Luc, VII, 36, 40. — 2. Luc, VU
ticité de la tradition, la trace fort nette d'un des pieds du Sauveur.
Il ne nous reste plus à yisiter de ce côté de la ville qu'une vieille église, celle de Saint- Jean l'Évangéliste , que certaines personnes appellent du vocable de Saint-Pierre. Je pourrais bien vous montrer quelques informes décombres que Ton prétend avoir été le palais de la reine des Adiabéniens \ cette princesse kurde venue des bords du Tigre en Judée pour embrasser la loi de Moïse, à la suite d'une vision que raconte Flavius Josèphe*. Elle était enceinte lorsque son époux Monobaze reçut en songe l'ordre d'envoyer à Jérusalem, et de consacrer à Jébovab, Hélène et son fils Izates, qu'elle portait dans son sein. La reine d'Adiabène vécut de longues années dans la ville sainte, chérie du peuple, qu'elle comblait de largesses.
Je m'arrête devant une porte d'assez belle apparence; au-dessus s'élèvent une haute
1. Voy. le chapitre de la topographie de la ville ancienne. — 2. Antiq., XX, 2.
maison et un minaret. Cette maison est un couvent musulman. J'ouvre d'autorité la porte, car je vais dire bonjour à une ancienne connaissance, et j'entre en crianti selon l'usage : Destour! C'est une formule d'avertissement pour que les femmes, s'il s'en trouve, aient le temps de se cacher. J'arrive au seuil d'une grande chambre très-propre :
deux vieillards , un chapelet entre les doigts, sont assis sur un large divan, recueillis dans l'aspiration de leur pipe. L'un d'eux, coiffé d'un filtre conique en feutre gris, dont le bas est serré par une mince compresse en calicot vert , malgré l'étrangeté de sa coiffure, respire dans toute sa personne un air de douce dignité : sa barbe d'argent s'étend, brillante, sur son vêtement d'une blancheur irréprochable ; ses yeux, vifs et ombragés de sourcils encore bien noirs, s'animent de joie à ma vue. L'autre personnage m'est également connu, c'est Hadji-Moustapha, mon compagnon de route de Jaffa.
Ehlan ou Sehlarif Marhaba (bienvenue et prospérité), disent-ils en se levant et en me
tendant les mains , et me voilà de plain-pied comme chez moi, mis à Taise par cette grave et sincère cordialité dont les vieux musulmans ont conservé le secret. Je visitai rapidement la chapelle bâtie par les croisés en l'honneur de saint Jean TÉvangéliste, et je restai plus d'une heure à causer avec mes hôtes, qui ne voulaient absolument pas faire servir le café. Or, le café est l'essence de toute visite arabe, il est même le maître des cérémonies qui en règle la durée. Lorsque vous entrez chez un musulman, si le propriétaire de la maison, dès que vous êtes assis, commande à son domestique le café et le tchibouq, le sens est qu'il est occupé, qu'une longue visite le dérangerait. Quand, au contraire, il attend, pour vous offrir le moka, que vous ayez tenté une ou deux fois de vous lever, c'est que vous n'êtes pas importun et que vous avez bien choisi voire temps.
Je n'ai point sténographié notre conversation, que le lecteur se rassure... ; mais puis-je laisser échapper celte occasion de lui dire, aussi brièvement que possible, tout ce que, pen-
dant mon séjour à Jérusalem, j'ai pu apprendre snr les derviches et sur leurs institutions? Des six grands ordres religieux de l'islamisme (Qadry, Roufay, Ulwany, Nakhcbébendy, Bektachi, Mewléwy), deux seulement, les Qadry et les 3ïewléwy sont représentés à Jérusalem par un corps de communauté.
Les premiers, appelés vulgairement deryicbes hurleurs, épouvantent par leurs cris nocturnes le quartier de la caserne, où ils se réunissent, une' fois par semaine, pour se livrer à leurs exercices religieux. Le prieur de la congrégation se place dans une petite niche pratiquée dans le mur de la chambre, et les confrères, formant deux cercles concentriques, opèrent pendant des heures entières, au son d'un gros tambour enroué et de deux cymbales, des évolutions interminables autour de l'oratoire. Cette pieuse gymnastique consiste à avancer toujours du pied droit, en balançant d'avant en arrière le haut du corps et la jambe gauche, chaque oscillation amenant le cri y a hou (ô lui!), qui, d'abord assez modéré, devient graduellement plus sonore,
et bientôt rapide, haletant, frénétique, de manière à faire croire aux gens non prévenus qu'Us ont dans leur voisinage un sabbat de bêtes féroces. Peu à peu le vertige s'empare des hurleurs : tombés dans un véritable délire, exaspérés jusqu'à l'entier épuisement de leurs forces, écumants, les yeux hagards, ils finissent par succomber à la fatigue, et s'afEsiissent sur eux-mêmes, en râlant , dans les convulsions d'une épilepsie extatique. Les Roufay vont phis loin : dans la période suprême de leur ivresse, ils saisissent des poignards, qu'ils s'enfoncent dans les muscles des bras et des jambes; des fers rouges, qu'ils lèchent et mordent avec enthousiasme ; le tout sans en être incommodés, grâce sans doute à quelque recette dont ils dérobent le secret au vulgaire. Les Mewlévy ou derviches tourneurs , institués en 1273 par Mewlana Mollah-Khounkiar, n'ont rien de cette fougue sauvage; ils se distinguent, au contraire, entre tous les derviches par leur douceur et leur urbanité. Leur danse religieuse, qu'ils appellent sémaa^ s'accomplit au son d'un tambourin et d'une flûte ;
et, bien que fort originale, elle n'ofifre pas les contorsions et Tentralnement frénétique de celle des autres ordres. Neuf ou onze confrères, espacés circulairement, étendent leurs bras en croix, ferment les yeux, et se mettent à tourner sur le talon du pied droit , changeant de place peu à peu de manière à opérer une révolution complète autour de la chambre, comme les planètes, qui, tout en continuant leur rotation, poursuivent leur course selon leur orbite. A certains moments, le mouvement s'arrête pendant que le supérieur récite une oraison. Cet étrange exercice dure plusieurs heures, sans que les adeptes paraissent étourdis.
