‹ Trois ans en JudéeChapitre 76 sur 119 · Juges, XII, Set · texte numérisé non relu

Juges, XII, Set

commence, la déroute est complète. Abou- Saleh ne veut pas mourir sans voir une fois encore sa jeune femme et son nouveau-né ; emporté par sa fidèle jument, qui semble deviner son désir, il arrive couvert de sang devant cette grotte, où la Bédouine attendait avec angoisse l'issue du combat. A la vue de son cher Abou-Saleh que la vie abandonne, une révolution s'opère en elle; son lait se tarit. En vain l'enfant réclame en gémissant la nourriture accoutumée, elle ne peut lui offrir que de l'eau teinte du sang de son père expirant. L'enfant va donc mourir aussi, et Abou-Saieh n'aura pas de vengeur.

Éperdue de désespoir, la pauvre mère invoque Sitti MarJam ; aussitôt quelques parcelles de la roche se détachent, tombent dans l'eau et, s'y dissolvant, la transforment en un lait blanc et pur. Ainsi fut nourri par la faveur divine le rejeton du chef des Tâamry, jusqu'à ce que des jours plus heureux eussent lui pour sa tribu. H devint grand, fut vaillant et hardi, et le sanig d'Abou-Saleh ne resta pas sans vengeance. 9

Maintenant, quand, après un séjour de plusieurs années en Palestine, je songe aux opinions que j'avais apportées d'Europe et à l'idée poétique que je me faisais des mœurs arabes, voyant dans ees rudes enfants du désert autant de fils du chevaleresque Antar ; quand je me rappelle que , dans mon imagination , l'Arabe, ardent comme le soleil de Syrie, impétueux comme son coursier fidèle, passionné comme la nature vierge que n'a point domptée encore le frein de l'énervante civilisation, ne vivait que de liberté, d'amour et de vengeance..., vraiment je suis tenté de croire que pour conserver ses illusions il faut rester chez soi. Alors, tout plein du récit de notre cheikh, j'aurais vul'orphelin ,parvenu à l'âge d'homme, prendre la lance paternelle, grouper autour de lui les jeunes gens les plus aventureux de sa tribu fugitive, et, bravant les misères et les risques d'une vie d'exil, ne se donner trêve ni repos tant qu'il n'a pas immolé de ses vainqueurs autant de guerriers que son père avait de blessures, tant qu'il n'a pas versé du sang ennemi autant que sa mère a répandu de lar-

mes! Aujourd'hui, je finirai mon roman d'une façon moins dramatique, mais plus conforme à ce qui se passe quotidiennement : la veuve inconsolable , un beau jour , aura touché une somme consciencieusement débattue, et comme Abou-Saleh était un chef important, on aura complété l'indemnité en promettant de donner gratis à son fils, lors de sa puberté, une fille de la tribu victorieuse. Excellente affaire, car, au cours le plus bas, une fiancée lui aurait bien coûté 1000 ou 1500 piastres. Somme toute, une mort violente dans une famille finit toujours par rapporter un bénéfice. D'abord les parents, les amis, les voisins, les gens du même campement ou du même village , jettent feu et flamme et jurent de reprendre le sang versé.

Si les villages sont proches l'un de l'autre, on se tire des coups de fusil ,on se coupe réciproquement les arbres et les vignes ; on s'interdit de franchir telle limite, de passer par tel chemin sous peine de mort : le sang veut du sang ^

Page 1