Actes, VIII, 26 et suiv
A deux heures, je remonte à chevâl; la route, pour être dans la plaine, n'en est guère meilleure; autour de moi toujours la même nature triste et désolée, Fabsence presque complète de végétation. Je fais un léger biais sur la gauche pour visiter le tombeau de RachelS métamorphosé en oualy musulman; il est très- vénéré de tous les habitants du pays, mais il ne conserve plus aucun caractère d'antiquité, et, après raille ennuyeux détours à travers de nombreux plis de terrain, qui font ressembler cette campagne dépouillée à une collerette du temps de la Ligue, j'aperçois derrière un dernier tuyau un gros tube de maçonnerie entouré de quelques masures.
C'est le couvent de Saint-Georges.
Ce monastère est le Bicétre de la Palestine, comme le couvent de Saint-Antoine, près de Tripoli, est le Cbarenton de la Syrie ; de tous côtés on y envoie des aliénés auxquels on fait subir indistinctement le même traitement. Le
1. Genèse, XXXV, 19 et 20. — I. Rois, X, 2. — Safnt Jérôme, tur les lieux hébraïques j et lettre à Eustochie. AdamnanuSf de locissanctis, livre II, chap. vi.
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moyen coratif consiste à les attacher à nnc espèce de câble en fer qtii senrît, rapporte-l-ôn, à enchaf oer le saint martyr ; au bout de trèspeu de temps , la raison leur revient, comme chaôun ici pourra l'attester. Cette croyance est si généralement répandue que Grées ou mu* Sulmans se soumettent à cette épreuve , convaincus de son efficacité.
Sur les derniers degrés d'une des collines qui bornent la vallée s'élagent trois vastes bas» ftins creusés dans le roc et cimentés à l'intérieur, dont on attribue généralement la construction à Salomon. Ces vasques ont en moyenne trois cents pas de long sur une centaine de large« l'inférieure étant la plus grande des trois; leur profondeur varie de vingt-cinq à cinquante pieds. Près de la vasque supérieure se trouve un fortin carré, bftti par le sultan Selim^ en même temps que les rem<»
parts de Jérusalem, et appelé Ralaat-el-Bourak, puis un peu en deçà, en levant une pierre qui couvre une espèce de margelle, on descend par un escalier dans un souterrain voûté. C'est ce qu'on nomme ordinairement la Fon-
taineScelIée. Dans cette cavité coule une source limpide assez abondante , dont les eaus se dirigent vers Jérusalem au moyen d'un aque^ duc en mauvais état«
Lorsque feus suffisamment examiné les vasques de Salomon , sentant le besoin d*é-* chapper un instant au soleil ardent qui faisait bûttHlir ma cervelle, et pas un arbre ne se trouvant aux environs, je me décidai à entrer dans le blockhaus délabré pour 7 chercher un peu d'ombre* Sous la porte se tenaient deux ou trois Bachi-Bozouq accroupis sm* leurs genoux di^vant leur chef, petit vieillard au teint basané, à l'œil vif, à la barbe rude, qui trônait majestueusement sur une natte délabrée, daignant, pour mieux savourer les joies de sa pipe, condescendre à faire la conversation avec les guerriers placés sous ses ordres. A mon entrée, tous se levèrent, et le commandant de la place, m'offrant avec beaucoup de cordialité le coin d'honneur, m'invita à m'asseoir à ses côtés, en me disant en turc : 5owy&u/roun^ rahat otouroun (faites comme chez vous, mettez^-vous à l'aise).
En dix minutes je savais qu'il était Kurde, chef de vingt-cinq cavaliers, envoyé par le pacha de Jérusalem pour veiller à Tordre public sur la route d*Hébron et pour garantir le couvent grec de Kheder (Saint-Georges), que les gens d*Abougosch menaçaient de surprendre.
Je venais de visiter ce couvent; je saisis donc l'occasion pour faire jaser mon hôte et compléter ma visite au moyen des renseignements qu'il pourrait me donner. Je m'attendais à l'étemelle histoire du Dragon et de la Princesse ; mais par bonheur le saint Georges des musulmans n'a rien de commun avec celui des chrétiens.