L'église de Saint-Jean l'Évangéliste est un couvent de derviches tourneurs. Le cheick qui me recevait avec tant d'affabilité , jouit à Jérusalem d'une grande considération ; bien qu'il ne soit pas riche , il a l'honneur d'être quart de balayeur du saint tombeau de Médine et sous-intendant des mèches de lampe du Haram-Chérif. Ce n'est donc pas un petit personnage.
A ceux qui s'étonneraient de ces titres magnifiques, objets de tant de jalouses convoitises, je me ferai un devoir d'expliquer comment le sépulcre du Prophète est placé sous la surveillance spéciale de quarante custodes» renforcés de trois cents substituts. Celte pieuse milice vit des aumônes que leur envoient les fervents sectateurs de l'islam, et trouve ainsi le moyen d'entretenir grassement sa sainte oisiveté , tout en acquérant pour le ciel d'innombrables mérites dans Tordre spirituel. On les appelle farrasch (balayeurs), vu le soin qu'ils mettent à entretenir la propreté du sanctuaire. Il était cniel de restreindre à quelques privilégiés l'accès de celte source précieuse de grâces célestes; aussi, par une heureuse combinaison , trouva-t-on le moyen de créer cinq cents farrasch honoraires, à qui l'on concéda la faveur de participer, par la communion d'intention, aux mérites des serviteurs effectifs du tombeau révéré. Cet inappréciable avantage ne coûtait qu'une offrande pécuniaire, somme assez ronde destinée à consoler de leurs fatigues les saints balayeurs de
178 TROIS AXS EN JUDÉB.
Médine. Le procédé, donnant de bons résultats, on élargit le cercle de la confrérie, on augmenta le nombre des élus, sans pour cela créer dé nouveaux titres, et chaque brevet de farrasch honoraire fut divisé en vingt-quatre carats. De cette manière, on fait plus d'heureux, et les aumônes croissent à proportion.
Le service de la mosquée d'Omar, celui du tombeau de David ont adopté le même système, le trouvant bon à imiter; le ciel y gagne, et les gardiens des sanctuaires s'en trouvent bien.
Malgré l'amabilité du prieur des Mewlévy, et le plaisir que je trouvais dans la société de mon ancien compagnon de route, M oustapha, je ne pouvais cependant leur donner toute ma demi-journée; je les quittai donc pour aller visiter un autre tekkU^ belle construction moresque, aujourd'hui veuve de sa garnison religieuse. C'est le tehkié de Kasséki stUtane^ connu des chrétiens sous le nom d'hôpital de Sainte- Hélène.
Le titre de khasséki ou privilégiée s'attache à la principale épouse du souverain, lorsqu'elle lui donne un fils. Quand sultan Soli-
man le Canoniste prit à cœur de rendre florissante la sainte vilie, trop longtemps abandonnée, Tune de ses femmes, la mère du prince qui fut depuis Sélim II, la fameuse Roxelane enfin, voulut avoir sa part dans cette œuvre de régénération, et fonda à Jérusalem un hospice magnifique qu'elle dota, grâce à la générosité de son époux, d'immenses revenus. On devait, dans cet établissement de charité, recevoir les pèlerins de l'islam, trop pauvres pour s'entretenir à leurs frais, et distribuer chaque matin aux indigents de la ville du pain et du pilaw préparé largement pour eux dans les vastes chaudières que l'on y voit encore. Cette khasséki sultane, cette reine priviléyiéey si Ubérale dans sa charité, ne pouvait être pour les chrétiens que la grande reine, la mère de Constantin, sainte Hélène, dont le souvenir leur rappelle une ère de faveur illimitée. Ainsi s'établit peu à peu* l'appellation actuelle
1. Quaresmius, qui écrit au commencement du dixhuitième siècle, n'en pade pas encore.
que Ton répèle aux pèlerins , et le tekkië de la sultane ottomane devint rhôpital de la sainte.
