ai dit quelques mots (Héb. XI, 1:J-1G).
J'étais arrivé le premier devant ses bureaux fermés. Un bécone accroupi devant la porte ouvre : le cercueil surmonté d'une petite lampe à demi-éteintc était entouré de paperasses, échantillons de tabac, etc. parmi lesquels rôdait un chien noir. Odeur épouvantable. C'était macabre. Je ressors sous la véranda avec un journaliste ; la populace (en plein quartier annamite) grouillait dans toute la rue. Quelques amis qui ont fraternellement organisé l'enterrement du pauvre isolé, arrivent l'un après l'autre ; notre file de pousse-pousse avance derrière le cercueil jusqu'au temple puis jusqu'au cimetière. W. laisse une petite fille métisse dont la mère est morte. Voilà deux fois que le même problème se pose à nous en un mois. Que de bien ne ferait pas une « petite famille » pour ces malheureux enfants !
Diverses visiteuses se succèdent au presbytère : la femme d'un résident de l'intérieur qui, chassée par la maladie, descend au bord de la mer. Elle est Suédoi.se.
Puis une vieille dame aveugle, ses 80 ans s'accomodent mal de nos 40". Ensuite M'"" J. avec qui je sympathise de plus en plus. Nous étudions un duo ensemble, mais à peine avions-nous commencé, qu'arrive un ingénieur en chef de chemin de fer de Chine. Depuis trois ans
il a parcouru bien des provinces chinoises, de Lonfr-Tchéou \\ Takou, à Tien-Tsin et Pékin.
Puis ce sont les D. dont J. a enterré il y a un mois la fillette. La pauvre maman pleure à Hanoï chaque fois qu'elle rencontre un baby européen. Enfin une dernière visite à G h. 1/2 en attendant les soldats. Que de gens différents défilent et défileront dans notre presbytère.
28 jiiillel.
La fin de juillet ! c'est le moment des distributions de prix, des vacances et des départs poui' la campagne, le bord de la mer, la montagne. On y pense avec une certaine mélancolie quand on vit en serre chaude. C'était aussi pour nous jadis le moment des réunions de famille et il faut attendre de longs, longs mois avant de le voir revenir.
Soirée en compagnie de deux jeunes gens : lun, ingénieur Suisse, a vécu dans la brousse en Cochinchine pour construire un chemin de fer. Ayant pris les fièvres, il est venu au Tonkin et a été heureux de voir un temple à Hanoï. « C'est bon », dit-il très simplement.
L'autre, jeune parisien sortant de l'école coloniale, a été h son arrivée ici désigné pour gouveiiier au Laos un territoire grand comme plusieurs départements français. Il n'avait pas 2.") ans et a dû partir d'Hanoï, dans la mauvaise saison avec 90 jours de voyage en perspective, dont plus de 00 sur un sampan où il n'y avait pas la place de bouger, pas la hauteur nécessaire pour s'asseoir, seul avec ses sampaniers indigènes et deux postes français seulement sur le parcours. Il a pris les fièvres, le spleen et est redescendu après un mois de voyage. Deux mois après il remontait pour redescendre de nouveau, malade et découragé.
Sonlay, '29 juillet.
Le fleuve a heaiicou|) baissé ; la nuit a été torride comme les jours précédents, et la réverbération est tiès fatigante sur la chaloupe. L'entrepreneur du pont de Vietri me cite un fait qui montre la violence des coups de vent dans les orages : le 29 mai, il ne restait plus que 2 jours de travail pour avoir boulonné tout ce pont (envoyé du Creusot). Coup de vent : ouvriers jetés à l'eau, etc., une travée de 187.000 kilogs, a avancé de 54 centimètres ; les cordes en acier ancrées à 200 mètres en amont, sur la Rivière Claire, ont cassé net !
l'i-i'iaii're anm'c en Asie
OU
Un garde principal qui retourne au Laos, l'aconte des transports à dos d'éléphants, l'horreur d'être seul Européen à onze jours de marche d'un camarade, relTervescence actuelle des Laotiens trop iinj^osés : un garde a été tué ])ar un indigène emhusfpié à o/izc pas. Dans cette brousse on peut viser pres-
Cliché de \' Illustration.
Danse pour conjurer /es mauifais^sprils, an Laox.
que à bout portant. Il y a là des histoires dramatiques et héroïques qui tiennent de Tite-Live et de Fenimore Cooper.
Fin de trajet par une température accablante qui ne fait que croître à terre.
Culte à 8 heures. Je m'éventais avec un traité, n'osant
pourtant pas user de mon éventail qui m'a été fort utile pendant toute cette journée. Les soldats s'éventaient aussi, sans cela on a la tète, visage et cheveux, aussi trempée que si on venait de la plonger dans une cuvette.
',)U juillei.
La route de terre vient d'être défoncée par le typhon et l'artillerie : un monsieur qui l'a faite en 8 heures de pousse est mort en arrivant ici. Sur le conseil du résident, je décide de rentrer ce soir en sampan. En 6 heures, cinq rameurs m'amènent à Hanoï vers minuit, juste à temps pour ne pas être pris dans un violent orage qui éclate après mon arrivée. Déjà, la dernière demi-heure de navigation à la lueur des éclairs n'avait pas été troj:» agréable, et je me suis quelque peu embourbé en débarquant.
31 juillet.
Une lettre de Cherbourg me signale deux soldats partant pour le Siam. On va se battre, sans doute. C'est un nouveau pays à joindre aux divers coins de ma vaste paroisse.
7 août.
Par ordre, je me trouve à 5 h. 1/2 du matin, avec le personnel du service de santé, à la gare, pour saluer avant son départ le directeur; il faisait délicieusement frais. Les rues européennes étaient tout endormies encore, sauf les boutiques de bouchers, où des cuisiniers zélés faisaient déjà queue. Dans le faubourg annamite, où se trouve la gare, des files de boys et de coolies arrivent des villages voisins, venant prendre leur ouvrage en ville. Les multijîles petites auberges annamites regorgent déjà de clients, notamment de coolies-xé (tireurs de pousse).
il août.
Une lettre, datée du cabanon de l'hôpital, m'appelle auprès d'un prévenu qui n'est pas protestant, mais a suivi les réunions de M. de Richemond pendant un premier séjour à l'hôpital.
Première année en Asie ioi
Désespéré, se disant innocent, il a eu l'idée de me faire venir. Et j'ai été de surprise en surprise : l'avocat général l'a fait venir là pour qu'il puisse se remettre à fumer l'opium, dont la privation (imposée à la prison) le rendait très souffrant. Alors je lui ai fait jurer que petit à petit il fumerait de moins en moins (ilTunie actuellement douze pipes après déjeuner et douze après dîner; certains vont jusqu'à cent par jour).
