DEUXIÈME ANNÉE
Vn nouveau gouverneur. — L'Expositioi).
27 octobre 190'?.
A'oici la seconde année hors d'Europe qui commence pour nous. Tandis qu'en l'absence de M. Mercadier j ai été en 1902 longtemps seul pasteur en Indochine, le voilà hicntùt revenu à son poste, M. Méteyer va occuper celui de Saigon, un colporteur de la Société biblique viendra en Annam, un missionnaire indépendant, M. Contesse, remonte le Mékong jusqu'à Savannakhet^ Espérons que 1903 marquera un progrès dans révanerélisation de la grande Indochine si longtemps délaissée.
La température devient vraiment « climat de Nice » (prospectus de l'exposition). Les soldats portent le ])antalon de flanelle bleu foncé et la tunique en toile blanche jusqu'à 5 heures, la tunique de flanelle après 5 heures ; c'est assez singulier, pendant la journée, comme aspect.
Voyage d'exploration ce matin
Bief \J^\^cUeaujr-7(-tfcnp.
supérieur
, RotUc caivssrible'.
Rapides de Kem maLraC
Bief \. Aitoatta-' moyen ^ \U-f/ers-.
Tron^n de ooie firrv'e ij « h o n e lian^- 1 ile île Ji/tono . ' h.
Bief \\l7ml<fup<«-pi€ina7es' ^^ inférieur /,(/<.■ /lux/e/tUfimir/e.
da t/ras toniuxqe .
Bouches ' V^ du MàhariQ^:
Cliché de Vlllitstralion.
Carte du cours inférieur du Mékong.
1 II sest établi ;\ Song Kliône, au Nord-Est de Kemiuarat.
dans les caisses de Texposition. A la section de Madagascar, où mes braves tirailleurs noirs étaient tout réjouis de me serrer la main, j'ai vu les envois des écoles protestantes françaises de Madagascar que nous sommes chargés de mettre en place.
30 octobre.
Nous avons à dîner deux intéressants voyageurs ; l'un a exploré la vallée du Mékong, l'autre a remonté le Fleuve Rouge juqu'au Yunnan, puis descendu le Yangtzé jusqu'à Shang-Haï en 8 jours de jonque et 9 de chaloupe à vapeur. Ils sont si forts sur les dialectes chinois et indochinois qu'ils ont failli se chamailler au sujet de je ne sais quel problème linguistique. Ils racontent d'amusantes choses sur la politesse chinoise qui consiste notamment à se dénigrer, et à exalter son interlocuteur. Par exemple on demande : « Quelle est l'illustre famille dont vous rehaussez le nom ? » et vous répondez : « La misérable famille dont je diminue encore le nom s'appelle N ». Le consul de France à Mongtze était très lié avec le taotai {pré(et) qui était fort attaché à sa femme, Cependant quand le consul dcniandait de ses nouvelles il répondait : « Le vieux balai est dans un coin de la maison », et comme le consul faisait une visite de condoléances après la mort de ladite Chinoise, le taotai dit: « Ne parlons pas d'un sujet aussi insignifiant. »
3 novembre.
« Le gouverneur est arrive. De la gare au gouvernement, les troupes faisaient la haie en tenue d'hiver. Devant la eoncession c'étaient les petits chasseurs annamites, très coquets avec leurs dolmans bleus, leurs pantalons et leurs jambières rouges et leur chapeaux en pain de sucre blanc. A cheval, sabre au clair, ils avaient bonne tournure.
A cinq heures moins vingt environ, le landau du gouverneur a fait son apparition en face de chez nous. Un long cortège de messieurs en habit, avec casques blancs, d'officiers en grande tenue, de mandarins en beau costume le suivaient. Après l'arrivée h la gare, où il était déjà convoqué, J. est vite venu mettre sa robe, puis est reparti pour le Gouvernement général où avaient lieu immédiatement les réceptions officielles. La cour était aussi en robe rouge, avec les épitoges. Tout
Deuxième année en A^ie
le monde étouffait et pestait h qui mieux mieux, parait-il. L'évèque et le clergé catholique se sont abstenus. Ils sont arrivés quand tout le monde était parti, et quand on a appelé les ministres des différents cultes, le pasteur a passé seul.
Cliché de V Illustration.
Escadron de chasseurs annamites.
:') noi^e/nbie.
Pélerinaere au monument de Francis Garnier. Peu de sens
savent où il est, bien que des routes très fréquentées passent tout près. C'est à droite d'un chemin qui mène au pont de papier et à Sontay, un kilomètre environ avant le monument d'H. Rivière. Devant un petit bois de bambous se dresse le bloc de granit avec inscription sur marbre noir. J'étais là à la nuit tombante, les paysans et les briquetiers étaient déjà rares sur la route et je pensais avec tristesse qu'il a fallu un quart de siècle pour refaire avec beaucoup de dépenses d'hommes et d'argent ce qu'il menait à bien avec une poignée de soldats. Garnier et Balny ont été tués par les Pavillons Noirs le 21 décembre 1873. M. Philastre qui négocia ensuite Tarrètde notre expansion au Tonkin, vient de mourir en Août 1902. Le monument est à la place où on retrouva le corps décapité et mutilé de Garnier. On dit que les Annamites le vénèrent comme les petits autels et tombeaux de leurs mandarins qu'on voit dispersés dans les rizières et autour de chaque village.
7 iiovemJ>rc.
« Un Anglais de Canton, souvent notre hôte, nous a présentés au commissaire de la section chinoise ; ils nous l'ont fait visiter en détail.
Cliché de \ llUslratLon.
Un coin d Edtréinc-Oi ient h l'aris i Exposition de 1000).
Deuxième année en Asie 129
Toutes les branches de 1 industrie chinoise y sont représentées : la poterie avec tous les genres différents depuis les plus petites a cal batli » tasses à thé) jusqu'aux immenses vases en vieux Chine ; les meubles incrustés, sculptés, fouillés dont plusieurs sont superbes ; des collections d'ivoire, de jade, de nacre travaillés à Canton, h Ning- Po ou à Shang-Haï ; des soies de toutes les teintes et de toutes les couleurs, des outils, etc. De petites reproductions en bois et en carton peint des maisons chinoises, des pagodes, des résidences de mandarins, des ateliers de tissage, sculpture, décortiquage du riz, séchaofe des feuilles de thé sont très amusantes h regarder. Nous traversons ensuite les galeries de la parfumerie, des étoffes, des papiers peints français. Ce sont les mêmes vitrines peintes en chêne clair qu'à l'exposition de 1900, on dirait un petit coin du Champ de Mars et cela parait plus étrange h Hanoï que toutes les curiosités de Chine.
Convoqué à riiùpital, pour la première visite du gouverneur, j ai trouvé tous les médecins sous les arnies^ c'est le cas de le dire, et cela me fait toujours un drôle d'effet de les voir porter gauchement Tépée au côté, eux qui précisément sont ici pour raccommoder les blessures. Il y avait aussi la supérieure et l'aumônier catholique ; après les présentations, promenade d'une heure dans tous les services ; plusieurs m'étaient inconnus. 1) y a tant de tirailleurs indigènes malades qu'on en couche quelques-uns par terre sur des paillasses. Vu la tisanerie, la cuisine près de laquelle une petite table est dressée ; la Supérieure insiste pour que M. Beau goûte le bouillon, qu'il déclare délicieux. Puis la pharmacie, immense magasin où, sur des étagères hautes de 5 ou G mètres, on voit plus de milliers de fioles que je n'en ai jamais contemplé.
Devant la salle d'opérations, le médecin chef fait remarquer combien le local où je célèbre le culte est insuffisant, et je souligne ses paroles, a C'est en effet une situation précaire », dit M. Beau.
Dimanche, 9 novembre.
400 légionnaires, arrivés hier, sont campés dans la cour d'une des casernes. Quand je demande s'il y a des pro-
testants l'un creux dit: « J ai une lettre pour vous, Monsieur le pasteur ». C'est un Marseillais. Avec lui je vais de tente en tente me penchant à l'ouverture et demandant : « Y a-t-il des camarades protestants? » Ils sortent et appellent les autres. Au bout de 5 tentes j'en ai trouvé déjà 32 et je n'ai plus d'imprimés à leur donner. Je l'emets la suite à une autre fois. Ni le voyage, ni l'arrivée ne paraissent beaucoup les émouvoir. Ils en ont tant vu de toutes les couleurs sous tant de cieux divers !
10 novembre.
Audience du gouverneur. 11 me promet d'examiner (enfin!) la question de la nomination du pasteur de Saigon.
M. ^^^ nous a décrit les missions protestantes de Canton et leur œuvre parmi les aveugles notamment ; le nombre des ])etites filles aveugles est considérable, beaucouj) ]:)lus que celui des garçons, et M. \\'. suj)j)oseque les mères elles-mêmes crèvent souvent les yeux de leurs enfants.
Après les défaites de I(S84, il arrivait aux douanes de Canton, dont il fait partie, des ballots d'uniformes français sur lesquels les complices des Pavillons Noirs mettaient cette déclai'ation : « Vieux habits des diables étrangers à tête rouge » (le képi des légionnaires sans doute); ce qui fut considéré avec raison par l'administration européenne des douanes comme une insulte pour tous les Européens, si bien qu'en guise d'amende, on fit payer aux importateurs de cette triste marchandise une somme élevée.
Dans l'antichambre du gouverneur il y avait trois Japonais, deux civils en redingote à revers de soie avec un rosette (j'ai supposé depuis que l'un était le maréchal Rodama, gouverneur de Formose), et un capitaine d'état-major avec un uniforme ])resque identique à celui de nos artilleurs.
Lundi soir, 8 />■ i/?-
Véritable invasion de légionnaires ce soir, lis sont de 1213 à 150 dans la salle de lecture et dans le jardin. Nous avons transporté toutes les tables et tontes les chaises de la maison, et éclairés par des phosphores, ils lisent, écrivent, jouent aux daines, ii l'halnia,
Deuxième année en Asie 131
aux échecs, au loto, etc.. Ils ont l'air si contents! J. a lait tout à l'heure des projections lumineuses « les enfants de l'ivrogne » et maintenant il leur distribue des livres, des journaux, du papier à lettres et, ce qui a énormément de succès, des cartes postales illustrées du temple. C'est joli de voir ces fameux légionnaires, redoutés de tout le monde, aussi calmes et paisibles et si joyeux en même temps. Hier soir on les avait tous consignés de peur qu'ils ne mettent Hanoï sens dessus dessous I et en voici une centaine et plus dans notre jardin ne faisant pas plus de bruit que quelques enfants. Ceux-là au moins ne se griseront pas ce soir ; dans leur poste éloigné, fiévreux et dangereux, ils emporteront quelques bonnes lectures, un évangile et qui sait si, tôt ou tard, la semence jetée au vent ne fructifiera pas. L'un d'eux me disait tout à l'heure, comme j'allais leur iaire une petite visite : « Xous vous donnons de la peine, Madame et à Monsieur le Pasteur surtout, mais votre réception a beaucoup de succès auprès des légionnaires ».
Une soirée comme celle-ci compense bien des heures où l'on pourrait se décourager. On se sent sur la brèche, et utile; rien n'est plus fortifiant ni plus doux.
i.5 no^'embre.
Journée fatigante hier, passée dans le Pavillon de Madagascar à arranger les envois des écoles protestantes. \\ a fallu monter sur les échelles, clouer, scier, peindre; on prend rarement autant d'exercice en ce pays. L'envoi était considérable. Nous sommes dans l'admiration de tout ce que les missionnaires peuvent tirer de ces enfants. Il y a des ouvrages de couture, de broderie très bien faits et des petits meubles tout-h-fait réussis.
Le soir culte à la salle de lecture en français et en allemand, pour une quarantaine de légionnaires. C'était le dernier adieu avant le départ pour la haute région et c'est avec émotion que tous ces braves garçons ont serré la main de J. Beaucoup sont aussi venus me dire adieu très gentiment, nous remercier de notre hospitalité et il a fallu (jue M. l'aumônier écrive un mot de souvenir sur chacun des Nouveaux Testaments qu'il a distribués.
Lundi, 11 novembre .
L'Exposition a été inaugurée hier par un très beau temps. M. Beau et tout son entouraoe étaient en uniformes flambovants et chamarrés de décorations.
Après les discours on s'est promené dans les dilTércntes galeries.
Haïphong, mardi 18 novenihre.
()iiel bonheur d'aller recevoir le collègue ({ue j'attendais depuis des mois avec tant d'impatience, M. Métejer, enfin nommé à Saigon ! Je suis parti hier soir avec le résident à la frontière du Laos, qui va attendre au mêrae bateau une globc-trotter'i^wQÂm^e. Train archi-bondé de visiteurs de l'Exposition, européens et Indigènes, car les Annamites y sont venus ce premier jour beaucoup plus qu'on ne s y attendait. II y a deux wagons-restaurants, et quoiqu'ils soient assez primitifs mon voisin remarque le ]:)rogrès accompli depuis qu'en 1886 il était trop heureux de trouver un vieux sac et d'ouvrir ses conserves sur le pont d'une chaloupe chinoise qui mettait bien longtemps j)our descendre d'Hanoï à Ilaïphong.
Je trouve rapidement mon nouveau collègue qui m'est immédiatement très sympathique. Avec lui je suis bien surpris de voir débarquer le colporteur envoyé par la Société biblique en Annam, (|ue je n'attendais pas de sitôt.
'20 jioi'enihre.
Huit soldats sont venus chanter ce soir, tous anciens catholiques. Un caporal, ([ui vient au catéchisme, fait des questions et des réponses vraiment touchantes. Il avait connu mon prédécesseur mais ne faisait alors que fréquenter la salle et peu le culte. Depuis lors, les idées qu'il avait dès son enfance à La Rochelle se sont affermies, « la campagne de Chine est venue, » ça m'a fait beaucoup d'effet de voir mourir mes camarades » de chambrée, j'ai pensé que si la même chose ne m'était » pas arrivée, c'est que le bon Dieu voulait faire quelque chose » pour moi. »
Bonne réunion de ]:)rières le soir.