La charitable musulmane ne pouvait pas supposer que l'on dépouillerait un jour sa mémoire au bénéfice d'une princesse chrétienne. Peut-être, pourtant, se serait -elle consolée de ce mauvais tour que lui ont joué les guiaours — entre ennemis, c'est de bonne guerre ; — mais, après avoir affecté des revenus perpétuels pour faire vivre son œuvre, après avoir fondé des wakoufs considérables pour en assurer à jamais l'entretien, que dirait-elle de voir le splendide édifice en ruines, les marmites vides , les pauvres renvoyés à jeun^ oublieux du chemin qui conduit à la porte hospitalière? Que dirait-elle en apprenant que cette impudente violation de ses pieuses volontés a pour auteurs des musulmans, les fils de ceux-là mêmes en qui elle avait mis toute sa confiance et qu'elle avait spécialement chargés d'exécuter ses intentions? Ce sont les gardiens qui ont pillé le trésor; ce sont les bergers qui ont dévoré le trou-
peau; ce sont les tuteurs infidèles qui ont dépouillé l'orphelin.
Voyez ces trois immenses portes si élégantes dans leur forme élancée avec la trifoliation de leurs cintres et leurs, riches stalactites — portiques majestueux qui donnent accès à une vaste ruine — n'est-ce pas bien là une image exacte de Tempire d'Orient sous la dynastie ottomane? De sages règlements, un plan complet d'organisation savamment combiné, un système ingénieux d'administration, façade imposante et trompeuse d'un édifice qui croule; et à l'intérieur, dans la pratique, partout Tincurie, le pillage, la démoralisation.
. Les biens de mainmorte ou Wakouf, réserve précieuse pour un empire dont la constitution est théocratique, s'il savait les administrer avec intelligence et honnêteté, condamnent à la stérilité plus d'un tiers des ressources publiques. Tout établissement religieux, mosquée, collège ou hospice a, comme apanage, un certain nombre d'immeubles dont les revenus, affermés par des baux à longs termes sont administrés par des fidéi-commissaircs
OU Muteioelli. D'après les prescriptions qui règlent la matière, chaque fois que l'inaracuble wakf change de main par décès ou par renonciation du fermier, les Mutewelli doivent faire une adjudication au plus offrant pour fixer le taux du nouveau bail. Mais, au lieu de cela, les redevances imposées primitivement , lors de la fondation (dans un temps où la piastre valait cinq francs et non vingt-deux centimes comme aujourd'hui), se perpétuent sans augmentation aucune, malgré l'énorme change-^ ment de valeur des monnaies; de sorte qu'une dotation de vingt mille piastres n'en vaut plus réellement que mille. Celte différence monstrueuse qui ruine les Wakoufs enrichit les Mutewelli , car, à toute transmission de biens de mainmorte, ils savent parfaitement mettre un prix à l'apposition de leur cachet sur l'acte de mutation; formalité indispensable pour donner à la transaction force et valeur. Le nouveau bail est une copie exacte de l'ancien, le chiffre de la redevance (héker) n'est pas changé, mais, comme il serait fâcheux que la sounne dont le Wakouf est frustré profitât au
preneur, le MuteweUî s'en charge et consent à accepter un cadeau qui se débat de gré à gré. En vertu de cette honnête administration, les revenus des fondations religieuses s'égarent dans quelques poches particulières et ne suffisent plus même aux grosses réparations des édifices qui vont s' écroulant de jour en jour. L'hôpital de Sainte-Hélène a pour dotations des propriétés immenses, entre autre» tout le territoire de Beilléhem ; entrez, et voyez dans quel état il se trouve ! Il est vrai qu'il y a des Mutewelli, des Nazirs ou intendante, même un iiiinistère spécial des WakoufsàConstantinople. Ces déplorables abus proviennent des hommes bien plus que de l'organisation elle-même; quoique le système des Wakoufs ait en soi de graves inconvénients , .il a toujours été néanmoins l'idéal de la constitution de la propriété dans toute théocratie. Pour n'en citer que le plus ancien exemple. Moïse n'a-t-il pas rendu Wakouf toute la terre promise, en réduisant à cinquante ans * la durée des baux emphy-
.1. Lé?it., XXV, 13. - ■ '
téotiqaes? Dans la société hébraïque, le propriétaire véritable, c'est Jéhovah* ; le Mulewellî, c'est le premier occupant; Tacheteur n'est que fermier temporaire. Et, quoique cette règle , qui rend les biens-fonds en réalité inaliénables, ne s'applique qu'aux propriétés rurales, par suite de la prédilection du législateur pour la vie nomade, elle étend le même privilège aux biens urbains du clergé, c'est-à-dire des lévites *, l'élargissant même jusqu'à leur accorder un droit de réméré perpétuel.
Nous voilà bien loin du Tekkié de Kasséki sultane. En effet, chaque pas nous en éloigne; avant le coucher du soleil , nous devons assister aux exercices religieux des juift pleurant sur les ruines du Temple. Suivons cette longue rue ornée de plusieurs jolies fontaines, sans eau bien entendu de par les soins des Mutewelli ; au bout de cette rue, un petit détour, à ^gauche, nous permet d'admirer un très-beau portail moresque,