Plusieurs nouveaux arrivés, parmi les soldats, un entre autres qui a fait la campagne de Chine. C'est un brave garçon un peu hâbleur, mais assez amusant. Il a été au feu, lui, et en est fier. La marmite qu'il portait comme cuisinier du régiment a été trouée par les balles, et il en a fait hommage h sa fiancée, cuisinière aussi. Il y a joint une superbe robe de mandarin chinois, dans laquelle elle se taillera un corsage de lendemain de noce.
Il a rapporté aussi de la Chine une admiration profonde pour la discipline et le courage des armées japonaises.
La température varie ces derniers jours entre W minimum et 37'' maximum, ce qui est relativement frais. Mais la chaleur est humide et par conséquent désagréable
i8 aonl.
\ isite dun nègre protestant de Colombo portant un nom français.
C'est le 15" jour du 7'' mois annamite, une grande fête bouddhiste (la deuxième par ordre d'importance), avec certaines analogies entre ses rites et ceux de la Toussaint catholique ; ainsi, lorsque le dernier bâtonnet fume sur l'autel, on jette en l'air de la bouillie ])Our les morls dont personne ne s'est occupé dans la journée.
C'est aussi un jour où l'on se pardonne ses torts réciproques, où les créanciers ne poursuivent pas leurs débiteurs, où l'on ne se dispute pas, « même entre femmes ».
J'ai prêté serment devant le président du tribunal avant d'envoyer à un légionnaire la traduction d'une pièce allemande dont il avait besoin pour sa naturalisation.
22 août.
A la réunion de chant des soldats, j'entendis une voix juste et forte, chantant très bien, et comme nous félicitions son possesseur, un fort gaillard h l'accent allemand, il me demande timidement la permission de s'asseoir un moment au piano. « Depuis que j'ai quitté l'Université d'Heidelber^, il y a douze ans, je n'ai pas eu l'occasion de toucher un piano. » On voit que c'est pour lui un plaisir et une émotion réelle, et il joue très bien avec des doigts un peu raidis mais un grand sentiment musical. Comment est-il maintenant simple soldat dans la légion ? Mystère,, et probablement triste mystère !
2ô août.
Délaissant les chemins habituellement fréquentés, nous avons pris derrière l'hôpital un chemin qui s'enfonce dans la campagne. Très vite son aspect devient différent de celui des autres routes. Il grimpe d'abord entre deux haies de bambous, au-dessus des rizières et des mares, l'eau d'en bas scintillant à travers les branches.
Puis, la route n'est plus qu'un sentier, juste assez large pour la voiture, sur le haut d'une digue. A droite et ii gauche c'est la plaine de rizières si joliment vertes en celte saison, d'un vert velouté et changeant, sous lequel, par un effet très curieux, on voit le bleu de l'eau. Notre digue zigzague dans la plaine, toujours bordée de bambous. De temps en temps un groupe de paillotes et des femmes qui se découvrent respectueusement, ce qu'elles font rarement sur les chemins plus fréquentés. Au bout de quelques kilomètres nous arrivons au bord d une grande baie creusée par le fleuve. Des jonques sont amarrées 11» près, et de grands buffles noirs plongent dans l'eau près de la berge. Le gamin qui les garde se hâte d'enfiler son pantalon dès qu'il nous aperçoit. Au pied du blockhaus, quelques canhas abritées par un magnifique banian, aux branches reprenant racine de tous côtés.
Nous quittons notre digue après un dernier regard sur le paysage, très joliment éclairé par le soleil qui se couche. L'air est frais, paraît presque pur, une jolie lumière bleue, rose et violette emplit l'atmosphère. Déjà tout le long de la route plate qui nous ramène en ville, les nhaqués quittent leurs rizières regagnant les villages si mystérieux derrière leur haie de cactus et de bambous. Par les trouées, nous jetons un regard furtif sur les pagodes, les autels dans les troncs d'arbres, les paillottes. Vivant à côté de ces gens, arriverons-nous jamais à connaître quelque chose de leur existence intime et quotidienne .' Tant de choses sont encore pour nous une énigme !
Première année en Asie 103
Pendant que j'écris à la lueur de la lampe électrique, je suis comme toujours entourée d'une nuée d'insectes. Ils sont d'ailleurs inolFensifs pour la plupart, excepté les moustiques. Près de moi, sur un livre, joue une manie religieuse, c'est une grande bète, fine, élancée, avec une tète qui se tourne à droite et à gauche et des pattes de devant articulées comme des bras. On dirait une jeune femme mince en robe princesse vert clair. Les criquets de toutes les tailles, des scarabées de toutes couleurs abondent. Il v a aussi d'énormes ai-aiiinées méchantes, avec des pattes de 20 centimètres de long. Les Annamites s'en régalent, comme d'ailleurs des horrible cancrelats. Un hôte gentil des maisons, c'est Vinoïïens'i'i niargouillat, un petit lézard qui se nourrit de moustiques et a un sifflement assez curieux.
Grâce h Dieu, nous n'avons pas encore vu de mille -p ailes. Leur morsure est terrible, et rien qu'en passant sur la peau ils font des blessures profondes, longues ii guérir. C'est la peur d'être piqué par eux ou par une grosse mouche venimeuse qui doit vous empêcher de soulever votre moustiquaire par les nuits les plus torrides, quand les moustiques eux-mêmes sont morts de chaleur.
28 août.
Un télégramme m'appelle à Bac-Ninh pour enterrer un pauvre employé qui, le lendemain, devait partir ])our rhô})ital. Sa maison était isolée au-delà d'un village annamite. Tous les indigènes se pressaient sur les sentiers entre les rizières, en longues fdes perpendiculaires à la route, ]^uis le long des rues de Bac-Xinli.
Presque tous les civils étaient présents, ainsi que plusieurs officiers et sous-officiers. Sur une charrette traînée et poussée par dix coolies, le cercueil reposait sous un dôme de feuillages et de Heurs merveilleuses, dont l'odeur ne j^arvenait pas à en couvrir une autre. Au bout des 3 kilomètres de route jusqu'au cimetière, je descendis de mon pousse à moitié suffoqué. Les miliciens en grande tenue faisaient la haie. D'autres descendent le cercueil avec des cris épouvantables. Le soleil se couchait et les casques purent être enlevés pendant le service au cimetière. Puis, j'allai dîner et coucher dans une pagode pittoresquement transformée en habitation, et d'ailleurs remj^lie de chauve-soui'is, au milieu d un bois.