Dimanche 23.
Installation de ÎVI. M. au temple. Emouvante cérémonie qui nous a rappelé nos consécrations respectives.
Deuxième année en Asie
24 novembre.
Tour au village Philippin fait de maisons en paille sur pilotis. Une philippine a larges manches étendait son Hnge, un cigare à la bouche. Au village Laotien nous voyons des jeunes gens nerveux et bien découplés se rapprochant plus des Hindous que des Annamites, chantant une mélopée plaintive ([ui pourrait se transcrire en notes européennes.
Cases laotiennes.
Entre les Pavillons et les galeries si françaises d'un côté et la brousse de l'autre côté sous l'étrange lumière du coucher de soleil tropical, cela ne manque pas d'intérêt. On se demande si on est h Paris ou dans quelque coin perdu d'Extrême-Orient.
A Lap^sop et à la discipline
La ni* son, jeudi \'l .
MM. iMéteyer et Bonnet sont partis hier soir.
Je visite trois légionnaires, puis les casernes d artillerie, d'infanterie, et les hommes du train des équipages à la milice. Ici plusieurs avaient demandé permission de sortie pour toute l'après-midi sous prétexte d'assister au culte fixé à (i heures. Le capitaine, que j'ai rencontré naguère à Thainien, sujipose qu ils se préparaient à |:)asser ladite après-midi chez le caharetier chinois pour mieux apj:)récier ensuite ma conférence antialcoolique.
Déjeuner à la poj)ole des sous-oKiciers. Réception cordiale et intéressante. Un légionnaiieivrc a, paraît-il, été subitement dégrisé dernièrement \ràv un reproche que lui faisait un sousofficier, et lui a répliqué: a Je ne permets à personne de me faire une observation pareille quand il est d'une naissance et d'une éducation si inféiieures aux miennes ». Ledit ivrogne est un gentilhomme belge.
Après la sieste, visite au missionnaire ; il demeure à 200 mètres de la porte, derrière la citadelle. Ce n'est pas l'aumônier habituel de l'ambulance, qui est parti pour une retraite, mais un autre père espagnol que j'ai déjà vu à Phulang- Thuong ; je le soupçonne d'y avoir rebaptisé un de mes paroissiens. Cependant notre entretien est plus cordial que je ne m'y attendais. Il me dit que la chrétienté indigène est fort peu considérable ici. C'est jusqu'à présent le poste avancé de la mission de ces côtés ; elle a eu moins de succès parmi ces T/ios que chez les Annamites. Il y a ([uelques années un pèi^' était monté à Caobang, mais son séjour y a été de peu de durée.
'.) heures soir.
Le culte avec 20 assistants et la conférence antialcoolique avec 60 au moins, et autant d'indigènes dehors, ont bien réussi. Un soldat qui s'était vanté la veille d'être le plus grand ivrogne de Langson, sans qu'aucun camarade le contredît,
Deuxième année en Asie
dans le café j)récédant mon hôtel, m'a proposé de promettre qu'il ne boirait plus d'absinthe pendant un mois. Je lui ai dit de promettre pour huit jours d'abord et de m'écrire s'il avait tenu sa promesse ; son sergent, présent, a dit qu'il veillerait à ce qu'il tînt cet engagement. Plaise à Dieu qu'il le tienne et je n'aurai pas j^erdu la peine, bien mince, de mon vovage.
\ iadtic sur la lli^n- de la frontière de Chine.
'28 novembre.
Quitté l'hôtel à 5 h. 1/2 tlu matin. A l'est, très peu au-dessus de l'horizon, un premier quartier de lune bien singulier. Complétant le croissant argenté un mince filet maïquait toute la circonférence et le disque comj:)let était absolument visible comme estompé dans la brume. Au-dessous, les montagnes du côté du golfe du Tonkin, et les rougeurs du soleil levant. C'était très joli.
Tlianmoi, 'JO novembre.
Tlianmoi est un village d'environ 900 habitants, au fond d'une vallée limitée à l'ouest par le Caikinh de formation cal-
138 Troiii ans en Indorhine
Caire, aux dentelures si pittoresques. C'est on ne sait ])ourquoi, l'un des points les plus malsains du Tonkin. Les habitants Thos et Chinois ont eu la peste cet été et on a brûlé une partie du village. Les annamites du delta prennent la fièvre et les tirailleurs qui ont occupé le poste depuis 5 ans y étaient décimés. Depuis un an la section de discipline de la légion y est établie et les hommes du cadre sont relevés tous les 4 mois après avoir presque tous eu la fièvre.
Le lieutenant admire beaucouj) les musulmans parmi lesquels il a longtemps vécu, et le culte des ancêtres au Tonkin. La pagode de Thanmoi tombait en ruines sans que les bouddhistes se préoccupassent de l'entretenir. Il leur a dit que la peste, la sécheresse et tous les maux dont ils ont souffert cet été, étaient une juste punition de leur négligence et il a fait réparer la ])agode, à la grande surprise de ses administrés. En outre il n'est plus mort personne depuis son arrivée, ce qui fait qu'il a jiris dans son secteur une grande autorité personnelle.
Dès mon arrivée, je réunis les protestants dans la chambre des passagers où je suis fort sommairement logé, il y en 5 sur 10 hommes du cadre. Aucun jM'Otestant parmi les trois disciplinaires.
Après-midi le lat/ moiik ou premier secrétaire du Tric/uiu (sous-préfet indigène) amène différents individus au lieutenant qui fait fonctions de conciliateur dans certains cas, et de juge dans certains autres.
Voici, par exemple, un Tho fermier du marché, qui a droit de percevoir certaines sommes sur les emplacements occupés par les marchands, et deux chinois qui n'ont pas voulu payer tout ce qu'ils lui devaient. Il leur a pris alors la moitié d'un cochon. Le lieutenant les questionne |)ar le moyen d'un interprète et dit que le fermier doit payer la moitié du cochon — 3 piastres oO — et les Chinois le surplus de la taxe : 35 cents. Le fermier n'accepte pas cet arbitrage. Le lieutenant les renvoie au commandant qui jugera en dernier ressort à Langson.
Autre cas : un pauvre diable est amené devant le lieutenant
Deuxième année en Asie
pour avoir coupé du bois sans permission. Les indigènes n'arrivent pas à comprendre le règlement forestier promulgué cette année, eux qui de tous tem])s ont profité de leurs forêts librement, — en les abîmant beaucoup, il estvrai. Le lieutenant ne lui ap|:)lique pas raniende. mais confisque les planches.
A 6 heures, conféi'ence antialcoolicpie. VA\v a un triste épilogue : au milieu de la nuit, gi'and tapage; un disciplinaire s'était enfui pour aller boire; une patrouille l'a ramassé ivremort dans le village.
Le reste de la nuit est calme, entrecoupé de temps en temjis par les cris :
« Sentinelles, veillez :un ! - Sentinelles, Acillez : deux ! »
etc.
Hanoi, .'10 novembre .
Visite d un missionnaire bàlois, né à Paris, et de sa femme.
Ils avaient une gianile
église i» Kiel quand visite pastorale à un petit poste.
leur est venu cet appel
pour diriger certaines missions allemandes du sud de la Chine. Ils sont partis pour deux ans, laissant leur presbvtèi'e tout installé. Il v a de cela trois ans et ils ne songent pas au retour. Le climat de Pakhoï, plus égal que celui du Tonkin et tempéré par le vent de la mei-, leur est favorable. Ils ont appris un peu de chinois, mais se servent d interprètes dans leur mission, et d'ailleurs agissent peu par eux-mêmes, se contentant de la surveillance des évanuélistes indigènes.
Ce soir aussi est venu nous voir notre ami malgache Rakotoanosi, secrétaire du commissaire de Madagascar h l'Exposition. Il nous apportait en cadeau deux très jolies aquarelles et nous en a montré une quantité d'autres qui décèlent un talent remarquable.
En voyant ce noir bien mis s'exprimer en un français si correct,
s'entretenir de choses d'art avec tant de goût, parler si affectueusement de sa femme et de ses enlanls ; on pensant que c'est aux missionnaires, et aux missionnaires protestants exclusivement, qu'il doit cela, on admire plus encore la grande œuvre civilisatiice autant que chrétienne qui s'accomplit au loin par les naissions. Je savais que les missionnaires faisaient beaucoup de bien, je ne croyais pas qu'ils puissent en faire autant dans tous les domaines. Quand on vit au milieu des indigènes, on se rend mieux compte des dilTlcultés d'une pareille tâche. On n'en est que plus plein d'admiration pour l'œuvre accomplie. A ceux qui disent: u je n'aime pas les missions » sans les connaître, on voudrait montrer notre ami Rakotoanosi.
.') diu i'inhre.
Voici un an (|ue nous avons débarque à Haïpbong. Dieu nous a gardés jusqu'ici.
Cop^rès des Crieptalistes
Séance ])ré|)araloiie du congrès des Orientalistes, où je nie sens terriblement ignare au milieu {\e tous ces spécialistes : Allemands et Danois à lunettes d'or, un Hollandais, des Anglais, deux Japonais avec le grade « M. A. » d'Oxford, qui s'expriment en anglais, ainsi qu'un monsieur à longue barbe, en costume européen, qu'on me dit être un brahmane très renommé.
^ dècenibre.
Ouverture du congrès. Un représentant de chaque pays nous a (ait un petit discours : l'Italien très libéral, très républicain et très chaud; TAutrichien nous parlant « du contrihul que la France apporte \\ ï avance du civilisation » ; le Hollandais, très ému, a dû s'arrêter dès les premières phrases; un Siamois a mis passablement les pieds dans le plat en parlant de la souveraineté du Siam dans la péninsule indochinoise ; enfin un jeune Français, professeur à l'Ecole des hautes études, nous a teiuis sous le charme d'une parole vibrante et vraiment éloquente. Quelle belle chose que le vrai français bien parlé et bien dit! L'impression générale est que les délégués étrangers sont dans
Deuxième année en Axie
rétonnement d'Hanoï. Ils sont tout à lait « épatés » de ce que la Fiance a fait du Tonkln depuis dix ans. Si les Français savaient agir en profondeur comme en surface, ils feraient de grandes choses.
Le roi de Siam.
.') décembre.
Réuni a dîner plusieurs étrangers : Allemands, Anglais et Suisses. C'était vraiment a gemiUlich », comme disaient nos Allemands. On parlait indistinctenient les trois langues; on a chanté dans les trois langues, quelquefois le même air avec des paroles différentes.
G décembre.
Séance du Congrès. Communications intéressantes sur le rôle de
la femme annamite au sein de la famille ; les vieilles coutumes des peuplades Man, par exemple, rappellent les mœurs patriarcales de la Genèse. L'homme y travaille quelquefois quatre ou cinq ans chez son beau-père pour gagner sa femme, comme Jacob chez Laban.
Des communications sur la géographie ancienne du Cambodge, sur des points de philologie, sont intéressantes môme pour nous autres profanes, parce qu'elles soulèvent un coin du voile du passé de la péninsule Tndochinoise et nous parlent de ces mystérieuses peuplades qui ont habité la Cochinchine ou le Tonkin avant les Annamites.
Une autre communication sur la poésie populaire des Man et leurs vieilles légendes est plus à notre portée. Une d'entre elles sur l'origine du monde est assez curieuse : La terre, dit-elle, est l'œuvre d'un Dieu qui l'a créée avec son propre corps : ses os sont devenus les montagnes, ses cheveux les forêts et les herbes, son sang les rivières et les mers et sa chair la terre ferme et les rizières. Seulement les hommes qui habitaient la terre au commencement étaient des monstres: ils étaient nus, couverts de poils et avaient la bouche en long (à la manière des becs de lièvre, je suppose). Ils vivaient comme des animaux, aussi les génies voulurent-ils les détruire. Ils firent pleuvoir sur la terre ius([u'à ce qu'elle fût couverte par les eaux. Un seul homme, un juste se réfugia avec sa jeune sœur dans une citrouille et fut sauvé grâce à un oiseau (je n'ai pas très bien compris comment). Ils arrivèrent sur le Mont Thibet et se mirent h la recherche des habitants de la terre mais ne purent en retrouver aucun. Alors les génies leur conseillèrent de se marier tous deux ensemble malgré leur parenté et la jeune femme donna naissance à un monstre de chair. Son mari coupa ce monstre en 300 morceaux desquels sont descendus tous les peuples de la terre.
D'autres légendes curieuses donnent pour ancêtres aux différentes peuplades dlflTérents animaux : le chien ou le crapaud, par exemple, pour les Man-coc. Un conte populaire qui nous a été raconté se trouve dans la liltérature indienne, dans la littérature chinoise, les conteurs annamites le connaissent, Grimni le place dans ses contes et je me souviens de l'avoir lu, sous une forme un peu difféiente, quand j étais enfant.
8 décembre.
J'ai l'encontré ce matin dans notre boulevard trois énormes éléphants qu'on attendait depuis longtemps à Hanoï, car ces visiteurs de l'Exposition avaient cpiitté leur brousse du Laos
Deuxième année en A><ie 143
dcjHiis trois mois et sont venus, à pied naturellement, en traversant les rivières à côté des ponts plutôt que par dessus. Ils ont 90, 95 et 10.") ans. Leurs cornacs, deux par éléphant, étaient installés sous des abris en lattes de bambous tressées '. Pendant que le tailleur chinois A Pik prend des mesures, j'étudie sa natte : elle est noire près de sa tète, puis mélangée de fils bleus et enfin toute bleue et terminée par trois glands bleus qui touchent presque terre — le suprême chic sans doute.
Nous assistons dans un pavillon adjacent h la section chinoise à la fabrication des cloisonnés. Un taotaï i préfet chinois) qui parle anglais nous explique très aimablement les diverses phases de la fabrication : le vase en cuivre est recouvert de petites lamelles de fd de cuivre extrèment minces et préparées h la main, puis d'une solution d'argent qui pendant une première cuisson se fond et soude les lamelles. Un peintie peint alors avec un pinceau très fin chacune de ces lamelles, et pour chaque couleur diflérente (ce sont des couleurs obtenues avec des sels minéraux, il faut une nouvelle cuisson. La fabrication dure quelquefois six mois ; un vase passe entre les mains d'une trentaine d'ouvriers et se vendra 50 piastres (100 fr.). 11 faut une vraie patience de chinois pour obtenir de telles choses pour un tel prix.
il décembre.