« Le prophète que ces mauvais Arabes appellent Kheder^ me dit le commandant, nous le nommons Khizréléss, et nous avons raison ; je vais vous le démontrer. Au temps des Benî- Israël vivait un homme aimé de Dieu; on l'appelait Eless ou Elias, C'était un bon et fidèle musulman. Aussi voulant en faire son prophète et se servir de lui pour ramener les hommes égarés dans le mauvais chemin. Dieu lui
dit : « ya, prêche la vraie doctrine ; et pour que « ces pécheurs endurcis croient à tes paroles, i^ désormais partout où ton pied se posera, « fût-ce sur le sol le plus sec et le plus stérile, « il y poussera de Therbe fraîche et des fleurs ; < si tu fassieds sous un arbre desséché , il « reverdira et se couvrira de feuilles ; et , à « cause de cela, on ajoutera à ton nom celui « de Khyzr (en arabe Kheder) , c'est-à-dire le « Verdoyant. » Kheder n'est donc que le surnom d*Eless , et nous avons conservé, mieux que les Arabes, Tintégrité de la tradition.
— Je me plais à vous en rendre témoignage, lui répondis-je pour exciter sa verve en flattant son amour^propre national ; mais je m'étonne de trouver ici un couvent b&li en l'honneur du prophète Verdoyant; le saint homme n'a jamais dû y passer. Voyez autour de nous ; aussi loin que s'étend la vue , je vous défle de trouver un seul arbre ; quant aux fleurs et à la verdure^ le soleil y a mis bon ordre.
— Patience, me répondit Kutchuk-Aly (c'est le nom de mon Kurde), je vais vous expliquer cela, si vous avez la moindre curiosité de le
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^Yùir. Kfajzréléss donc, parcourant le pays pour y répandre la parole de Dieu, se rendait de Beitlébem à Hébfon. Là-bas dans le nord, à Tendrôît où se troiite maintenant le village de Kheder, babitait nn cheikh paissant, que ses tyrannies et ses brutaUtés avaient rendu redoutable dans tons les environs. Possesseur d'un territoire peu fertile, il guetta le pas- Sage du prophète, non pour se conterth*, mais pour faire servir à son intérêt persotmel le don merveilleux que le ciel lui avait départi. Khizréléss , au moment où n approchait des beurak (vasques), M saisi par les gens du cheikh et conduit à son chounè (donjon). « Je veux f lui dit le cheikh , que tu parcoures lous mes domaines, puisque tes pas sont bénis. Dès demain je te conduirai moi-même sur mes terres, et ne cherche pas à m*éehapper. Dieu lui-même ne saurait fenlever de mies mains. »
« Après une nuit passée dans un cachot obscur, le prophète se voit^ au matin, diargé d\me lourde chafrie dont son tyran tient for*^ tement en main Textrémité. Contraint par les
TROIS A^S £N JUDJËJS. S&l
menaces» et même par les coups, de eominaa cer sa pérégrination dans cet humiliant appor reil, il se met en marche» conduit par le cheikh impie comme le serait une hête de somme.
Tous deux se dirigent vers les vasques : maisi, ô merveille ! partout où passe l'homme de Dieu les moissons se flétrissent, l'herbe jaunit, les arbres se dessèchent ...
«Le cheikh s*aiiimant d'une fureur aveugle, ne rêve plus que vengeance ; et conune il était auprès des vasques, il veut y précipiter sou prisonnier.
« Khizréléss, accablé de fatigue et de chaleur, demande pour graine unique la permission de descendre dans la fontaine et de s'y désaltérer. L'impie y consent ; tenant toujours le bout de la chaîne , il ne craint pas qfxe sa victime lui échappe. Mais à peine le prophète est-'il entré dans la source, l'étroit conduit de l'eau s'élargit et lui livre passage ; il s'avancei te chaîne s'allonge à mesure ; il marche ainsi quelques pas, et prenant de l'eau dans sa main il en avale une gorgée.... Ses fers se brisent, le chemin se terme derrière
lui pour le séparer de son persécuteur. Kbizréléss venait de boire Teau de la vie ^ ; Dieu l'avait rendu immortel. Depuis lors il parcourt le monde, faisant tout verdir autour de lui, mais invisible^ sinon une fois par an, lorsqu'il se montre à Mino, près de la Mecque, accomplissant le saint pèlerinage.
« Quant au cbeikb coupable, lorsqu'on retirant à lui la chaîne il la vit brisée et veuve de son prisonnier, Iblis s'étant emparé de son esprit, il devint fou. »
Après avoir entendu cette curieuse légende de la fontaine Scellée, nous nous remettons en marche. Le plateau où nous sommes est na et stérile, la longue vallée qui court & notre droite est déserte. Au temps des rois de Juda cependant, là s'élevait le Versailles de la dynastie salomonienne. Près d'ici devait être Hétam, la maison de plaisance de Salomon entourée, dit Joseph * d'eaux limpides et de verts jardins; Hétam, où le roi-prophète aimait