1''" septembre.
Bons petits auditoires crimbitués à llaïpliong (8 heures matin)et Hanoï (8 li. 1/2 soir), dans un même dimanche : chose impossible à faire (à 101 kih)mctres par le chemin de fer) il y a quelques mois encore.
Le groupe des membres de TUiiioii a étr j)hotograpliié par un Chinois. H donne bien idée de hi variété de notre personneK qui est d'ailleurs un ])ersonnel d'élite : sur onze qui se trouvaient à la salle de lecture ce jour-là, on voit un briga-
.1/. le pasteur Pannier et (juelquea .soldats^ membres de I Union cfirétienne.
dier, trois caporaux, quatre médaillés. Il y a un légionnaire de Schaffouse, un marsouin qui a été à Madagascar, un Rochelais retour de Chine, un Alsacien, un ancien élève de l'école populaire d'Ivry (non encore baptisé d'ailleurs), deux prosélytes.
Première année en Asie 105
3 septembre.
Le courrier nous apporte enfin la nouvelle qu'un pasteur est désigné pour Saigon. Quelle joie !
A la citadelle, un adjudant qui convocpie un maréchal des logis et un Lu'igadier, déjà maintes lois rencontrés, pour me voir dans sa chambre. Nous prions ensemble. Voilà trois vrais protestants !
Il fait bien chaud, et pourtant nous |)réparons les listes pour Noël. Il n'est pas trop tôt cependant pour que les objets nous arrivent de France!
Dimanche, 7 septembre.
Dernier culte avant le départ des rapatriables de Thôpital ; c'est toujours impressionnant de donner la bénédiction à des gens qui vont mener une vie d'aventures dans tant de coins du monde. Quelle différence avec les vieilles familles des Eglises d'autrefois si inséparables de leur village ! Et quelle merveille que le même Evangile convienne à tous également !
U septembre.
La pagode des Corbeaux (Sinh-Tu), temple de la littérature, est ces jours-ci pittoresquement remplie d'étudiants accroupis tout autour des cours intérieures, sous les portiques, traçant leurs caractères au pinceau et récitant leurs leçons à mi-voix. Ils vont passer des examens.
Dimanche, i4 septembre.
La ville annamite se prépare à la tète des enfants ou fête du clair de lune. Elle aura lieu mardi, «jour de la pleine lune du plus beau mois de l'année », disent les lettrés, et déjà toutes les rues sont pleines de bizarres jouets, peints de toutes couleurs, en papier et en tôle. Le grand succès de Tannée (^tout comme sur les boulevards au moment de Noël) est un bâtiment de guerre portant un drapeau tricolore. Avec cela, il y a des réductions de pagodes, des chevaux, des ombrelles, des oiseaux, des flasfeolets et d'horribles têtes de drageons.
Tous les petits bonshommes nus cpii parcourent les rues d'Hanoï et sont si comiques et si laids avec leur gros ventre et leur tête rasée à
l'exception d'une grosse mèche, paraissent dans une excitation invraisemblable. Dans les familles riches, on fait une grande exposition des jouets donnés aux enfants et tout passant indigène a le droit d'entrer et de voir.
11 septembre.
On promène à grands coups de tam-tam des offrandes aux dieux, « même chose Noël », m'a dit mon cuisinier, et les petits bambins à qui j'ai distribué hier des jouets avaient le même air ravi (jue nos gamins de France n l'arbre de Noël. Le soir, tous les enfants avaient la permission de jouer jusqu'à onze heures.
Tribulaliops cp cl^aloupc et à cheval daps la vallée
du pleuvc-Rou^e
13 septembre.
Départ... j)our où ? Ce voyage e.st plein d'imprévu. Non seulement « ne sait quand reviendra », comme M. de Malborough dans la chanson ; mais « ne sait où il ira ». Le but est la frontière du Yunnaii, mais les eaux sont si basses ([ue la grande chaloupe aura de la j)eine même à atteindre Venbay, où on doit la quitter.
L'entrepont est surabondamment plein : 250 tirailleurs et leurs sous-officiers Européens. Nombre d'officiers avec leurs femmes ; deux religieux anivant aussi de P^rance ; une Japonaise.. .
J'ai expédié 8 caisses de tabac, journaux, jeux, confitures, pharmacie, papiers, ])ar les services de transit militaires (gratis) ; j'ai encore avec moi sept colis, et un lit de camj) avec moustiquaire en bois, ])esant 10 kilogrammes.
Dimanche, i4 septembre.
Je cherche s'il y a un ])rotestant parmi les soldats à bord ; non, mais plusieurs me connaissent. Je fais mon culte dominical solitaire, à côté d'un Père qui lit son bréviaire. Nous causons. Il est Breton et vient dans le diocèse de Hung-Hoa, pour toute sa vie sans doute. Sa simplicité me plaît infiniment,
Première année en Asie J07
nous nous serrons la main et je lui souhaite beaucoup de bonheur dans ce nouveau pays.
On va dès cette après-midi lui donner un catéchiste indigène ne sachant pas un mot de français, avec lequel il apprendra la langue. Comme je lui demandais pourquoi on ne la leur enseignait pas à Paris, il m'adonne deux raisons : l'une très naturelle : en 2 mois, il apprendra plus ici, qu'en 2 ans à Paris ; — et l'autre singulière, d'ailleurs bien dans l'esprit du catholicisme : « si on m'enseignait l'annamite cà Paris, je saurais dès ce moment que je serai envoyé au Tonkin et pas en Chine ou au Japon ; je me dirais : bon, je suis fixé (sic), tandis que c'est seulement après Tordination qu'on me fait savoir où j'irai » ;cet évèché deHung-Hoa ne date que de 1895. il s'étend jusqu'à la frontière du Yunnan.
Ce même dimanche S h. soir.
Premier échouage pendant le déjeuner à 11 heures 1/2 jusqu'à 2 heures. Puis second échouage à 3 heures.
En vain on décharge sur les jonques des tonnes de ciment, on fait descendre à terre les 250 tirailleurs, on sonde les abords de la chaloupe ensablée, on porte l'ancre de l'autre côté du banc qui n'a pas plus de 50 mètres de large, et on haie la corde sur le treuil: peine perdue. Nous devons à la nuit tombante, venir nous ranger près du bord ;un poste de tirailleurs est établi en tète de la passerelle.
lô septembre.
Les matelots ont .sondé le fleuve cette nuit et trouvé un passage un peu plus profond. De nouveau on débaïque les tirailleurs et... on passe ! Quelle chance de reprendre sa route après 15 heures d'arrêt. Les tirailleurs se rembarquent en amont, tous pourvus de canne à sucre.