Hanoï est plein de marins russes qui fraternisent avec les soldats français. Ils se regardent drôlement en roulant côte à côte dans leurs pousses. C'est le grand duc Cyrille qui vient d'arriver. 11 est logé à deux pas de chez nous.
12 décembre.
Ils ont pu continuer à fraterniser en prison ce matin, car il y a eu beaucoup de punitions pour ivresse et les Russes ont laissé un des leurs ici en prison aux soins de l'autorité française.
Fête au village philippin. Le plus intéressant était peut-être le mélange de toutes ces races. Il y avait des Philippins qui travaillent le tabac et l'abaca (plante textile). C'est une race assez souple, in-
l Pages 13G-137, ElépItanU du Laos.
telligente et on voit bien les traces de sang espagnol. Les Négrilos pins foncés, à l'aspect rachitique, ont, paraît-il, possédé autrefois toute l'Indochine, ils n'existent maintenant que dans quelques-unes des iles Philippines et à Forniose. Avec une redingote, un tuyau de poêle, sans chemise et sans pantalon, plusieurs d'entre eux sont assez comiques.
Les Mois ou Rhas, ce qui veut dire sauvages, liabilent les montagnes du Laos et de l'Annam. C'est une race guerrière, très fière et sympathique. Leur seul vêtement est un morceau
d'étoffe, une écharpe ])lut6t, passant entre les jambes et sous les aisselles, laissant à découvert le ventre en partie et les reins entièrement. Il y avait aussi une reine Muong, avec des vêtements très ornés et chargés de bijoux.
M. Mercadier me télégraphie qu'il dé barquera à Ilaïphong mercredi 17. Je m'en réjouis.
iS décemhre.
Promenade à la Pagode Balny, près de laquelle l'officier de ce nom fut tué, non loin du pont de papier.
Site ravissant, au boi-d de l'eau, où plongent les racines et les branches entremêlées d'arbres séculaires. Deux éléphants et deux chevaux, ceux-ci plus grands que nature, non pas en bas-reliefs
Cliché de Vlllustration.
Types de saiwages habitant tes montagnes.
Deuxième année en Asie 145
comme criiabitude, mais entièrement sculptés et abrités dans de petits hangars. Deux grands portails y donnent accès, au bout d'une belle allée droite. Le Missionnaire de Pakhoi, qui m'accompagnait, m'a dit qu'en Chine il n'en est jamais ainsi. On fait des murs et on ferme les portes en travers de routes sinueuses, afin d'empêcher d'entrer les mauvais génies, qu'on suppose incapables d aller autrement qu'en ligne droite, ou qu'on veut ennuyer ou rebuter. D'après lui, les haies de bambous entourant les villages et les cachant sont destinées à cacher, en effet, aux génies la vue desdits villages.
La pagode du grand Bouddha est plus riche, plus soignée, plus ornementée que les autres. Ses brûle-parfums sont en bronze, les inscriptions sont incrustées au lieu d'être simplement sculptées. Une immense statue du génie de la guerre, cachée par un rideau, en occupe le centre ; il est revêtu d'une magnifique robe de soie rouge brodée de dragons d'or.
Un brave légionnaire de Saint-Etienne, que nous avions vu arriver sur la chaloupe et accueilli à la salle le mois dernier, vient d'obtenir de son capitaine, à Tuyen-Quang, l'usage d'une pièce vide pour y établir une salle de lecture. Je lui ai adressé quelques papiers de notre salle et il est enchanté. Que n'y a-t-il dans chaque compagnie une initiative de ce genre !
18 décembre.
Un vrai triomphe hier : j'avais dix dames à une réunion de couture organisée pour l'arbre de Noël. Nous avons habillé les poupées. Malgré les éléments très divers de cette réunion : femmes de fonctionnaires et femmes de colons, dames haut placées et petites bourgeoises, j'ai été très heureuse de voir pour la première fois régner de la cordialité dans une réunion féminine.
Sontay, 77 décembre.
Partis avec la chaloupe, à 10 heures hiei- matin, nous avons échoué à peine à l kilomètre du pont et avons mis deux heures à repartir ; en outre, nous remorquions une jonque, si bien que nous sommes arrivés à Sontay à 5 heures et demie. A l'hôtel, j'ai retrouvé mon coifleur qui était venu en trois heures avec
sa voiture. Seulement on ne sait jamais si la route est praticable.
A bord, deux anciens camarades de Polytechnique se retrouvent. Ils parlent de la pénétration au Soudan et au Yunnan par les voies ferrées, de sanatoria, etc. C'est un genre de conquête qui vaut mieux qu'un autre, et pour lequel je m'émerveille de voir ici nos officiers si bien adaptés.
Culte avec 8 auditeurs, puis dîner et conférence antialcoolique avec projections, assiégée par... les indigènes. J'ai fini parfaire expulser tous les gamins qui m'empêchaient de parler tranquillement aux 40 soldats présents. La femme du cafetiery assistait, et ce matin Les coin mandements de V hygiène traînent sur le comj)toir à côté d'une note d'absinthe.
G... m'a consulté sur la tenue de rigueur j)Our avoir audience au Gouvernement. L'autre jour une dame a demandé aussi à ma femme si elle devait se décolleter ou pas. Je me demande si Paul et Phœbé donnaient des avis de ce genre.
Un caporal qui a présidé l'enterrement dun autre protestant me conduit à la tombe de son pauvre camarade.
A gauche de la route d'Hung-Hoa une colonne avec inscri])tions rajipelle les noms des soldats morts les 14, 15, IG décembre I88.'î, — il y ajuste dix-neuf ans, — lors de la prise de Sontay par l'amiral Courbet. Les tombes sont entourées d'un grillage. Un peu plus loin est le cimetière actuel. Que d'enfants de France couchés là! La tombe de S... a très bonne ap; arence, avec un petit mur en briques et une croix, puis une plaque, \)0\\y laquelle les protestants du détachement m'ont demandé un verset, et nous avons mis: « Jésus dit: Je suis la vie ».
J'ai lu 1 Cor. XV, qui était particulièrement impressionnant. Les fleurs sont très bien entretenues, et cette mort a certainement réveillé la piété et la t:olidarité dans mon petit troujieau.
En revenant, je lis un nom méridional sur une enseigne de cabaretier toute neuve. J'entre dans le café et, en effet, je trouve un Nimois, il est même marié civilement à une protestante américaine.
Deuxième année en Asie ]4',
pctc de Noël
19 décembre.
Je reçois, comme membre de Féglise, le caporal, président de rUnion chrétienne, qui n'avait pas encore formellement été admis, et à îjui j ai fait le catéchisme de temps en temps le soir. C'était très solennel, comme toujours, dans sa simplicité.
Dimanche, 21 décembre.
Les soldats font des collages et des invitations, etc., pour l'arbre de Noël. Un grand légionnaire barbu quise coupait les doigts en tordant le fil de fer autour des bougies, disait : « Voilà bien longtemps que je n'ai pas eu cette occupation-là. » Pourtant plusieurs ont été à l'arbre de Noël, en 1896, à Sidi-Bel- Abbès ; mais, depuis lors, plus rien.
On a mis 23 fois le couvert d'un hôte chez nous en 8 jours. Cela est parfois fatigant, mais souvent utile. Un jeune homme, en m'apportant un de ses j^remiers gains pour le culte, me disait : « En France je n'allais pas souvent au temple et j'avais de la religion pour faire plaisir à ma mère. Ici j'en ai besoin pour moi-même. » Or, je crois qu'outre ses réflexions dans la brousse notre accueil a pu, avec l'aide de Dieu, lui faire plus de bien que mes pauvres sermons .
23 décembre.
Fait plus de soixante-dix paquets pour les enfants, les soldats et quelques-uns de nos jeunes gens. Notre pin est arrivé (|ette après-midi traîné par six coolies dans la boue et sous la pluie pendant dix-sept kilomètres. 11 n'a pas une riche mine.
25 décembre.
Noël, Noël ! Un Noël sous la pluie battante changeant les rues d'Hanoï en lacs et nous obligeant h nous serrer, frileux, auprès de notre premier feu de cet hiver; mais un bon et joyeux Noël quand même. Hier notre arbre a bien réussi malgré le temps horrible : 35 soldats, 22 enfants, des bébés de 1 à 5 ans surtout et une quarantaine
d'autres personnes. Les soldats groupés autour de mon harmonium ont chanté avec entrain et mesure, sinon avec art ; les bambins regardaient l'arbre avec de grands yeux contents et les petites filles ont tendu les bras pour recevoir les poupées si joliment habillées de crépon de soie bleu pâle et rose. J'ai donné h chaque soldat son paquet : un des jolis portefeuilles, un almanach des Bons Conseils et une brochure de Noël. J. sur mon conseil a raconté aux enfants une histoire d'un de nos pauvres petits Corbeillois de jadis et j'ai vu des larmes dans les yeux de plusieurs mamans.
A la maison nous avons trouvé aussi plusieurs jolis présents de paroissiens et d'un soldat, avec des lettres afTectueuses ce matin.
Trois nouveaux communiants : une jeune fille et deux soldats.
Soir de Noël.
A riiô])ital 32 soldats, dont 12 ont communié, l'un pour la première fois. Quand il était à Sontay, je lui envoyais une petite feuille mensuelle où il inscrivait consciencieusement les versets à chercher. Un vieux sergent. Allemand d'origine, réfugié sans doute, au type très français après deux siècles, n'avait pas communié depuis dix-neuf ans. Il venait sur sa canne péniblement ; mais il m'a dit ensuite qu'il était « fameusement content ». Un autre avait une béquille et une jambe de bois, un autre la tête toute bandée. Il faisait très humide et tous s'emmitouflaient dans leur longue capote grise. Homme de peu de foi, je me demandais s'il viendrait personne à cette comunion — je ne l'avais encore jamais donnée publiquement à l'hôpital, en sorte que j'avais apporté foi't peu de pain, et nous avons communié avec des miettes ; c'était une bien bonne communion quand même.
Ce matin il y avait une Suédoise, un Malgache, une Suissesse, un Anglais, une Taïtienne... et un Corbeillois parmi nos civils communiants. « Une grande joie pour tout le peuple » et pour tous les peuples.
Ce soir un soldat après beaucoup de circonlocutions vient demander à « Madame pasteur » son prénom. Sans doute il prépare quelque surprise.
Deuxième année en Asie 149
28 décembre.
Bel arbre de Noël hier soir à riiopital. Il avait été garni par les malades les plus valides. A six heures quand nous sommes arrivés, la salle d'opérations était pleine, et dans les couloirs, de tous côtés, on voyait arriver^dès malades en pantoufles et en lévite grise. On allume l'arbre et les tristes figures minées par la fièvre et la dysenterie se tournent vers lui avec joie.
La lecture du récit de Noël, un cantique, quelques courtes paroles rappelant à ces pauvres gens les Noëls de leur enfance, les prières de leurs mères et l'amour du Sauveur, un joli chant préparé par une dame qui a une fort belle voix et nous procédons h la distribution. Chaque assistant reçoit (ils étaient plus de 70) une ceinture de flanelle, un mouchoir, une pipe, un paquet de tabac, un almanach et un traité. Ils avaient l'air bien content et nous remerciaient tous gentiment au passage : « Merci, madame », ou « merci, ma sœur ». Après que tous ensemble nous ayons dit « Notre Père », les plus solides ont dépouillé l'arbre avec gaieté et entrain, voulant tous donner quelques babioles aux enfiints d'un des commis de l'hôpital que nous avions invités h venir.
Ces dames étaient tout heureuses. Il est si doux d'apporter un peu de joie de Noël à ces pauvres déshérités !
Un missionnaire Irlandais habitant Hanoï a marié deux {( artistes » du grand cirque de l'Exposition, l'une australienne catholique, l'autre sud-africain protestant, je me suis mis en quête de ce dernier et j'ai trouvé une partie de la troupe, clowns, écuyères, etc., en caoutchoucs et manteaux dégouttant de pluie, au milieu de la piste. Je leur ai distribué quelques journaux anglais.
Quantité de pluie tombée en 1902, d'après le pluviomètre :
Hanoï 2 m. 637. Haïphong. ... 1 m. 195.
Deux saisons s'accusent nettement pour le Tonkin :
Saison pluvieuse : d'Avril à Août inclus. Saison sèche : de Septembre à Mars.
Température moyenne : Hanoï, 26*'ll ; Haïphong, 25^91.
Nouvel an 1907
Xoiis avons bien piteusement commencé Tannée : Ma femme assez souffrante, le médecin comme premier visiteur, nous disant d'ailleurs que c'est une suite de fatigue pour laquelle le repos sera le seul remède. Le lendemain, notre boy se tordait en hurlant dans sa chambre sans que les remèdes demandés par moi le soulagent ; je le fais mettre sur un pousse-])Ousse et en route pour Thôpital indigène de la Mission. Sa femme, venue ponctuellement comme tous les mois pour prélever la forte part de ses gages, assiste sans manifester aucun chagrin au départ. A mon retour, j'ai même toutes les peines du monde à la mettre à la porte.
Les sœurs de l'hôpital sont très bonnes femmes, mais 1 hôpital n'a guère l'air bien tenu. « Justement le médecin viendra aujourd'hui », m'ont-elles dit. Cela m'a paru assez naturel dans un hôpital.
On jouait encore au bacqiian dans quelques boutiques de la rue Paul-Bert aujourd'hui. Hier, c'était une vraie frénésie surtout dans la ville indigène. Les rusés Chinois extorquent l'argent des Annamites et, hélas ! des soldats et sous-officiers qu'on voit pèle-mèle avec cette racaille aux abords de la citadelle. On joue aussi dans les cafés, et tel jeune homme de ma connaissance a perdu 40 piastres, ce qui représente une bonne part de son traitement. Cette tolérance des jeux aux jours de fête est un scandale'. Dans les territoires militaires on joue toute l'année dans des maisons affermées à des Chinois et c'est 1 une des ressources les plus sûres du budget local.