Le pays devient très différent de ce que j'ai vu jusqu'ici au Tonkin. Des montagnes boisées de plus en plus proches du fleuve sont baignées dans la lumière bleue, les divers plans sont très nets.
Arrivée à 9 heures 1/2 du soir à Yenbay, qu'on voit en plein développemejit .
108 Trois ans en IndocJiine
16 septembre .
Nous repartons à 6 heures 1/2 du matin sur le Bao/ia, avec 53 tirailleurs seulement.
A bord est un Père depuis 20 ans au Tonkin qui a connu la rue des Incrusteurs (rue Paul Bert actuelle) étroite et pavée d'immenses dalles bossuées sur lesquelles giclait l'eau des flaques autour des pousses. Il s'émerveille de ce que je lui raconte du Hanoï actuel. Nous jouons au jaquet ensemble. Il fait odieusement chaud et Tardeur du soleil est fort inopportunément ici doublée par la chaudière et la cheminée autour desquelles ruissellent les malheureux tirailleurs ; les passagers de première, un peu en arrière, en ressentent le fâcheux contre-couj).
Ma rdi ap rès-in idi .
20 minutes à peu ])rès, paraît-il, avant d'arriver à Trai- Hutt, nous voici aux rapides du Takhai, site des plus pittoresques. Hautes montagnes boisées ; tout autour la brousse, si bien qu'on se croit plutôt sur un lac. Deux jonques chinoises sont mouillées près d'une petite île. Crac, cette fois-ci nous voilà échoués pour de bon, ou plutôt raclant d'abord sur les rochers. On essaie d'amarrer un câble à la rive erauche et de haler dessus, mais en vain. On s'aperçoit que le charbon se mouille dans la soute.
Mercredi, il septembre.
On passe la nuit à vider la soute et à pomper. Pourtant nous sommes si fatigués que tout le monde dort à peu près. A sept heures 1/2 nous nous déséchouons et partons pour Trai-Hutt.
Trai-Hutl, 3 lienres.
Ce n'est pas en chaloupe que je devais débarquer à Trai- Hutt. Après 10 minutes, nouvel échouage, nouvel accroc au fond, nouveau travail pour épuiser l'eau. Nous nous préparions à passer au moins une demi-journée encore ici, quand apparaît une grande jonque avec un pavillon composé de : 1 dra-
Première année en Asie lO'J
peau français, une cible, et en dessous une large bande bleue. Un Européen se montre parmi de nombreux Chinois. C'est un employé de l'entrepreneur arrivé à notre bord tout à l'heure. Je profite aussitôt de son hospitalité, ainsi que le Père et un autre passager
Le Takhai ^ou o';Y7//r/ .s«/^^ a plus de 1.200 mètres, en effet, tout en galets plus ou moins à fleur d'eau. Onze Chinois à petit chapeau, ])rcsque nus, et dans l'eau souvent jusqu'à la ceinture, nous tirent à contre-courant avec une très longue corde en rotin tressé (il y a des fibres de rotin qui ont plus de 30 mètres). La jonque est une sorte de maisonnette au-dessus d une grande cale, construite exprès par le sous-entrepreneur chinois des travaux du chemin de fer pour apporter son riz et ses piastres. Il est de la région française de Langson qui fournit naguère de si nombreux pirates. Nous voguons ainsi très doucement ]:)endant une petite heure, et la navigation dans ces conditions donne une idée bien plus exacte de ce pays.
Le silence, ])resque complet pendant la nuit, est absolu pendant le jour. « On se croirait sur un fleuve des morts, le Styx ou l'Achéron », dit le Père. Aucun oiseau ni grand ni petit. Depuis trois jours nous n'avons vu que deux fois des buffles venir boire dans le fleuve. Les rives sont tantôt une plage de sable ou de galets, tantôt la brousse à pic, avec des bananiers sauvages aux larges feuilles et de petits bambous qui n'ont pas l'aspect svelte de ceux du Delta.
A un détour, voici, à mi-hauteur, les maisons du poste de milice et autres constructions de Trai-Hutt. Immédiatement au-dessus du débarcadère, la poste, où je trouve un télégramme. Le protestant que je comptais rencontrer est en tournée, mais on me fait conduire à sa maison : Je déploie mon lit de camp et me lave délicieusement après ces trois jours de vie à bord, dans une canha plus que sommairement meublée où m'accueille un petit boy. Vers 11 heures, je fais demander au postier s'il peut me recevoir à déjeuner; j'apporterai deux boîtes de conserves. Réponse très gentiment favorable. En route, je rencontre un protestant martiniquais, que j'avais vu sergent dans le deuxième territoire, puis employé à Hanoï : Il est aussi
110 l'rois ((IIS ('Il 1 11(1 oeil i ne
« copopotier » (!) c'est-à-dire associé pour les repas, avec le postier et mon [)aroissien absent. Détail assez amusant, ce n'est pas chez celui-ci qu'on m'avait introduit d'abord, mais chez un autrc^ surveillant actuellement à l'hôpital de Yenbay.
Il y a dix Européens (dont trois Italiens) à Trai-Hutt, trois Européennes et huit enfants. Mon hôte involontaire, celui que je cherchais, et F... sont tous trois protestants, sur ces vingtun. Ils m'en signalent d'autres dans les sections voisines des travaux du chemin de fer.
Après déjeuner, F... m'installe chez lui. Nue s|)lendide sur le fleuve à la sortie du Takhai. Les maisons s'élèvent dans les parties débroussaillées de la colline, entourées de palissades en bambous à la pointe durcie au feu, car « Ong-Rop )) (le seigneur tigre) est ici partout la nuit. F. .. et mon autre paroissien P,.., ont exprimé cela pittorescpiement sur une planchette audessus de leur portc^ :
f( Château des Haïubous. Ici on ne craint (|ue Dieu et le tigre. » Au-dessus et au-dessous de celte inscription, une grenade et une ancre, emblèmes de l'artillerie et de l'infanterie de marine, cor[)s aux([iiels les deux amis on! respecti^ ement ap|)artenu.
Il y a 200 Annamites et 400 Chinoisactuellenu^nt aux travaux du chemin de fer. La plupart habitent un village (pii a poussé au pied du poste. Le sentier qui le traverse est la grande route de Laokay.
Partout, à deux pas, la brousse. Jamais je n'avais mieux saisi la séduction qu'elle exerce ici sur bien des natures. F..., vient de sortir à 2 heures « pour aller au buieau, comme à Paris ou à Marseille », mais il avait son fusil et en allant ensuite surveiller les coolies, il tuera quelque gibier pour le dîner. Cette liberté, ce spectacle d'une nature exubérante, ce rôle inconscient de pionniers de la civilisation dans ce coin du nujnde où, hier encore, il n'y avait aucun homme, mais le tigre seulement pour dominer les autres créatures, tout cela a quelque chose d'impressionnant. Après la promiscuité du bateau, je jouis infiniment de la solitude, en lisant \ Energie française^ de Hanotaux.
Preiiiii'vc ann('<' en Asie
Passé la nuit de mercredi à jeudi sous le toit de mes deux employés des travaux publics, au unlieu des rats, auxquels le chien qu'on avait jugé nécessaire de mettre dans ma chambre a fait la chasse toute la nuit.
Cliché de Vlllustralion.
Traraur de client in de fer en Indo-Chine.
Le loi)g d'ui> futur cl?cinii> de fer
Le matiu, je pais sur le cheval de F..., blanc et ne payant pas de mine, mais au pied sur comme tous ces petits chevaux tki pays. Quatre coolies portent mes bagages. Nous longeons ou traversons presque constamment les chantiers du chemin de fer, très actifs dans cette section. Les ouvriers sont presque tous Chinois, comme mes quatre coolies; les surveillants de l'entreprise sont de toutes sortes de nationalités : 3 Italiens, l Grec, etc. Les agents qui surveillent ces surveillants sont tous Français.
Brousse épaisse pendant assez longtemps, un peu plus haute que les cavaliers ; on a l'impression d'être une fourmi dans
H2 Trois ans en Indochine
une prairie. Le chemin est souvent fort étroit et à pic au bord des tranchées du chemin de fer. Longueur de l'étape 18 kihjmètres. Je déjeune chez un surveillant qui est de Millau. Je repars à 3 heures avec d'autres coolies Annamites, qui vont moins vite.
Le capitaine B... m'a envoyé, sur ma demande télégraphique, un beau cheval noir. A un autre coin, je trouve un jeune Suisse que j'ai vu à Hanoï cet hiver. Il n'a ni Nouveau Testament, ni lecture quelconque. Nous faisons la prière comme hier soir chez P..., devant la photogra})hie agrandie de sa mère, une bonne grosse Lorraine, qu'il suppose morte depuis les dernières nouvelles qu'il en a reçues.
Au bord d'un petit cours d'eau, je vois très nettement les deux traces de griffes qui ont glissé sur la boue : « ong Rop » (le seigneur Tigre), me disent, en les montrant, les coolies. Je ne vois toujours aucun animal cependant, mais croise de nombreux ouvriers chinois et quelques montagnards t/ios et mans, plus petits, sans nattes de cheveux dans le dos. Ils sont vêtus de bleu loncé, y compris le turban.
En divers points, forêts magnifiques, palmiers et lianes de toute beauté.
Cependant le jour baisse, on entend quelques oiseaux. Nous traversons un pont sur lequel s'est abattu un immense tronc trop incliné sans doute sur la berge, Le cavalier, à pied, et le cheval, ont besoin de baisser la tête pour passer dessous. Tous ces ponts sont neufs, en fer, assez gracieux. Il y en aura aussi une quantité pour le chemin de fer : plus de mille sur les 150 kilomètres entre Yenbay et Laokay ! En tête d'un des ponts, quelques auberges et au fond de la vallée un assez grand nombre de huttes réjouissent de loin les coolies, qui sont fatigués. Mais personne nulle part. C'est un campement abandonné dont les habitants sont allés travailler à quelque autre section de la ligne ; un Pompéï bien primitif, dont le silence est d'accord avec celui de toute la nature ambiante.
Maintenant nous ne rencontrons plus personne, et le soleil est couché, c'est fâcheux. Tout à coup, trot d'un cheval. Voici le capitaine B. qui gronde les coolies et m'emmène rapide-
ment, suivi de trois chiens qui raccompagnent toujours « pour être croqués d'abord par le petit camarade si nous le rencontrons », dit-il. Mais nous ne le rencontrons pas. Enfin nous voici à Bao Ha. Longueur totale depuis Trai-Ilutt : 36 kilomètres. Tub, dîner, causette: je connais déjà le capitaine de longue date. Bonne iiuit, interrompue par quelques éclairs, et enfin la pluie.
Villaiic de Dau-Ha.
19 septembre.
Je laisse les coolies eu arrière. Plus de chantiers sur cette section. J'avance donc tout seul dans la brousse, le chemin souvent invisible, le cheval entrant tout entier dans les herbes qui se referment derrière nous, non sans me cingler la figure. En un ou deux endroits de fâcheux bambous, renversés par l'orage de cette nuit en travers du chemin. Puis voici sur l'unique pont en bois que je rencontre plusieurs planches qui manquent : deux perpendiculaires aux traverses subsistantes, font un fragile passage à 25 mètres au-dessus du fond. J'enjambe de traverse en traverse et le cheval marche sans enthousiasme sur les planches.
Plus loin un arbre mort est renversé sur la route ; je crois
114 Train aris en Iiidochine
d'abord qu'il y a assez de place pour passer à cheval entre le tronc et deux grosses branches formant porte en dessous, mais, au dernier moment, je vois que je risquerais de me fracasser la tête et j'ai juste le temps de vider les étriers et de remonter de l'autre côté. Force est de descendre aussi pour franchir un certain nombre d'arroyos assez encaissés. Les ponts ont été enlevés par les eaux et les culées en maçonnerie attendent encore leurs remplaçants. Heureusement qu'il a fait très sec, en sorte qu'il y a peu d'eau...
Cependant voici un lieutenant, protestant, qui vient à ma rencontre, et cette fois nous sommes mouillés jusqu'au genou en franchissant un arroyo gonflé par les pluies du matin qui ont été très violentes ici. Décidément j'ai été bien favorisé d'avoir ce temps couvert, et le dernier arroyo seulement dans cet état. Ce n'est pas en vain que nous avons relu avant mon départ le psaume des voyageurs : « L'Eternel ne permettra point que ton pied chancelle... ; le soleil ne te frappera point ».
Le poste domine le fleuve. Il était occupé jusqu'àcetété par des tirailleurs et se compose de quelques constructions en torchis, deux ou trois maçonnées, celle du lieutenant seule à étage ; toutes couvertes en ])aille. Il n'y a que .'52 légionnaires. Le soir après dîner 13 se réunissent sur les bancs du réfectoire pour le culte. J'ai un fauteuil et le lieutenant une chaise.