.5 janvier.
Banquet à la Chambre de Commerce. Plus de 200 couverts. J'étais à la table d'honneur.
• Elle a été restreinte et même supprimée depuis lors.
Deuxième année en Asie 151
Dimanche 4.
Ma première sortie de 1 année cette apres-niiJi pour aller voir notre bov a l'hôpital indigène. Un bon petit vent du nord tVoid soufflait, on aurait dit un léger coup de mistral. A l'hôpital la bonne sœur Antoine nous reçoit très aimablement. C'est le tvpe de la religieuse idéale : courte, grassouillette, lair avenant, pleine de bonté. Notre bov est très flatté de notre visite, il reprend bonne mine, mais a encore besoin de soins. 11 a 1 air étonnamment propre au milieu des autres indigènes et la sœur trouve que c'est un bov très bien stvlé : « Vous avez été certainement bons avec lui », nous dit-elle. Pèle-mèle avec cette population pouilleuse et crasseuse ce sont les mots justes s'ils sont vulgaires sont 14 petits garçons métis, fpielques-uns très jolis, un babv de 14 mois entre autres, tout-h-lait blanc avec des veux bleus. Je ne puis jamais voir ces pauvres petits abandonnés sans avoir envie de pleurer et c est parmi eux que nous voudrions voir les missionnaires protestants venir travailler en premier Heu. 11 v en a malheureusement assez au lonkin pour utiliser toutes les bonnes volontés!
Un de ces petits métis qui avait une pnupée me dit : « A'ovez, elle a les lèvres toutes rouges parce rpi elle suce des bonbons « comme les Annamites o qui chiquent du Ijéteb.
5 jiinvier.
\'isite d un anarchiste qui avait réclamé de ses com[)agnons le silence pour ma réponse à Sébastien Faureà Corbeilen 1901, et qui est maintenant commis des services civils. Singulier fonctionnaire 1
Les soldats ont pompeusement dénommé mon chien ce soir, ils ra|j|)ellent Tin uu 1> — car il est le chien du 9*^ (leur régiment . il passe toutes les soirées avec eux à la salle de lecture.
7 janvier.
Le courrier de France nous arrive un peu en retard. Nous sommes devenus bien exigeants en pareille matière et en beaucoup d'autres.
En 1765-66, Pigneau de Béhaine envoyé comme missionnaire en Cochinchine mit un an et demi pour allerde Lorient à Macao, et il ne rcrut les premières nouvelles de sa famille (à
laquelle il avait caché son départ) qu'au printemps de 1768 !
Ht janvier.
L'Amiral Maréchal promène l'amiral qui a amené 5 cuirassés anglais en haie d'Along.
Ils tireront peut-être un jour l'un contre l'autre au Siam !
Cliché de Vllluslralion.
IJdict des Postes à Hanoï.
12 janvier.
Hier soir, j'ai vu les voitures d'amhulance sortir en longue file de l'hôpital, les coolies riant et se poussant en tirant au lieu de chevaux les petits lits posés sur 4 roues qui ont des airs de cercueils, et j'ai pensé qu'on allait attendre ([uelque chaloupe de Laokay. En effet, un convalescent est venu me dire qu'il était arrivé 28 camarades, dont plusieurs très malades ! J'y vais et trouve sur le quai une dizaine de ceux que nous avons vus si tranquilles dans notre jardin, il y a 2 mois à peine. Les deux compagnies sont décimées parun mal mystérieux que l'on suppose maintenant être le typhus. Aucun protestant n'est encore mort pourtant.
2^ Voyage à Tayci>quai>^
A bord du Yiinnan.
Je suis la seule dame. En bas, dans l'entrepont, grouille la même foule d'Annamites et de soldats, aussi entassés qu'à l'ordinaire. Elle devient de plus en plus nombreuse et de plus en plus grouillante au
Deuxième année en Asie 153
fur et h mesure que l'heure s'avance. Il y a de tout : des coolies en masse grelottant sous leurs vêtements de toile brune, des marchandes offrant dans la même corbeille des petits pains, des cigarettes, des légumes bouillis, de la noix darec pour les chiques de bétel et la pipe a eau de laquelle chaque indigène peut tirer, pour quelques sapèques, quelques bouffées. Il y a aussi des enfants au nez tout rouge de froid, quelques Siamois avec un turban de soie d'un rouge superbe, une multitude de bècones de 12 i» 16 ans, insolents et insupportables, et, mêlés à tout cela, un cheval et des soldats en tenue de campagne. L'un d'eux salue J. au passage. En seconde, quelques passagères aux colliers dor, aux cai-ao de soie superposés, aux lèvres peintes... Pauvres femmes !
Nous débarquons dans l'obscurité complète sur un terrain détrempé par la pluie. Une grande allée de banians que l'on devine très belle nous conduit h l'hôtel. Ma chambre est une espèce de grange en bois sur pilotis, à toit de paille tressée, non plafonnée, avec des cloisons a mi-hauteur la séparant de deux autres pièces, dont l'une sert... vous comprenez.
A deux heures et demie, le bov qui dort en travers de la porte frappe, croyant qu'il est plus tard, h 4 heures enfin nous nous levons pour faire, sous la pluie, dans l'obscurité, le même chemin que la veille au soir.
La chaloupe qui nous amène, le Bau Ha, est petite et fort peu confortable. Un entrepont où grouillent une centaine d'indigènes et une étroite cabine oii dorment huit P^uropécns, c'est tout. Lair est irrespirable partout. J. affronte pourtant la cabine et s'étend sur une des étroites couchettes superposées. Moi, je préfère m'asseoir sur mon sac près de la porte, attendant avec impatience que le café noir soit prêt et que le jour se lève.
A six heures il paraît, toujours terne et gris, ce qui est vraiment dommage, car on devine que la vue doit être très belle. Les rives de la Rivière Claire sont pittoresques et recouvertes d'une belle végétation de lataniers, de papayers, de banians et de grands arbres qui ressemblent au baobab. Quelques villages enfouis dans la verdure, puis la brousse épaisse, impénétrable, où, la nuit, doit chasser le tigre.
Peu d'animaux : quelques grands oiseaux de proie et d'autres plus petits, mais au plumage joli, des loutres qui sautent près du bord et dans les hautes broussailles des passages de branches cassées qui indiquent l'endroit où les bêtes féroces viennent boire la nuit.
Vendredi.
Déjeuner agréable avec trois jeunes lieutenants très aimables, ayant ravagé leurs jardins pour garnir ma place de fleurs. Nous mangeons du sanglier que l'un d'eux a tué là semaine précédente.
Visite à l'ambulance l'après-midi, où la Supérieure, très aimable, me donne aussi des fleurs, me mène partout et finit par m'embrasser fraternellement au départ, en me chargeant de toutes sortes de commissions alTectueuses pour la Supérieure d'Hanoï. Nous allons voir aussi les deux seules (èmmes d'olficiers, puis le lieutenant S. nous fait visiter en détail son jardin potager, son orgueil, et enfin il y a conférence antialcoolique écoutée très sérieusement par une centaine de légionnaires. Les oflîciers sont enchantés de cette conférence et c'est vraiment joli de voir comme cette jeune génération de militaires s'occupe sérieusement des hommes et cherche leur bien.
11 janvier
A Phu-Doan nous sommes descendus h terre par une planche glissante, en équilibre sur une barque. Le commissaire a stoppé 1/4 d'heure pour nous attendre et J. a baptisé un enfant métis, le premier admis dans notre église d'Indochine. C'est un bambin de huit ans, fils d'un Alsacien et d'une Annamite jeune encore, très propre et qui s'était bien habillée pour la circonstance. Ils ont demandé la régularisation de leur union. Très pittoresque ce baptême dans la vraie caï nha indigène au plancher de sol battu, au toit de paille. Le caporal R. était le parrain, je représentais la marraine et le père tout ému pleurait. Ce baptême nous semble un petit, bien petit commencement de l'établissement de l'Evangile en Indochine. La parole de « Notre Père » : Toji règne vienne, prenait une majesté plus grande encore dans cette maison indigène, dans ce village où pour la première fois un sacrement venait d'être administré. La chaloupe siiïlait nous rappelant. Le caporal R. m'offre très aimablement un bouquet de roses.
19 janvier.
Dîner à la Chambre d'agriculture, 200 messieurs et une dame (rédactrice de la Fronde). L'évêque étant absent, je suis encore monté en grade à la table d'honneur, étant quatrième à la gauche du gouverneur. Le repas dure de 7 h. 1/2 à 10 heures, chose stupide dans un pays où la sobriété est condition essen-
Deuxième année en Asie
tielle de santé. L'électricité s'éteint pendant cinq minutes et on s'éclaire en plantant des allumettes dans des morceaux de pain.
Quant au concours agricole, en l'honneur duquel nous sommes réunis, il a laissé les indigènes absolument froids. Il a fallu en foreer quelques-uns à prêter leurs buffles pour les exposer ; mais ils n'ont pas voulu, pour la plupart, venir passer plusieurs journées à Hanoï.
Dimanche 2
ZD.
per-
Anniversaire de Finauguiation du tenqdc eu 1901, l] sonnes seulement sur 36 présentes ce matin (dont le général) y avaient assisté.
28 janvier.
J'ai vendu bien à point hier mon cheval — juste ce qu'il m'avait coûté : 60 piastres. La voiture ouverte va être impraticable pendant deux mois d'humidité.
Le Têt, \^ii janvier.
Hanoï. — La sortie du temple.
De nombreux pétards nous ont avertis dès le petit jour du fait que me rappellera mon almanach : l'imprimeur chinois a eu soin d'imprimer en rouo-e les premier et deuxième jours de Tannée chinoise sur le calendrier à effeuiller qu'il m'a offert le premier jour de l'année grégorienne.
Après la fête du Têt ou du Ngai/en-Dang, suit immédiatement la fête de la 1"' nuit du nouvel an ou Ngay en-Tien. Le sixième jour est la fête du commencement du travail, puis il n'y aura plus de fête jusqu'à la visite des tombeaux, à la fin du deuxième mois.
Le Têt est la fête par excellence ; on s'en rend mieux compte
une deuxième année, comme nous l'avons fait aujourd'hui. Ni le dimanche anglais le plus strict, ni le 14 juillet parisien le plus universellement fêté, ne donnent une idée approximative de cet arrêt de la vie ordinaire pendant lequel une atmosphère de fête enveloppe la vie entière d'un peuple. C'est un peu notre /ow/- de l'an, car on dépose des cartes de visite en caractères noirs sur bandes de jiapier rouge; c'est un peu la fête des morts, car toute l'ornementation des demeures a pour centre les tablettes des ancêtres; cest une ïèie publique^ nationale, et pourtant l'essentiel se passe à huis clos ; c'est une fête religieuse, puisque les vivants s'y sentent constamment en présence de l'invisible et font du bruit pour conjurer les esprits, et cependant il n'y a ni procession, ni culte public dans les pagodes... tant il est vrai qu'aucune de nos façons de sentir ni d'exprimer nos sentiments ne correspond exactement aux façons de sentir, aux actes de ces gens jaunes.
Deux des premières choses que je vois le matin caractérisent la journée : dans un pousse-pousse traîné par un coolie au chapeau conique tout neuf, se prélasse un chinois en calotte noire, veste de soie bleue aux très longues manches, pantalon idem, bas blancs, souliers noirs et puis... le général à pied. Toute la journée les pousses de louage seront presque impossibles à trouver; le plus pauvre coolie tient à honneur de ne rien faire, et de s'habiller le plus proprement qu'il peut, de neuf autant que possible. Les Annamites aisés mettent jusqu'à sept épaisseurs successives de longues robes, celles de couleurs très voyantes, orangée, violette, etc., mais visibles seulement si le vent ou leur main les retrousse, car le tout est recouvert du vêtement noir cai-ao, plus propre et plus riche, mais aussi uniformément sombre que d'habitude.
Et si le général allait à pied, c'est que les pétards tirés partout, dans les maisons, sur le trottoir, sur la chaussée, rendent impossible la circulation à cheval ou en voiture. Les vingt-cinq voitures du gouverneur général sont pour la première fois restées dans leurs remises aujourd'hui. D'ailleurs, les cochers avaient sans doute participé à la grève générale. Toutes les petites échoppes, paillettes en plein vent au bord
Deuxième année en Asie 157
des rues avoisinant les bureaux de la concession, ou l'hôpital, sont désertes dès le matin, alors que les marchandes y ont toujours une ample clientèle d'employés, de tirailleurs, de passants, auxquels elles fournissent le boire et le manger. Le grand marché est aussi vacant jusqu'à lundi prochain.
Cependant^ à ma grande surj)rise, le tramway fonctionne (beaucoup d'entreprises dirigées par des Européens ferment toute la journée d'aujourd'hui, quelques-unes seulement sont restées ouvertes jusqu'à l'après-midi, dans la rue Paul-Bert). Les bureaux des administrations sont officiellement fermés du 28 midi au 1" février inclus.
La nuit vient, on allume peu à peu d'énormes lanternes en papier huilé, sphériques, cylindriques, prismatiques, avec les dessins et les couleurs les plus variés, semblant faire honte à quelques lampions tricolores qui rappellent trop les fêtes métropolitaines.
Dans presque toutes les maisons on sent qu'il y a fête. La lumière fdtre plus ou moins vive à travers les planches des devantures, et les portes généralement entrouvertes. Des carrés ou des losanges de papier avec images ou inscriptions, sont collés côte à côte, à peu près à la hauteurdu visage, sur les devantures — outre les bandes verticales à droite et à gauche des portes et horizontales au-dessus (cela fait penser aux inscriptions sur les linteaux dont parle la Bible). Parfois le propriétaire est sur le seuil prêt à accueillir ses visiteurs.