Je médite la parole (Apoc. III, 20) : « Je me tiens à la porte et je frappe ». Plusieurs me remercient ensuite et j'enregistre quelques noms que je ne connaissais pas. Le postier, qui habite près du lieutenant une petite canha, nous communique plusieurs télégrammes : le Passe-Partout a quitté Trai-Hutt à 5 heures. Je l'attendrai donc ici demain. Le commandant de Bao-IIa (qui avait signé mon ordre de route le matin) vient d'avoir un accès de fièvre bilieuse. On demande du chloroforme dont son ])OSte est dépourvu. Un annamite ])art à cheval au clair de lune lui en porter.
Pholn, samedi 20 septembre
dre est tombée sur la caii du télégraphe, juste devant ma fenêtre. Grand émoi des légion
Terrible orage cette nuit. La foudre est tombée sur la canha
Première année en Asie 115
naires qui sortent à demi-vêtus sous la pluie. « Sale coup ! » « Est-il mort ? » Dieu merci le télégraphiste n'a rien.
Le matin j'assiste à la seule heure d'exercice qu'on fasse de toute la semaine, « pour que les hommes n'oublient pas qu'ils sont des soldats », me dit le lieutenant. Le reste du temps, ils jardinent, construisent, etc.
On part pour emmener à Bao-Ha un grand diable de Chinois, contrebandier d'opium, arrêté ici hier et qui a passé la journée les jambes prises dans la barre de justice ; le cheval du capitaine B., s'en retourne aussi. Mais toute la petite troupe revient bientôt. Impossible de passer, l'arroyo a grossi par l'orage. Vraiment j'ai été privilégié hier...
Le Passe-PartoLit étant signalé, j'espère arriver à Laokay le soir.IIélas! il n'arrive qu'après 3 heures et nous n'allons môme pas jusqu'à Thai-Nien. Nous remontons le fleuve bien plus large et aussi bien moins fréquenté que je ne me le figurais. Quelle émotion doivent ressentir les explorateurs qui comme J. Dupuis ou F. Garnier avec des données vagues, sans aucune des étapes organisées maintenant, remontent pour la première fois un de ces mystérieux « chemins qui marchent ».
Je suis un peu moulu par mes 65 kilomètres, en sorte qu'il vaut mieux peut-être que je n'aie pu poursuivre, ayant prié le lieutenant d'employer le cheval qui m'était réservé pour porter du chloroforme demandé par télégramme pour le Commandant de Bao-Ha.
Thai-Nien, dimanche '21 septembre.
Après 3 kilomètres de navigation à peine, nous arrivons devant la barre. Je descends avec le commissaire après une première tentative pour passer la barre. Du moins verrai-je plus amplement mes soldats d'ici.
Le télégraphiste du colombier militaire nous donne sa chambre où avec 4 autres coreligionnaires allemands ou alsaciens, il chante remarquablement le choral de Luther. Ce culte, le premier sans doute, célébré à Thai-Nien, est une halte bienfaisante pour moi en ce jour de dimanche. Après déjeuner, deux nouvelles tentatives infructueuses pour franchir
IJG Trois ans en Indochine
la barre. Nous ne serions donc que demain à Laokay et je n'en repartirais que mercredi. Il me faut renoncer à aller juqu'au bout et prendre, non sans regret, le chemin du retour.
Le Berlinois chargé du colombier militaire, annonce au colonel de Laokay nos mésaventures et notamment mon incapacité à continuer, par deux messages fixés dans deux plumes d'oie passées chacune à une plume de la queue des deux gentils pigeons gris et noirs qui figurent sur les tableaux du personnel militaire présent à Thai-Nien. Il place leur panier au milieu de la cour, Touvre, ils décrivent de grandes spirales et une fois bien haut piquent décidément vers Laokay (21 km.) où il arriveront probablement dans une dizaine de minutes. Ou'il est banal mais vrai de dire : Que n'ai-je des ailes !
Retourné sur la chaloupe, je crois bien grelotter un peu la (lèvre pour la première fois dej)uis mon séjour au Tonkin. Dîner au ])oste avec les officiers, et coucher dans la salle du premier tlu blockhaus, avec le Père.
22 aepleinhre.
Nous nous agenouillons Tun et l'autre jiour commencer notre journée et nous faisons très amicalement nos adieux.
Nous embarquons. Un télégraphiste de Laokay qui a reçu tous mes télégrammes des jours précédents, me dit qu'un ingénieur protestant a été enterré civilement avant-hier,
Yenhay, 23 septembre.
Deux sergents m'attendaient et me pilotent. Nous en rencontrons un troisième, neveu de pasteur. Quelle remarquable proportion de gradés ])armi les j^rotestants !
2^1 septembre.
Une lettre de J. m'apprend la mort d'un soldat de Sontay enterré dimanche, par un caporal protestant- Elle a demandé pour lui l'autorisation au capitaine. Ainsi voilà deux occasions d'annoncer l'Evangile au bord d'une tombe, devant les troupes, que j'ai manquées, alors qu'il semblait facile de saisir l'une au
Première année en Asie 11,
moins. Enfin, malgré tant de contre-temps, si mes visites non prévues en cours de route ont été profitables à quelque àme, je n'ai rien à regretter. Dieu le veuille !
Hanoï, 26 septembre.
Enterrement de la sœur supérieure de l'hôpital qui avait 47 ans de profession religieuse et 41 ans de séjour en Indochine. Ce sont de magnifiques états de service et tout le monde festimait et la respectait. Le service h la cathédrale était imposant.
Il me paraissait un peu étrange pourtant de voir J. conduire le deuil avec le personnel de l'hôpital.
'J7 sepleinbre.
Visite au nouveau général commandant supérieur, le général Goronnat. Il m'accueille très aimablement et paraît s intéresser à ce que je lui dis de la salle de lecture, et de nos tournées.
i*"" oclobre.
Visite aux tirailleurs malgaches récemment arrivés pour garderie pavillon de Madagascar à l'Exposition : sans doute il y en a qui sont protestants. En effet, sur les sept, deux se déclarent, épanouissant leur bonne figure noire sous la chcchia rouge (piand ils me voient arriver à la caserne. Ils écrivent fort correctement leurs noms.
L'un a son Nouveau Testament. Comme entrée en matière, j'avais copié sur ma carte le verset Jean III, 16 que j'avais trouvé en malgache sur un prospectus de la Société biblique.
2 octobre.
A quelque chose malheur est hon ! J... se demandait l'autre joiu', s'il n'aurait pas bien fait de rester huit jours de plus en tournée; il est enchanté d'être revenu maintenant.