Dans la rue des Médicaments nous nous arrêtons ainsi à regarder un joli intérieur : la première pièce, un petit vestibule ; la deuxième, salle de réception, enfin au fond l'autel avec la tablette des ancêtres, les offrandes, les menus objets brillamment dorés dont nous ignorons l'usage, les branches fleuries, etc. Nous disons : « c'est joli » ; l'Annamite nous fait signe d'entrer, nous entrons dans la salle de réception. Sur les murs, des panneaux en soie et en papier peint, des fauteuils en bois plein ou sculpté, à dos bas, de petites tables avec du thé et de petits verres dans lesquels il verse quelque chose que nous acceptons d'abord comme du thé, mais qui était du choum-choum (alcool indigène).
158 Trois ann en Indochine
Nous en avons bu deux doigts, n'osant refuser, ce qui eût été un grand affront après être entrés chez lui et avoir été bien reçus. Sur un plateau étaient de nombreuses cartes de visite rouges ; j'y joins la blancheur de mon bristol qui paraît combler de joie notre hôte inconnu. Il appelle un autre Annamite qui était là et fait tirer trois énormes pétards dont les étincelles nous accompagnent jusque dans la rue.
Ensuite, nous allons dans la rue des Voiles. Le jeu est permis par le résident-maire pendant les deux premiers jours de l'année, et les Chinois s'empressent de gruger leurs compatriotes, beaucoup d'Annamites aussi et, hélas ! quelques Européens. Pour installer un haqiian, il suffit d'une table quelconque; sur une natte, sur un drap ou sur des planches peintes ad hoc sont des cases où figurent les points de nos dés.
On jette les dés avec une sorte de gobelet préalablement recouvert d'un couvercle, mais je n'ai pas bien saisi le reste. Il y a aussi des anneaux de métal qu'on met en tas et que le croupier retire avec une longue baguette, comme on ratisse les louis, paraît-il, à Monte-Carlo, mais je n'ai pas compris non ])lus en quoi consistait le jeu. Ce que j'ai l)ien vu, ce sont les yeux bridés du croupier surveillant son monde, et les faces convulsées — à la manière jaune, qui n'est pas si laide peut-être que la nôtre — suivant les péripéties du jeu. Pas de cris encore, à l'heure où nous sommes passés, mais ce n'était que la nuit tombante. On entendait surtout, comme un bruit infernal, le son sec des gobelets frappés sur les tables par les Chinois débitant de petits boniments, comme les camelots des boulevards ])arisiens. On jouait sur le trottoir — sur des tables ou sur la terre même — et dans les maisons grandes ouvertes; au centre de ])lusieurs, on voyait, dans des sortes de cages en bois, des individus qui faisaient je ne sais quoi. C'était très bizarre vraiment, et d'un exotisme indiscutable. Le théâtre chinois était brillamment fleuri et illuminé, un vrai décor de féerie. Au fond de la boutique d'un riche marchand, trois Chinois aux très longues nattes, aux crânes parfaitement rasés par devant, aux costumes recherchés, à la figure fine un peu
Deuxième année en A^ie
colorée déjà par le choum-choiim, faisaient de grands gestes autour d'une petite table en fumant et buvant. Ils se penchaient les uns vers les autres en souriant et en déclamant à très haute voix, avec des gestes qui rappelaient ceux de
Entrée de Paeode.
Cliché de ï Illustration.
Coquelin jouant les Précieuses ridicules'., quelques modernes emploient des mots français que Ton distingue au milieu de leur charabia : mon cher, compliments, par exemple.
Après la rue presque exclusivement chinoise des Pavillons-
Noirs, nous voyons encore quelques rez-de-chaussées éclairés dans des maisons habitées par des Européens; puis nous voici dans le boulevard Courbet, et le Hanoi français remplace le spectacle qui sans doute était tout semblable il y a bien des siècles; pourtant, même là, le pétrole, les lampes à abat-jour à verre translucide sur l'autel des ancêtres, et l'électricité éclairant les tables de jeu, marquaient déjà l'intrusion de notre civilisation occidentale dans la fête asiatique, quant à l'extérieur du moins — le fond nous reste bien impénétrable.
5 f écrier.
Vu aujourcrhui une assez curieuse chose : le décoitiquage du riz h la manière annamite. Dans un hangar, une bande d'aveugles, hommes et femmes, que la Mission emploie par charité, se livrent h ce travail. Les uns font tourner un pilon très vivement dans un panier afin de séparer le riz de la paille; d'autres dansent sur une planche qui, de l'autre côté, est pourvue d'une masse de bois servant à casser les grains de riz; d'autres enfin trient le grain dans une corbeille et mettent en tas la paille, qui se vend 2 cents la corbeille et sert encore h la nourriture des Annamites.
Voyage au sud de la CHpe
31 janvier.
Je pars pour le territoire français de Quangchéou-Wan, entre le Tonkin et Hono-Kong'.
De Hanoï à Haiphong, très peu de campagnards dans les rizières. Les cases sont presque toutes hermétiquement closes, H fait très froid et c'est encore le Têt. Deux caractères blancs sont tracés sur la terre battue devant la porte de beaucoup de maisons.
Mer de Chine, dimanche P'' février.
Parmi les passagers, un « père » depuis quatorze ans en Chine. H porte le costume chinois, y compris la natte, et dit que cela facilite beaucoup les voyages dans l'intérieur. Depuis cinquante ans environ que les Missions étrangères de la rue
Deuxième année en Asie 101
du Bac travaillent au Quang-Si, il n'y a pas eu de martyrs avant 1900 et tout parait maintenant tran([uille. Trois ou quatre cents catholiques sont à Pakhoi, où il y a un père; un autre est dans l'intérieur. Dans une petite île (Rouei-Chao), entre Pakhoi et Iloï-Hao, il y a 8.000 habitants, dont 3.000 catholiques :^iL v a trois postes de prêtres européens, mais, en général, deux seulement sont occupés.
Nuit épouvantable. La mer vient éclabousser nos fenêtres et entre par la porte, par la fenêtre, peu- le plafond! La cale est vide, car la douane était fermée à cause du Tct, et on n'a embarqué aucune marchandise; aussi l'hélice sort constamment de leau, ce qui est bien une des choses les plus désaoréables du monde.
Dimanche, à 9 heures, on découvre la côte de Chine, toute plate sauf une élévation au sud de Pakhoi, dénudée sauf au sommet; un village, des jonques, des ])écheries, forment un vrai paysage de potiche.
Pakhoi, ])ort ouvert le plus niéritlioiial de la Chine, a 25.000 habitants
J^a chaloupe de la douane, qui nous mène à terre, danse formidablement, et les voiles de ramie (plante textile) sont si gonllécs que, de leur côté, nous embarquons souvent. Les matelots chinois, sous leur surouët jaune et avec leur béret « Custonis », ont tout à fait Tair de matelots européens quelconf[ues. Le second du bord, un Norvégien, est à la barre et on sent la frêle barque lui obéir si docilement qu'on est rassuré sur l'issue d'une navigation certainement dangereuse.
On distingue au-tlessus de la plage une rangée de cases chinoises et la douane, au-dessus encore divers bâtiments euro])éens. Les mâts des jonques ont l'air de s'élever au milieu de tout cela : elles sont réfugiées dans un petit bras de mer à cause du gros temps.
Le missionnaire que nous avons vu à Hanoï avant Noël, prévenu |)ar déi)êche, m'attend sur le rivage et m'emmène chez lui. Les bâtiments sont neufs de deux ans à peine, construits |)ar un architecte chinois de Pakhoi. Il y a une maison tlhalKtaliou pour les l'^ui'opéeus, le ])asteur et sa
Trois cms en IndocJiine
famille, un inslitiitoiir et une institutrice ; puis une maison d'école où un Chinois apprend aux enfants à li)-e (ils sont en vacances pour le jour de Tan); le missionnaire, traduit par un interprète, enseigne le calcul, la géographie, etc. Au dessus de la porte, deux sentences de Confucius sur Tinstruction et Tédiieation. Un h)cal pour une imprimerie est encore vacant.
Clicht de V Uluilralion.
Groupe de Chinois dans la cour d une Mission.
La chapelle (« réunion des disciples de Jésus-Christ ») est ])leine tous les dimanches; une jeune chiétienne y jouait de riiarmonium. Ailleurs, plusieurs petits logements, comme des maisons ouvrières de banlieue, sont destinés aux chrétiens de passage venus de l'intérieur. Un soldat allemand, mort pendant l'expédition de 1900, est enterré dans la cour.
Deuxième année en Asie 163
Dans le jardin, entouré de murs, poussent la plupart de nos légumes. Quelques-uns ont souffert de la rigueur de la nuit dernière. Il n'y avait que + '^° ^^ matin, et les arbres sont tout dépouillés de feuilles. Partout à Tentour, le pays est plat et nu; il n'y a que des sentiers et pas de routes carrossables.
Je vais rerwdre visite au consul français, depuis un quart de siècle en Chine. Près du consulat sont trois bâtiments neufs : l'école et la poste françaises et la maison du docteur ; l'œuvre de celui-ci est, d'après le père K. . . , la plus utile au point de vue français. M. Doumer a fait construire trois maisons du même genre auprès de consulats de plusieurs villes chinoises voisines de l'Indo-Chine, et il y avait là une idée intéressante. Le consul anglais a une orande maison, non loin du consulat français, et le consul allemand, le dernier venu, une j)etite. Cependantune maison allemande est sans doute la plus importante de Pakhoi et un bateau allemand était seul dans la baie.
A la douane dominent les Anglais. Un seul Français sur une douzaine d'employés.
Nous nous rembarquons l'après-midi. Le vent est toujours fort, et il faut la main de fer de notre Norvégien pour nous ramener juste à 5 centimètres de l'échelle du Hué, après avoir été poussés par le vent si vite perpendiculairement au flanc du bateau qu'on aurait pu croire que nous allions nous y fracasser.
Jloi-Ifao, -J février 19(13.
Au petit jour, nous avons mouillé au nord de l'île de Ilaïnan, à 6 kilomètres environ en face de Hoi-Hao, port d'environ 30.000 habitants, dont une trentaine d'Européens. On voit une bande jaune : la barre, puis au nord de 1 île le consulat français, le consulat anglais, au-dessus duquel apparaît la tour à plusieurs étages d'une pagode de la ville.
Puis les bâtiments de la douane et de la mission anglaise : il y a aussi deux Pères portugais. Un de nos compagnons de voyage, un des quatre ou cinq colons de Quang-Cheou, qui va souvent à Hoi-Hao pour ses affaires, me dit qu'il n'a jamais vu en Chine môme de ville plus sale. C'est un des points où
104 l^i'oia ans en Indochine
les coolies viennent delà Chine continentale poni- se taire ex- ])Oi'terà Sing-apoui-, Snniatra, etc. (i.a traite volontaire des jaunes). On im])orte au contraire le riz (jui ne pousse pas en assez grande quantité dans Tîle rocheuse et sablonneuse. On y distingue des points boisés assez élevés, dans l'intérieur, où les Européens ne s'aventurent guère.
Il y a actuellement plus de Français à lloi-llao que de rejirésentants d'aucune autre nationalité.
Nous piquons maintenant sur le Nord. On voit la presqu'île de Lei-Cheou à gauche, et c'est la première terre continentale ([ue ces vagues rencontrent dej^uis qu'elles ont (piitté l'Amérique, il y a bien des semaines. Comme il y a cpiatorze mois entre Aden et ('olombo, on est étreint par cette idée de l'immensité de cette grande naj)pe d'eau au milieu de laquelle lies ou continents font une poignée de jietits blocs solides si clairsemés ; on sent aussi la petitesse de la vieille l'Airope, quand on entend un com|)agnon de voyage américain parler de la Chine, du ,Iaj)on, d'Honolulu, des Philippines, où il est venu avec un transport chaigé de troupes, et (|uand on lui demande s'il est allé en iMirope : « Non, jamais je ne suis allé Aç, ce côtc-là ». Et que de jaunes, sur ce bateau, sur les embarcations qui nous entourent aux escales, sur toutes ces cotes. Qu'on se sent perdu au milieu d'eux, nous, visages pâles! Pourtant, de loin, ce sont nos maisonsà étages j)our les consulats, les j)ostes, les douanes, les établissements missionnaires, (pii Irappent la vue, comme de minuscules épingles fichées sur cette énorme pelote jaune. Singulier et complexe sujet ([ue le tangage ne me |)erm(M ])lus (raj)prorondir.
Ao heures l/^i,\()ici I ile de Nau-Cliau dépendant de (hiang- (]lieou. On y consli-uit un phare. L'entrej)reneur est, avec le garde principal, le seul iMiropéenau milieu de 10.000 indigènes.
Il s'y trouve certainement à l'heure actuelle dix jeunes Chinoises quelles pirates ont ])risesà Iloi-Hao (pour les vendre à (]anton), mais il n'y a pas moyen de savoir où on les a cachées.
Voici une autre île : Tan-llai, toute sablonneuse et plate, saut le mont Jacquelin, dont une coupole de végétation surmonte la base jaune. Ici deux jeunes Chinois ont aussi été
Deuxième année en Asie
cachés il y a peu de temps par les pirates, et on a fini par les retrouver... chez le principal mandarin que l'autorité française avait chargé de les rechercher !
Après avoir décrit un grand coude vers l'ouest, car la passe est étroite et sinueuse, nous franchissons facilement la barre et voici la rade très vaste ; partout les rives basses de la grande Chine .
Trois petits pâtés de maisons toutes neuves : PorL-Beaumont, la station navale; puis après un espace vide, Pointe-Nivet, où réside l'administrateur et sa garde civile; sur une pointe en face, l'agglomération de Fort-Bavard, f[ui est le |)oiiit où sont groupés les militaires.
Ainsi, à peine débarcpiés daus ce pavs, voilà les Français coupés en trois tronçons, et se faisant grise mine les uns aux autres au point de se |)ar([uer dans trois localités distinctes !
Un lieutenant protestant vient me chercher avec un inspecteur de la garde civile, {protestant aussi.
Raie de Qitans^-Tchéoti. — DëbarcacK'i'i' de Furt-IJiWarc
.V fèi>rier.
Le commandant me prend à (S heures. Xous visitons le P. Ferrand qu'il invite aussi à déjeuner. Voilà vingt ans qu'il est dans ces parages, ayant commencé ])ar recueillir de petites filles abandonnées dans une île voisine. Maintenant il est aumônier de l'ambulance et a bâti une chapelle à fenêtres gothiques, où des briques simulent ingénieusement les vitraux. Il v vient peu
de monde, paraît-i), ainsi qu'à la salle où il reçoit chez lui, avec quelques jeux, les soldats. Son logement a j^auvre apparence au milieu des constructions si belles — trop belles — qui ont surgi depuis deux ans : ambulance, casernes de l'artillerie, de l'infanterie, des tirailleurs, pavillons et cercle des officiers, bureau de la place, etc. . . Il y a trois ou quatre civils cabaretiers ou tripoteurs, et quatre ou cinq cases chinoises collées les unes aux autres, avec ces cases européennes, tandis que des espaces très vastes, projets de rues ou projets de jardins, séparent les bâtiments militaires. Ensemble très
Le Hué est parti, il n'y a plus que deux petites chaloupes à va])eur et quelques douzaines de grands sampans. J'en prends un et débarque au pied d'une pagode essentiellement chinoise et différente de tout ce que j'ai vu au Tonkin. Un sentier à peine tracé aboutità une magnifique « avenue numéro 2 » tracée dans le vide, sauf trois ou quatre bâtiments — dont pkisieurs
fermés — espacés à des centaines de mètres. Le plus élevé est la résidence, où Ton m'accueille fort aimablement. Je trouve deux paroissiens déjà connus : un employé des travaux publics et l'inspecteur principal de la garde indigène, originaire du Gard. Je visite avec grand intérêt ces divers bâtiments. Les miliciens font l'exercice. Ils sont en bleu, avec des bandes molletières comme les tirailleurs tonkinois, mais avec des
Cliché de l'Illustration.
Prisonnier à la cangue (vue prise dans une station de chemin de fer en Chine).
Deuxième année en Asie 16'é
souliers à semelle épaisse, feutre et cuir, je pense. Quatre caractères clans un cercle sur leur poitrine signifient : « Soldat chinois au service de la France ».
Il y en a 70 ici et 325 en tout dans le territoire, dont M. D... estime la population à 150.000 habitants : 15.000 au moins étant des pilotes que notre présence gène beaucoup, me dit-il. 100 au moins sont dans la prison; ils sont trop nombreux et une cinquantaine sont là, dans la cour, accrou|)is, une petite cangue (échelle) au cou, avec de mauvaises ligures. 30 ont été arrêtés après l'attaque d'un poste, la semaine dernière; 10 seront exécutés sur cet endroit-là.
La chambre des miliciens est d'une propreté remarquable. Près de la porte, un petit autel avec image peinte, inscri])tions sur bandes rouges, \)ol'àk y ossticks (bâtonnets d'encens), etc..
f)uand on part en expédition, l'un d'eux prononce certaines paroles, tire des pétards, etc. Ils se cotisent pour ces menus frais. En grande tenue, ils ont un beau chapeau que je n'ai pas vu. En petite tenue, une sorte de casquette comme un abatjour renversé, avec un sac rouge ou bleu au milieu.
Deux recrues d'hier apprennent à tenir leur fusil, et le cai crie : marche! avec un accent impayable.
En m'en retournant, je vois des Chinoises avec des pieds authentiquement déformés, marchant péniblement appuyées sur un parasol : c'est comme si elles avaient les moignons d'un tout petit enfant au lieu de jambes et de pieds ! c'est h(»rril)le! cela dépasse tout ce que j'imaginais.
4 février.
Tournée à l'ambulance où il n'y a pas de protestant, mais où les publications religieuses sont accueillies par tous avec plaisir aussi bien que les jeux et revues.
Visite à un dessinateur de la Ghefferie qui n'a pas osé venir hier parce que « vu le local » il croyait la réunion réservée aux otficiers !
Remis deux caisses de lait, un paquet et un halma au docteur. Celui du 18' n'a pas voulu de lait. C'est bien la première fois qu'on me dit n'en avoir pas besoin. On sent d'ailleurs Quang-
Cheoii, balayé par ce vent, très sain en ce moment. La peste sévissait dans les |)aill()ttes (piand M. de Ixicliemondy est venn il V a trois ans.
l'nrt-Baijai d en 1900. — Di'iJtiit [Kuir I iiilt'rirur en chiiisc.
^fi
er créai soir.
Le lieutenant a accej)téà déjeuner avec moi chez rinsjjecteur de la garde indigène; rap])rocliement des deux rives dont je suis heureux d'avoir été l'occasion. Nous traversons les deux kilomètres de la Matsé par un temps toujours délicieux. L'inspecteur est le plus ancien Français de Ouang-Gheou-^^ an, étant venu dès 1898 avec des miliciens de Moncay sur la demande de l'amiral de Beau mon t.
Voici ce qu'un capitaine racontait hier soir sur l'origine de cette occupation de Quang-Cheou :
Lorsque M. Delcassé fut interpellé à la Chambre après Toccupatiou de Kiao-Cheou par les Allemands, etc., on lui dit: « Et nous, nous ne j^renons donc rien? )) Il répondit : « Oui, la baie de Quang-Cheou-Wan. » Or, on n'avait encore fait aucun acte en ce sens, mais seulement des études hydrographiques, par quatre canonnières. En descendant delà tribune, M. Del-
Deuxième année en Asie 169
cassé aurait télégraphié à laiiiiial dijccuper Quang-Cheou. L'amiral n'avait pas le sou — suivant son habitude, ])araît-il.— Un Chinois chrétien, qui fut conseiller municipal à llaïpho'ng, prêta à l'amiral, sur sa simpk» signature. 100.000 francs f(ui servirent aux ])remiéres déj)enses d'occupation (construction de paillottes^etc. ).
La caippagpc et upc petite ville cl?ii?oise
Le commandant ma j)i'cté son cheval, une rosse chinoise à l'épaisse fourrure rouge, poui- aller à 10 kilomètres, au poste de Pala[), où sur 31 hommes j'ai, eu effet, trouvé un ancien hal)itué de la salle d Hanoi.
La vraie campagne chinoise, chose cpie je n'avais pas encore vue. Pas de route. Des sentiers, ])arfois entrecoupés de petites haies pour arrêter les ])orcs (blancs à taches noires, et non gris fer comme au Tonkin). Sol très sablonneux où poussent les cannes à sucre et les patates, quelques rizières desséchées. Petits villages cachés dans quelques l)OU([uets d'arbres. Paysans en bleu (aucune femme dehors. j)resque, contrairement aux campagnardes tonkinoisesi. Loin d'enlever leurs chapeaux ou de s'arrêter, comme les niakwé, ceux-ci vous regardent avec curiosité, sinon avec effronterie, la tète haute. Dans maints villages voisins ils vous insultent, paraît-il. Très exceptionnellement, un vieillard s'avance et même nous tend une main terminée par des ongles fort longs et fort sales, en nous voyant approcher d'une meule fort j)rimitive avec laquelle deux buffles font sortii' une sorte de siroj) des cannes à sucre. Ailleurs, au contraire, un gamin épouvanté par notre aspect détale si vite qu'il s'étale en travers du sentier. Le lieutenant du poste se morfond, et cela se conçoit, au bord du canal des Aigrettes. Ses hommes se ]:)ortent bien et s'ennuient moins ; ils pèchent.
En allant, nous avions vu avec surjirise arriverdeuxpousses : l'administrateur de Potao et sa femme; en revenant, nous croisons deux gardes en grande tenue. C'est le a jour » de madame, sino-ulic^re imiiression au milieu de cette sauva^'crie.
.0 fwvier.
Au cimetière, dont les iiiurs sont à peine terminés, une trentaine de tombes. Au milieu, celles jumelles des deux enseignes de vaisseau bretons : Gourlaouen et Koun, tués en reconnaissance (sans escorte) du côté de Mantao, en J(S99. Ils étaient tout jeunes. Quelques marins et soldats sont
aussi morts à l'ennemi.
La plupart des autres ont succombé au mal qui remplit toujours Tambulance de Fort-Bayard. Plusieurs officiers croient que les Chinois font exprès d'envoyer sur le territoire du côté de Fort- Bayard les éléments capables de répandre la contamination, car dans aucun point de la Chine, à leur connaissance, le |)Ourcentage n'est aussi fort. Triste ! triste !
Une chaloupe à vaj^eur vient me chercher jjour aller à Port-Beaumont, à vingt minutes environ. C'est dans une ile ovi il y a deux tout petits villages. Les constructions « provisoires » durent depuis quatre ans : deux rangs de petites maisons à rez-de-chaussée. L'appontement, par exemple, est remarquablement bien (ailleurs, où il y a des agglomérations, il n'y a pas d'appontement).
Soixante-dix matelots se morfondent ici. Tous catholiques, me dit le lieutenant, qui est correct, mais rien de plus. Je passe un excellent quart d'heure avec l'ancien secrétaire de l'Union d'Hanoï, chargé de la télégraphie optique, extrêmement reconnaissant de ma visite et de la manière dont il a été reçu ])ar un capitaine protestant, que j'avais prié de le rechercher. Je donne quelques lectures à l'infirmerie et repars avec le docteur pour Fort-Bayard.
Cimelicrc d Hoï-Téoii . — Tombes des deux enseignes.
Deuxième a/mée en Asie i^i
Là, je déniche enfin dans un bureau un vieil employé originaire d'Alsace, ayant des enfants à Oran. C'est la première visite pastorale qu'il reçoive depuis longtemps. Il a roulé à la Guyane, au Soudan, etc.
Conférence antialcoolique dans un réfectoire, le docteur manœuvrant le châssis et moi expliquant. Une demi douzaine d'officiers y assistaient et une centaine d'hommes.
6" février.
Départ avec un lieutenant pour Tchékam, à 12 kilomètres de Fort-Bayard ; la baie finit un peu avant, et la fiontière chinoise est un peu après. Un tirailleur armé nous escorte, mais on rencontre peu de monde, et d'aspect fort débonnaire, à pied, à cheval ou en chaise à porteurs.
Le pays est aussi sec que de l autre côté de la Matsé, mais bien plus accidenté, avec nombre de taillis où se cachent les pirates. La route ne va pas beaucoup au-delà d'Hoitéou ; le sentier est d'ailleurs fort suffisant. Il y a deux gués. Mêmes cultures toujours : riz, patates, cannes. La terre est noire dans les fonds des vallons seulement. On ne traverse qn un seul petit village, en passant devant la pagode. Les autres petits hameaux sont écartés du sentier principal. Quelques tombes çà et là. Le plan le plus complet me païaît celui-ci :
Un mur en briques revêtu de plâtre, en forme de torques, renferme encastrée dans Tentourage de briques, une dalle rectangulaire avec inscriptions ; une autre pierre perpendiculaire au sol, et parallèle à la précédente a souvent disparu. Au centre, une sorte de calotte comme le centre d'un chapeau de cardinal, est lisse — à l'état de neuf — comme les parties horizontales formant anneau autour d'elle. Mais très souvent le tout est dégradé, la calotte semblant la partie qui subsiste le plus longtemps.
Aucuneolfrande ni inscription sur papier près d'aucun de ces tombeau?:. Ailleurs il y a des tombes dont l'aspect serait celui du couvercle d'un cercueil, en quadruple rangée de briques,
L'une et l'autre sorte de tombe se trouve plutôt sur les pentes qu'en terrain plat.
La seule autre construction rcuîarfjual)lc dans les champs est — en certains endroits à un bout de chaq.ue champ — une sorte déniche semi-cylindrique en nattes, roseaux, bambous ou paille, fermée à une extrémité seulement et jiourvue d'une sorte de litière. C'est là que pendant la nuit, tantôt Tun, tantôt l'autre des cultivateurs des champs voisins vient faire le q-uet ])our empêcher les maraudeurs de venir déterrer les récoltes. Cela ne donne pas une riche idée de la sécurité, tl'aulant que ces niches se trouvent pres(jue tout près des postes d'infanterie ou de n)ilice.
Tchekam a au moins 6. 000 habitants. D'assez loin on aj:)ercoit une construction massive toute en briques, bien entretenue, comme j'en avais vu une à Pakhoi, avec de petites meurtrières en haut des tours des quatre coins. C'est le Montde-Piété, institution très florissante dans toute la Chine, pourvue d'employés et aussi de gardiens nombreux.
Le poste de milice et la résidence à jx-ine terminée se trouvent avant la ville indigène où n'habite aucun Français, le irarde et l'administrateur étant d'ailleurs les seuls de tout ce j)ays, avant 1898 absolument fermé aux Européens. On pénètre j)ar des menés dallées, en penle, comme celles de Vintimille ou du vieux Nice, dans l'intérieur, et (î'est un aspect des plus étranges (sans parler des odeurs souvent nauséabondes, pourtant c'est, parait-il, remarquablement projire : Zuze un peu !)
En travers des lues et ruelles, très près les unes des autres, se trouvent des j)ortes fortifiées qu'on ferme la nuit : soit pleines, soit formées de poutres cylindriques très ])roches, avec barres tranversales, comme les barreaux d'une porte de cage ; dans une chambrette en brifpies au-dessus de la porte se tient le veilleur, qui frappe tous les quarts d'heure sur un gong. Les rues sont si étroites qu'à cheval on a peine à passer lorsqu'on croise un ])iéton fpii s'efface contre un des côtés et en passant les jiortes les étriers touchent presque les murs.
La grantle rue elle-même a deux mètres à ])eine dans les j)arties les ])lus renflées. En général, les constructions sur la rue sont des boutiques à rez-de-chaussée, dont beaucouj) ont des contrevents encore fermés et garnis d'inscriptions à cause
Deuxième année en Asie 173
(lu Tèt. La i^rando rue est dallée, ailleurs il y a des pierres assez ])oiutues, ou au contraire des bricjues bieu jointes.