La chaloupe, en passant par les rapides de Takhai, luntli, a chaviré et tous les passagers ont été jetés à l'eau. Il n'y a pas eu d'accident de personnes heureusement, mais les passagers ont dû prendre un bain forcé, désagréable et dangereu.v (le courant est très fort) dans le Fleuve Rouge.
La malle de J... est au fond du fleuve.
Dimanche^ ■") octobre.
Intéressante Union chrétienne cette après-midi. Plus nous apprenons à connaître les soldats et plus nous nous intéressons à chacun d'eux, plus aussi ils sont en confiance avec J... L'un d'eux a fait aujourd'hui une conférence sur la Martinique qu'il a terminée au goûter. Il y avait des détails pris sur le vif qui ne manquaient pas d'intérêt sur les mœurs électorales du pavs, les danses et les costumues des négresses, etc..
Ce matin, au culte, le secrétaire du commissaire de l'Exposition de Madagascar, un Malgache, était là. Il a rang de chef de province dans son pays et s'exprime très correctement en français. Il nous servira d'interprète auprès des femmes malgaches protestantes que nous irons visiter.
[) octobre .
Un transport est arrivé amenant deux cents légionnaires d'Algérie ; ils sont destinés h la frontière du Yunnan. En rentrant d'une promenade en voiture (la première depuis longtemps), nous avons croisé leur bataillon. Ils étaient vêtus de toile grise, sans insignes, avec la large ceinture de flanelle bleue, le sac au dos et quelquefois une petite malle îi la main. Ils avaient l'air éreinté, mais que de figures sombres et énergiques ! En passant par le quai nous voyons qu'ils n'ont pas encore tous débarqué et J. monte à bord.
Dans des moments comme cela je sens combien il est utile qu'il soit ici. Voilà ces pauvres garçons qui viennent de faire un long voyage, pénible, dans de mauvaises conditions; ils ont passé la nuit et la journée précédentes empilés avec des indigènes dans l'entrepont d'une étroite chaloupe, aussi mal qu'il est possible de l'être. Mais je vois leurs figures lasses et tristes s'illuminer, leurs mains se tendre quand J... leur dit qui il est. Le pauvre aumônier a ses poches vides de livres ou de tabac et rien à leur donner qu'une amicale poignée de main et de bonnes paroles; mais ils sont contents quand même et promettent de venir en masse à la salle de lecture.
Voyage à la baie d'AIoi>^
Pendant deux heures on suit les canaux entre llaïphong et Quangen. Les rives sont basses et plates
1 Voir la carte, à la date du 21 juin (p. 91)
13 octobre.
Yen. Les rives sont basses et plates, dans le lond seulement, comme
Première année en Asie
une promesse, s'élèvent les montagnes bleues formant la baie d'Along, plus on se rapproche et plus le spectacle est étrange. Les rochers sortent de la mer de tous côtés, escarpés et hauts, affectant les formes les plus bizarres et les plus pittoresques. Ils sont recouverts d'une végétation rabougrie mais très touffue et coupés par des ravins profonds. Nous Botis engageons dans une étroite passe et nous voici errant pendant deux heures au sein de ce dédale. C'est un vrai enchantement pour les yeux; l'eau très profonde et très claire est
Un îlot (le la baie d Along.
tantôt l)leue, tantôt verte ; les rochers tantôt sont à Heur d'eau, tantôt ont plusieurs centaines de mètres de haut. Les uns sont formés d'assises successives, les autres tombent à pic dans la mer. Un moment nous touchons presque une de ces pentes abruptes. Un petit singe noir à longue queue s'accroche aux branches des arbustes ; un peu plus loin nous voici au sein d'un vaste cirque, gardé du côté de la haute mer par un rocher solitaire au milieu de la passe. Les ombres mettent une étrangeté de plus dans ce tableau.
Généralement, la chaloupe de Hongay ne fait que passer à l'entrée de la baie et côtover l'ile de Cac-Ba, repaire de pécheurs et de pirates; mais aujourd'hui nous amenons un chaland au cVEntrecasteaiiv, mouillé à la Noix, près de la passe de Hongay, ce qui nécessite un détour qui est une promenade délicieuse.
De loin en loin, des signes blancs sur les rochers montrent au pilote son chemin qu'il serait impossible de retrouver autrement au milieu des 100.000 Ilots. De jolis sampans h voile rousse glissent doucement sur l'eau claire ; ils deviennent plus nombreux à mesure que nous approchons du cuirassé.
Hocliers de lu haie d Alang.
F.e voici mouillé là-bas, au fond d'une baie; sa masse blanche luit au soleil et se détache nettement avec ses trois cheminées et ses deux tourelles sur le fond sombre des rochers. A l'arrière, le pavillon aux trois couleurs met sa note claire et gaie, .lamais il ne m'avait paru aussi beau qu'en ce coin d'Extrême-Orient, où il symbolise la patrie absente. Nous accostons et J... rit de me voir moi, seule femme de la chaloupe, devenir le point de mire des lorgnettes à bord. J... échange quelques paroles avec un officier du bord très aimable et le charge d'annoncer aux matelots qu'il est l'aumônier protestant.
Dans la jolie lumière du soir qui donne des tons violets aux rochers, nous nous acheminons vers le port de Ilongay dont on voit les cheminées et les maisons blanches. C'est un des sept points d'appui de notre flotte en Extrême-Orient. Il n'y a pas pourtant d'appontement encore.
Le lendemain quatre rameurs nous ont menés à la grotte des Mer-
Première année en Aaie
veilles. De loin, l'ile qui la renferme ressemble à une niasse sombre sortant tout d'une pièce de la mer, mais en s'approchant on voit qu'elle est profondément découpée et c'est au fond d'une de ces petites baies mystérieuses, presque entièrement fermées, qu'est située la grotte. Par un escalier de quatre-vingts marches hautes et étroites, nous grimpons à travers la verdure d'un verl foncé qui rappelle celui des sapins.
La grotte des Merveilles ressemble à celles des Causses du Tarn, beaucoup à Dargilan. Elle renferme de magnifiques stalactites très variées de forme et s'enfonce profondément dans l'île. Ces murailles de rochers très tourmentées, éclairées par les lueurs fantastiques des torches étaient vraiment impressionnantes. J'ai toujours trouvé que les grottes sombres avaient (juelque chose de mystérieux et d'el- Irayant; celle-ci est plus frappante encore parce qu'on sait qu'elle a été un refuge de pirates, il n'y a pas bien longtemps ; on dit même qu'il y en a encore dans la baie d'Along.