A tout eela lautorité française n'a aucune part, les Chinois continuent à taire ce f[ui leur convient comme avant I89(S. L'impôt dit likin a été supprimé, toutefois le commerce, encore considérable romme transit, est plutôt en décroissance. On importe du pajiier d'Amoy et toute sorte de camelote de Hong-Kong.
Nous attachons nos chevaux dans la cour d'une pagode et partons à la recherche des bureaux de Ladministration. Les Chinois rient ironiquement ou s'en vont quand nous leur parlons. Tout à r heu 1-e au marché où notre cavalcade les dérangeait quelque jieu, ils criaient des choses probablement peu favorables aux « diables étrangers ». Voici pourtant un chien tlluirope et un gamin affublé ti une casquette à visière. « J'ai été élève à l'école de Potao, nous dit-il, passez par ici, mon lieutenant ». Et il nous mène à une maison d'aspect peu imposant où aj^rès plusieurs cours nous trouvons, dans son cabinet, un jeune administrateur. Enchanté d'une visite, il nous pilote en ville, avec son interprète, un Chinois de Saigon tout jeune qui gagne 35 piastres par mois.
Nous visitons d'abord la pagode des Cantonnais, une pure merveille, avec de vraies dentelles de bois sculpté et doré, ap])ortéesde Canton, commeles dalles elles-mêmes, etc. Autels et ornements d'une grande lichesse. Heurs en papier et branches de pécher véritable en Heurs (car on ne laisse ])as arriver à maturité). Armes symboliques (2 rangées de 8) fort curieuses. Dans une courette latérale, curieux jardinet chinois cpion voit pai' une lucarne circulaire dont le diamètre est un peu inférieur à la taille moyenne d'un homme. Arbustes, plantes et vases disj)osés avec préciosité, de façon à former un ensemble vraiment joli, quoicpie ne ré|)ondant j)as à ce que nous aj:)pelons hannoiiii'iix en Euroj^e.
Ouand nous sortons, nous vovons les j)ompiersde la congrégation des Cantonnais manœuvrer une j)etite ponq)e récemment achetée à Hong- Kong.
Puis nous parcourons les l)outi([ues. .l'achète deux de ces
calottes à fond rouge ou mauve, avec un caractère d'argent sur la bordure noire, qu'on donne maintenant aux gamins chinois au moment du Tèt : je les paie 2 fiancs pièce. Chez un
Deuxième année en Asie 175
bijoutier il ne reste que quelques boucles cVoreilles, curedents, cure-ongles, gratte-langue (!).
Chez un mercier, j'essaie en vain de trouver de petits souliers de femmes cbinoises. Gela ne se fait que sur mesure, paraît-il, et généralement cbaque chinoise fait ou fait faire les siens. , -
Chez le bijoutier étaient pendus de jolis martins-pècheurs tout bleus, mais les bijoux qu'on fait avec leur ailes sont faljriqués surtout à Lei-Chcou et à lloi-lïao.
7 fèi'rier.
Promenade par la plage jusqu'à la Tour du Bonheur, qui est au bord de la Abitsè, à 1 kilomètre au nord de Fort-Bayard. C'est une tour de cinq étages, octogonale, bâtie sur l'emplacement où les Chinois disent se trouver la queue d'un grand dragon plongé sous la Matsé, afin de défendre le village voisin contre les méfnitsque causerait ledit dragon, s'il recommençait à remuer la queue, par exemple.
Je reviens par une jolie plage de sable fin et rencontre une file de curieuses voitures d'un tyjie uniforme en usageen Chine depuis des siècles certainement. Les deux roues ont au moins deux mètres de diamètre, chacune étant composée en général de cinq planches, reliées les unes aux autres par des lattes transversales, de façon à jiroduire une impression d'ensemble plutôt mastoc.
Vu l'absence de routes pavées, les chemins suivis par ces voitures sont tous pourvus d'ornières assez étroites mais très profondes, si bien ([ue l'une des roues repose souvent sur le sol à un niveau bien inférieur à l'autre.
Dimanche 8.
Sur le pont, lisant le prophète Osée et sentant bien que c'était dimanche, malgré ma solitude. J'ai donné des traités à quelques soldats. Trente pirates sont dans la cale, toujours leur petite échelle au cou, avec des mines patibulaires qui, après le mal de mer, me font pitié, à la grande surprise des soldats.
17 G Train ans en IndocJùne
Tout notre équij)agc, sauf Jos trois officiers, est chinois. Ils sont empilés dans de petites pièces où ils rient, mangent, fument à qui mieux mieux pendant Tescale à Hoi-Hao. A peine arrivés — comme à Taller — nous avons été accostés par un bateau-citerne d'où on nous envoie Teau douce. Ce sont six femmes qui pompent, elles ont d'assez gentilles ligures souriantes, pas chinoises.
Divers établissements européens à Pal^^oi
PakJioi, V fi'it'rici-.
A Pakhoi, M. ^^ . . . me conduit au télégraphe dans la ville chinoise; nous sommes accompagnés d'un soldat chinois assez déguenillé, devant la maison duquel, en face la Mission allemande, est ])lanté un drapeau rouge triangulaire, avec bordure blanclu; dentelée. La mission allemande, construite en dernier lieu, est la dernière maison du (juartier euro])éen, au nord de la ville chinoise, et le mandai'in a ])lacé là ce soldat pour assurer la sécurité.
L'administration des postes, comme celle des ])hares, est adjointe à la douane, c'est-à-dii'e, en fait, dirigée par une majorité d'employés suj)éricurs anglais, et les impi'imés, etc. sont libellés en anglais, ainsi d'ailleurs que mon billet de passage Quang-Gheou-IIaiphong, sur une ligne française subventionnée par l'Indochine française !
Pakhoi ressemble beaucoup à Tchékam. Mêmes boutic[nes à rez-de-chaussée si proches que des lattes réunissent leui's toits respectifs pour ombrager l'étroite rue. Comme c'est la suite du jour de Tan, le nionvement des affaires est encore inférieur à l'ordinaire, pai'aît-il, et des cercles de Chinois en lobes de cérémonie entourent les tables devant l'autel garni d'offrandes et de branches de pécher ainsi ([ue de jacinthes llenries. Ce sont les iXen-:^ Heurs les pins en usage en ces circonstances.
Je fais visite ensuite au « Père » qui est avec un jeune missionnaire de l'intérieur ne portant pas la natte, puis au médecin français (pii a une jolie villa l()ut(^ neuve, mais \\n dispensaire
Deuxième année en Asie 177
assez sommairement installé dans une maison chinoise, avec les 800 piastres dont il dispose seulement par an. Dans deux pièces latérales il y a 8 lits ou plutôt 8 nattes sur des tréteaux. L'hôpital d'Hanoï lui fournit sans frais les remèdes et quelques instruments, mais il me parle avec envie de l'hôpital de la mission anglaise « aussi bien installé, à bien des égards, que notre grand liôpital d'Hanoï ».
Ayant perdu ma route, j'entre dans la première maison européenne, qui se trouve être le consulat anglais. J'ai ainsi pénétré dans les maisons des trois groupes européens qui se regardent ici comme des chiens de faïence, les Anglais et Allemands considérant que Pakhoi est destinée, dans un avenir prochain, à être annexée à Tlndochine, sans que pourtant les Français y aient de gros intérêts commerciaux, ni même des établissements qui puissent toujours rivaliser avec ceux des étrano-ers analoi^ues.
Je n'ai vu dans la principale rue de Pakhoi que deux succursales de maisons haïphonnaises.
La poste et l'école laïque française ont de belles maisons et ont, je crois, bon nombi"e de clients. Mais l'église du « Père » est une petite maison de peu d'apparence, et sa chrétienté se compose enpartiedechrétiensquisont de l'Annam ou des environs de Pakhoi ; il est là surtout comme le représentant des missions de l'intérieur auprès du consid français, qui raj)puie puissamment, et voit d un ccil méfiant les établissements des missions protestantes.
Un cimetière français où il y a 3 tombes a été récemment acquis et enclos (en 1901). Le cimetière anglais est plus ancien et plus rempli. Quant aux Chinois, un édit du mandarin leur a interdit désormais d'inhumer leurs morts dans les champs à moins de deux lis ( 1 li = 500 mètres) des habitations européennes.
tJi^c rpissiop parrpi les lépreux
Après déjeuner, visite à la mission anglaise (C. M. S. — c/iurc/i mission society). Higli cliurch en général, ses représentants
sont ici très larges, mais le service divin est high chiirch. Le directeur est un médecin, certainement une des personnalités les plus intéressantes que j'ai rencontrées en Extrême-Orient.
On entre dans l'enceinte de la mission par une ])orte près de laquelle un grand terrain, encore vide, est destiné à recevoir une église. Il n'y a encore, comme dans toutes les autres missions, qu'une salle de réunion, mais celle-ci est très grande déjà et pourtant archi-pleine tous les dimanches, paraît-il. La mission, il est vrai, travaille ici depuis une vingtaine d'années. Elle comprend actuellement 3 médecins, un clergyman, les femmes de deux médecins, deux nurses ou infirmières-diaconesses et une institutrice. Je note l'importance considérable de ces deux éléments : médical et féminin.
Le docteur me montre sa salle de consultation, le dispensaire, les salles où il donne des consultations pour les yeux, où il range ses nombreux instruments, dont un fort beau microscope : tout cela très simple et très propre. La simplicité est voulue, car il ne faut pas, me dit le docteur, que les Chinois nous voyant très riches, viennent à nous pour avoir de l'argent. Le nombre des Chinois baptisés depuis l'origine est de 300.
Le docteur me fait visiter les diverses classes pour garçons, fdlettes, femmes. Deux infirmières demeurent dans une tour qui domine toute la ville et la campagne environnante. On la voit de loin en mer. La mission anglaise n'est pas au nord de la ville comme les autres maisons européennes, mais juste contre la ville à peu près au milieu de sa longueur, de l'autre côté d'un très grand marché au poisson.
Enfin voici la partie la plus saisissante : la léproserie. Il y a là 80 malheureux — hommes et femmes séparés — quelques enfants aussi. Le quartier des femmes est sur un plan conforme aux usages chinois qui veulent cpie les femmes vivent retirées. Il y a une petite cour intérieure à laquelle on pénètre d'un côté seulement, et encore le passage qui y donne accès est-il barré par une construction de telle sorte qu'on ne puisse, de loin, voir l'intérieur de la cour.
Deuxième année en Asie 179
Les lépreux sont incurables au dire du docteur, mais on peut beaucoup adoucir leur état. Ils ont aux pieds, aux i ains, au nez, aux joues, des plaies hideuses ; la lèpre de certains autres leur raidit les doigts, de telle sorte qu'ils sont toujours recroquevillés.
Plusieurs-de ces lépreux sont chrétiens. Dans une salle, Tun d'eux était entrain d'expliquer l'Evangile de St Matthieu à ses compagnons. Ils se soignent autant que possible les uns les autres, le docteur venant souvent voir ce qu'ils font. Sa femme s'occupe des lépreuses. Il me dit tout cela d'un ton très égal, comme une chose très naturelle ; je sais d'autre part que c'est un médecin excellent, et l'on sent que c'est un chrétien excellent aussi. Quand on pense à l'amoralité ou immoralité de plus d'un médecin, on voudrait voir partout réalisé cet idéal de Pakhoi : des chrétiens et des chrétiennes soignant les malheureux en même temps avec /b/ et avec compétence.
Plusieurs de ces chrétiens sains ou lépreux de la mission anglaise avaient vraiment des figures d'une expression si douce, si différente de celle des païens ! Cette constatation a paru plus sensible au D' H. que mes félicitations sur son installation matérielle et quand nous nous sommes quittés, nous nous sentions en pleine communion d'esprit et de cœur.
Au lieu de soigner tous ensemble le même grand jardin, les lépreux ont chacun un petit carré qu'ils cultivent ; de même dans une sorte de hangar, le long des murs, sur des briques ou des trous noirs, voici une masse de pots des formes les plus diverses, ce sont 80 cuisines. Chaque lépreux, autant qu'il le peut, fait sa propre cuisine. Les Chinois aiment bien cela souvent, et les lépreux sont particulièrement contents d'être occupés de toute manière.
En me serrant la main sur le seuil, le docteur me dit : « Bientôt Pakhoi sera français ». J'espère que, si cela arrive les missions étrangères protestantes, notamment la C. M. S. pourront continuer leur œuvre, et je suis heureux d'avoir noué des relations personnelles avec tant de gens de Pakhoi indistinctement.
Trois ans en Inrhc/iine
Hanoï, l'.l Jévrier.
Clôture de rExposition, un vrai enterrement, même pas de première classe, sans discours, avec les pauvres soldats faisant la baie sous la pluie terrible.
Cliclic de Vltluslratiûn.
Exposition dUcinol {Vue prise apris le typhon i.
19 fèi'iier.
Je courais tout le long du jour après mon boy pour le gronder, le pauvre indjéclie allait jusqu'à faire le thé dans la bouillotte d'eau chaude, cirer les souliers jaunes avec du cirage, renverser les seaux de toilette sur les parquets fraîchement cirés, etc.. En revanche balayer sous les lits ou enlever la poussière des meubles, paraissaient être pour lui de vraies aberrations. Enfin nous avons trouvé un phénix... sur les certificats.
fèvri
Mardi gras. La journée se passe à répartir en 15 caisses, pour les postes éloignés, les envois des Femmes de France, avec l'aide de 1 ou 3 soldats.
Deuxième, année en Asie tHl
A l'hôpital je donne une petite brochure, à 3 soldats Suisses : Voix du passé; sur la couverture est reproduite une photographie de Fohélisque de Morat, entouré par les soldats, pour le culte cjui eut lieu pendant les manœuvres de 1899. Or deux de mes légionnaires y assistaient et ont entendu l'allocution dont je leut remets le texte.
Toujours horrible crachin, la maison découle d'eau, tout se rouille et è'abîme.