Cette après-midi nous avons été visiter les mines de llatou. C'est un des seuls coins où les richesses minières du Tonkin soient exploitées et elles le sont d'une manière active et intelligente. Après une demi-heure d'attente dans un bureau avec des surveillants européens, noirs comme des charbonniers, au milieu des allées et venues des locomotives, nous partons ii la suite d'un train de marchandises, dans un was^on ouvert avec deux ou trois planches. Une foule de coolies chinois et annamites y montent avec nous. La voie, très mauvaise, suit un chemin magnifique.
Le ciel s'est chargé de nuages, l'eau est grise et le paysage devient sombre et presque effrayant de beauté.
11 pleut à torrents quand nous arrivons aux mines et force nous est de nous réfugier sous une paillote du marché. Les mines occupent plus de 4.000 Annamites et Chinois ; aussi de vrais villages de paillottes se sont-ils fondés dans la gorge sombre. Ce marché est très
Charbonnaae tonkinois.
Exploitation des niiiics de houille.
curieux et mon arrivée y provoque une certaine émotion. Un Chinois nous apporte un banc sur lequel nous passons une demi-heure pendant qu'un planton court les chantiers pour prévenir deux employés protestants.
1d octobre.
A 1 heure du malin, un sitHement lointain se lait entendre. Nous nous rembarquons avec quelque dilliculté.
Il fait encore nuit quand nous arrivons à Quang-Yen.
Dès qu'il lait jour, J... descend à terre pour voir les malades à l'hôpital.
Nous sommes latiaués de notre nuit mouvementée, mais bien contents de ce voyage si pittoresque et si réussi.
Hanoï, 7(S' octobre.
Un Anglais, représentant le gouvernement chinois à FP^xposition, a apporté de Canton toutes sortes de choses magnifiques et nous donne d'intéressants détails sur les missions en Chine.
11 assistait au culte dimanche ainsi que deux tirailleurs malgaches : le secrétaire malgache du commissaire de Madagascar, et trois Philippins, ceux-ci sans doute catholiques, mais les précédents fort bons protestants. « L'Evangile est annoncé à toutes les nations. »
Les deux mineurs que j'ai trouvés à llatou étaient l'un Suisse, l'autre Vaudois. Un autre Suisse à Ilongay même m'a dit :« je ne m'occupe pas beaucoup de religion, mais je n'en changerais pour rien au monde, et ça fait toujours plaisir de savoir qu'il y a quelqu'un qui s'en occupe. » Quelle triste idée de la vie religieuse personnelle !
J'ai télégraphié au nouveau Gouverneur général, M. Beau, débarquant à Saigon, les hommages de notre Eglise.
Première année en Asie 123
Dimanche, 10 octobre.
Il pleut depuis samedi matin, résultat : 13 auditeurs au temple, dont 4 Malgaches. J'étais honteux de leur montrer le peu d'empressement des chrétiens blancs. La femme ne comprend que tort peu Je français, mais paraissait contente de nous serrer la main. Elle était drapée dans une grande pièce d'étofle jaunâtre, son « lamba ».
A rUnion, discussion sérieuse sur hi manière dont un soldat chrétien doit rendre son témoignage à l'égard des camarades. Un brigadier voyant rentrer un artilleur ivre lui avait dit : (( Tu n'as pas honte de te conduire ainsi devant Dieu ! » Sur quoi l'artilleur l'insulte et blas|)hème. Le brigadier dit qu'il croit bien faire puisqu'il est écrit : « Vous serez heureux quand on vous insultera à cause de moi». Un maréchal-deslogis trouve qu'il vaut mieux ne pas prendre le nom de Dieu en vain dans ces occasions-là, et qu'il ne faut pas « jeter les perles aux pourceaux. » Je suis plutôt de son avis et nous concluons qu'il faut à la fois beaucoup de fermeté et de prudence. Un autre soldat protestant m'écrit précisément de prison se disant persécuté et sans doute on a dû beaucoup le tracassera cause de son zèle à distribuer des traités et des brochures antialcooliques. Mais je crains qu'il n'ait été très imprudent, malgré mes conseils de modération.
Nous avons eu à dîner une Anglaise, née au Japon, avec un Anglais, né au Gap.
'20 octobre.
A la prison mon client (ancien catholique non encore tout à fait protestant) ne consomme plus qu'une boule et demie d'opium par jour au lieu de six. Dans la cellule voisine, voici un monsieur avec qui j'ai remonté le fleuve Rouge sur la chaloupe... sans doute accusé de quelque tripotage dans son entreprise. Triste pays !
21 octobre.
M. le pasteur Méteyer a dû s'embarquer le 19 à Marseille (8 jours avant l'anniversaire de notre propre départ) et je prépare déjà son arrivée à Saigon.
23 octobre.
Lettre crunc brave mère Alsacienne : « Croyez, Monsieur le Pasteur, que je souffre de savoir mon liis unique si loin, mais c'est aussi une grande consolation pour une pauvre mère que de le savoir en de si bonnes mains. Je vous remercie, Monsieur le Pasteur, pour tout le bien que vous faites à nos braves soldats éloignés de leur mère Patrie et je prie Dieu de vous conserver et de vous protéger encore de longues années. » Les ])rières reconnaissantes de toutes ces mères ne sont-elles pas une sauvegarde ?
'20 ociubre .
DéjeuiuM' à v }[rtropolc y), où Ton se croirait dans (pielquc grand liôlel d'Eur()j)e, n'étaient les Chinois de llaïnan au lieu de garçons en habit.
Dimanclie, '21 octobre.
A cette heure environ il y a un an, nous saluions une dernière fois le petit groupe, qui au bout de la jetée, renfermait une grande partie de ceux que nous aimions : nos mères, notre père, toutes nos sœurs, sauf une à laquelle nous pensions, le petit frère, une chère grand'mère, un beau-frère qui est aussi un ami: tant d'affections qui ont grandi avec nous et ont iUuminé notre enfance et noire jeunesse.
Le déchirement fut si grand, l'arrachement si cruel, que nous ne pouvons en parler un an après, sans sentir nos voix faiblir et nos yeux se remplir de larmes.
Il y a un an de cela, par moments il nous semble que notre chagrin date d'hier et pourtant nous ne voudrions rien supprimer de cette année et des joies, des expériences, même des chagrins qu'elle nous a apportés.
Nous entrons avec confiance dans notre seconde année. Le sentiment de la protection de notre Dieu nous aidera, j'espère, h accomplir fidèlement notre tâche ici et à jouir de toutes les choses intéressantes dont nous sommes entourés.
Aussi nous répétons du fond du cœur ce verset que nous aimons beaucoup : « Mon àme, bénis l'Eternel et n'oublie aucun de ses bienfaits ».