Jeudi, 21) février.
Lu un article sur l'0(h/ssce expliquée par les instructions nautiques des marins phéniciens et grecs, après une croisière en Méditerranée. Même en Extrême-Orient, malgré la difTérence des temps et des civilisations, on comprend mieux certaines choses antiques : les jonques ressemblent plus aux bateaux de l'antiquité et du moyen-àge que nos croiseurs ; les petites baies cachées (Calypso) dans les îles ont été et sont toujours des repaires de pirates. Les indigènes qui voient en Chine pour la première fois un Européen en casque et en blanc éprouvent quelque chose de semblable aux Indiens en voyant les Conquistadores, ou aux barbares en voyant les Grecs.
Même observation pour comprendre certaines expressions. Un enfant de Français et d'Annamite, reconnu, aura pour patrie iVaterland) celle du père ; pour langue maternelle {Mutter sprache) l'annamite.
.9 Mars.
A dîner deux jeunes gens qui tous deux s'ennuient mortellement à Hanoï: Tun passe ses soirées à jouer du piano, l'autre h jouer des piastres, ce qui est infiniment plus dangereux.
Visite à une jeune paroissienne, très anxieuse et embarassée. Son mari vient d'être nommé commissaire du gouvernement en plein Laos', h 70 jours d'Hanoï en pirogue et h cheval, cette jeune femme n'aime pas la solitude et ne sait si elle aura la force de volonté nécessaire pour résister à un pareil isolement. Il faudrait vivre en plein pays sauvage, à l'annamite, sans pain, sans poste, avec des lettres de France vieilles de trois mois quand elles vous parviennent.
^ Pages 18'i-185 : Couruiineiiieiit du roi du Laos à Suang-Piabant.
iS2 Trois ans en Indochine
. 1] mars.
Déjà 28" 8' ! En nos pays septentrionaux on dit : voilà riiiver enfin fini, quel bonheur ! — Ici on dit : Voilà l'hiver déjà fini, quel malheur! Aussitôt les habits blancs reparaissent, on ouvre les fenêtres jour et nuit.
li Mars.
Un petit lait montrant la délicatesse de nos soldats. J)iinanche dernier, l'Union était très nombreuse et il y avait qiiel(|nes assistants non membres. Autour de la table du goûter on écoutait une conférence sur Madagascar, par un des membres, et il y a eu un (ou rire intempestif d'un soldat légèrement gai. Le soir un des membres de l'Union nous écrivait en son nom et au nom de ses camarades une lettre d'excuses, nous assurant qu'un fait semblable ne se renouvellerait pas et que tous étaient très désolés de ce manque de respect en ma présence.
13 Mars.
Voyage à Nam-Dinh. Toujours le même paysage du delta ; rizières déjà vertes, mares où se baignent des canards sauvages, villages cachés derrière les haies de bambous, de h)ln en loin un gros banian chevelu abritant une pagode. Sur les routes et les mille sentiers s'entrecroisant, une foule d'indigènes allant et venant ; dans chaque gare ils montent et descendent aussi en très grand nombre, eux et leurs pauvres cochons ligottés à des bamljous, qui crient pitoyablement, avec des accents d'enfants qui sonfïVent.
C'est une des parties de l'Indochine et de l'Asie même où la population est la plus dense. Beaucoup de chrétientés indigènes oii Ton aperçoit, derrière les haies d'ihisciis fleuris, des Pères en soutane de lustrine sur pantalons khakis, surveillant la culture de leurs jardins potagers.
La ville se sépare en deux parties assez distinctes. Près de la gare, de grandes avenues où donnent les casernes de tirailleurs, les bàtiments de la cotonnière, les logements d'officiers, la résidence, etc, puis la ville indigène très propre, presque aussi grande et plus riche que celle d'Hanoï. Elle a gardé tout son cachet et la rue des cercueils, • celle du vieux fer, celle de la poterie, celle du cuivre, etc .. sont bien curieuses. Dans la rue des Chinois, il y a un très grand mouvement et à côté de jolies boutiques, de belles pagodes et des maisons de commerce chinoises bien achalandées.
Deuxième année en Asie
L'après-midi après le culte nous avons été au marché, très grand aussi.
C'est un vrai plaisir de curiosité pour moi que de regarder toutes ces petites boutiques, et les mets, les pâtisseries si étranges qu'on y vend. Rien n'est moins attrayant par exemple.
l-i Mars.
Le 9' colonial envoie 2 compagnies à la frontière du Yunnan. Hier soir un petit service d'adieux a eu lieu dans la salle et ce matin je suis allé sur le quai distribuer tabac et lectures à quelques hommes. La musique jouait et les partants étaient en tenue de campagne (toile bleue).
Il y avait ce matin 301 malades à Thôpital. Il est décidément trop petit, car il est presque toujours encombré.
Diiihuuhe [').
Le culte à rhù[)ital a été troublé j)ar une légion de moustiques. Prédicateur et malades s'éventaient
Cliché de V lllusl ration.
Soldats suri'eillanl le transport des vivres par les coolies.
a qui mieux
mieux pour les chasser. Retrouvé là un légionnaire vu il y a un an : il portait alors un nom français, quand il était déserteur allemand, maintenant qu'il est naturalisé français, il a repris son nom allemand.
il') Mars.
Nombreux mouvements de troupe. Le matin à la gare je vais attendre un détachement arrivant de France ; l'après-midi je leur porte un peu de tabac à la citadelle. Il dormaient profondément (à 3 h.) dans les lits avec moustiquaires, double joie, car depuis 50 jours ils n'avaient connu que les planches et les mor-
Couronne ment c
sures d'insectes. Nouvelle visite à la gare pour adieux à un autre détachement.
11 mais.
Première répétition des chansonnettes, monologues et de la comédie que préparent les soldats. J. représentait la Censure gV biffait d'un trait de plume les numéros du programme jugés peu convenables. Sans cela les soldats ont tout préparé eux-mêmes et sont absolument libres. Du salon où je travaillais, il m'arrivait des échos de chanson sentimentale sur un air traînant comme en chantaient mes jeunes ouvrières de Gorbeil, ou des plaisanteries de soldats, de bleus, de corvée, etc.. Je crois que les acteurs s'amuseront comme des rois.
24 mars.
En passant près des villages on est assailli maintenant bien plus que
uans-Prabam
Cliché de ïlllustration.
l'an dernier, par des bandes de gamins demandant « ine sou » ou « nam sou » pour les « ti nhos » (prononcez ni aou\ Quelques-uns même nous ofl'rent des fleurs, comme en Suisse. La mendicité est d'ailleurs une importation européenne et ce sont les catholiques indigènes qui fournissent le plus de mendiants.
'J / mars.
L'exploitation du chemin de fer en pavs neuf est sujette à quelques surprises. L'autre jour à Bac Hat, c'était un tigre qui venait la nuit inspecter la gare. Hier en plein midi c'est le chef de la station de Dunghia qu'on larde de coups de couteau et auquel on arrache la langue avant de voler la caisse. D'ailleurs le pays continue à être bien tranquille et il y a moins de troupes présentes que depuis nombre d'années.
XS6 Trois ans en Indochine
Dimanc/ie '29.
Grande représentation théâtrale au presbytère. Ces deux moissonnent drôlement ensemble et la chose paraît assez étrange aussi.
C'était assurément une situation anormale pour un pasteur, que de préparer son sermon le samedi soir dans une chambre transformée en scène, entre une perruque et un pot de rouge. Malgré tout, le vin était tiré, il fallait le boire et en souriant. Tout s'est d'ailleurs assez bien passé, sauf une brouille entre acteurs au dernier moment qui a enlevé une partie des auditeurs.
.'}{) mars.
Visite de M. Mercadier rentrant de tournée. Il a eu son pousse-pousse cassé en chemin dans la liante région, mais revient très content. •
Semaii^e Smpic à Hapeï et au dehors
Santal/, 31 mars.
Il y a (|uel((ues jietits pourparlers au sujet de la salle habituelle— Técole — dont les bancs auraient été cédés à un cafetier pour une représentation théâtrale ; vérilication faite les « artistes » sont restés on ne sait où sur le haut fleuve, et je dispose du matériel.
Pendant mon dîner, un soldat vient me tenir compagnie : ancien camelot parisien, figurant au Chàtelet, etc.
i" açril.
Visite à la citadelle; pour la première fois depuis 16 mois, je suis quasiment mis à la porte, fort poliment d'ailleurs, par un capitaine, qu'une longue conversation fait revenir enfin sur son impression première. Il ne savait pas d'abord que j'étais nommé par le général, et objectait à ce que je visite les hommes dans les chambrées, ce que l'on m'a toujours permis partout. Il m'a déclaré que mes paroissiens valaient mieux que les autres soldats et qu'à Madagascar il avait eu « moins d'embêtements avec les pasteurs qu'avec les Pères » : il a même fait un
Deuxième année en A^ie
don anonyme pour la restauration de je ne sais plus quel temple là-bas. Finalement il m'a invité à aller le voir. Quel dommao-e qu'on ne puisse pas plus souvent avoir des conversations aussi loyales avec des gens dont l'avis est différent mais si réfléchi et respectable.
J'avais convoqué les soldats qui désireraient communier dans ma chambre. Il s'en est présenté 5 : 2 protestants de vieille souche, 2 prosélytes dont un reçu par moi l'an dernier et qui allait communier pour la première fois. Ce fut, comme toujours, très solennel dans sa simplicité, autour de la table boiteuse, devant le lit à moustiquaire, tous les soldats en dolman blanc comme les néophytes du premier siècle. La plupart m'ont ensuite accompagné à la chaloupe.
Hanoi, dimanche û.
Visité une curieuse pagode, plutôt chapelle d'une bonzerie, entourée de tous côtés par les dépendances de la mission. Une douzaine de grandes idoles en bois doré, deux fois
Intérieur de Pagode cambodgienne.
Cliché de [Illustration.
2S'S' Trois ans en Indochine
grandeur nature, y sont serrées sur des gradins dans un fort petit espace.
D'autres, plus petites, sont encore juchées sous le toit, audessus du dernier gradin. Dehors, dans une petite niche, il y a une statuette en pierre d'un caractère tout à fait archaïque.
Jeudi-Saint.
Décidément, la cure d'àmcs individuelle auprès des soldats est ici ce qui donne le plus d'encouragement. Un pauvre Saint- Gallois, ne parlant qu'allemand, a communié ce matin à l'hôpital ajirès m'avoir remis une lettre bien touchante.
L'épidémie de peste diminue. Il n'y a eu que trois décès
d'Européens.
Vendredi-Saint.
Je vais visiter les tombes solitaires de deux enfants. Les fleurs abondent autour d'elles et en particulier ces buissons de roses annamites qui ont un air si gai. Le cimetière parait \\n champ de repos très fleuri et joli aujourd'hui. Au pied des deux petites croix blanches croissent des pensées et des œillets. Nous en cueillons quelques-uns pour les envoyer aux deux pauvres mères, en France.
Pâques.
Dimanclie de Pâques gris et cracliinant, ce qui n'empêche pas les bancs du temple d'être presque pleins. Beaucoup d'émotion pendant le service, pendant la Sainte-Cène surtout; les jours de fête rappellent tant de choses !... Une pauvre Alsacienne pleurait à chaudes larmes, sous son grand nœud.
Avec le Gouveri^eur et> voyage. — ï;oi>i>ears suprêipes... et laippoi>i7en>ei>t.
Lundi soir, 13 as>ril.
Départ de bonne heure pour Dapcau. En approchant de Bac- Ninh, à chaque gare et souvent aux passages à niveau conduisant à des villages, spectable inattendu : étendards déployés, etc., pour saluer le gouverneur qui va revenir de voyage. Ces étendards consistent essentiellement en un carré rouge d'un
Deuxième année en\Asie
mètre de côté environ, avec dessins et caractères dorés ou coloriés, bordé d'une ou plusieurs raies et d'une dente-
lure souvent blanche, le tout fixé à un bambou quelconque.
La plupart des porte-étendards ont une étole rouge assez défraîchie, par-dessus leurs misérables vêtements brunâtres. Ils se rangent à droite et à gauche d'une sorte de reposoir surmonté d'un parasol. Là sont, sur une coupe, de très gros fruits et divers objets, notamment de petits panneaux aux vives couleurs dont j'ignore le sens, avec des peintures très bien faites. D'autres membres des délégations portent des espèces de masses en bois sculpté et doré, en haut de bâtons rouges.
Tout cela, et le manque de soldats dans les rues de Dapcau, me fait pressentir que ma réunion sera peu fréquentée. En effet, quatre artilleurs seulement ont pu venir.
On accroche à la queue du train le wagon-salon du gouverneur, et comme je suis dans le wagon de tête, j'ai reçu à une station les salutations les plus profondes d'un vieux bonhomme en belle robe bleue. Tout de même ces gestes lents et ces poses hiératiques contrastent singulièrement avec le train qui arrive si vite et stoppe à peine un instant. Les porte-étendards sont toujours le long de la voie, depuis ce matin. Cette étiquette était sûrement plus faite pour le temps où l'empereur arrivait en chaise ou à dos d'éléphant sur la route mandarine.
Pour faire monter une rampe à notre train trop lourd, juste avant le grand pont, on lance une locomotive à notre suite et le mécanicien, intimidé sans doute, frappe si fort le wagonsalon que les vitres se brisent et les lumières s'éteignent dans tout le train. Pour un peu plus, il m'envoyait dégringoler dans le Fleuve Rouge.
Mardi, i4.
Le wagon du gouverneur s'est détaché et a redescendu la rampe jusqu'à Gialam, où il est allé buter contre un fourgon. Trois officiers ont été légèrement blessés, mais le gouverneur n'a rien eu.
Un ébéniste quitte un magasin d'Hanoï parce qu'il ne se trouve pas assez payé. Or il a 5.700 francs par an. Il entre aux travaux ]:)ublics, où il gagne moins, mais il aura son congé en France de temps à autre, et puis il senx fonc-ti-o/i-nai-re !
Deuxième année en Asie 191