‹ Trois apôtres de la Nouvelle FranceChapitre 12 sur 21 · I. Nom huron du P. Jogues · texte numérisé non relu

I. Nom huron du P. Jogues

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■ va Taccueillir en Père et le récompenser en Dieu.

Au moment même où il passait par les tortures que nous venons de rapporter brièvement, le confesseur de la foi avait eu une consolation bien douce à son cœur. Sur Téchafaud de Tionnontonguen,ilavait trouvé quatre Hurons, nouvellement enlevés et destinés au feu. Sa bonté, oublieuse de ses propres souffrances, les avait promptement gagnés. — A l'aide de gouttelettes d'eau, miséricordieusement laissées par la Providence sur quelques feuilles de blé d'Inde, il les avait baptisés sur le seuil de l'éternité et leur avait ainsi assuré, au soir de leur vie mortelle, un bonheur qui ne devait plus finir.

Ce bonheur, le P. Jogues put croire qu'il allait bientôt en jouir, lui aussi. Lorsqu'après avoir été, sept jours durant, traîné de village en village et d'échafaud en échafaud, il fut ramené à Andagaron, on lui annonça en effet qa'il allait être, le jour même, brûlé avec ses compagnons. — Dieu, qui le destinait, au prix de nouvelles douleurs, à régénérer bien des

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âmes parmi ces tribus barbares, le sauva. Les anciens du pays se ravisèrent ; ils rapportèrent leur première sentence, et trois captifs Hurons seulement furent conduits au bûcher.

De prisonnier de la nation, le P. Jogues devint alors Tesclave d'un particulier. Selon la coutume iroquoise, il fut attribué à une famille d'Andagaron dont un membre avait été tué pendant l'expédition. René Goupil était son compagnon. Exténués, couverts de plaies qui, faute de pansements, s'étaient dangereusement envenimées, les deux esclaves ressemblaient plutôt à des cadavres à moitié putréfiés qu'à des êtres vivants. Aussi songea-t-on un instant à les remettre contre rançon aux Hollandais de Renselaerswich (Albany), qui offraient de les racheter. Une défaite essuyée sur le Saint-Laurent où les Iroquois avaient témérairement attaqué lesFrançais,fit échouer ce projet. — Non seulement les deux esclaves ne furent pas mis en liberté, mais ils redevinrent pour un temps les prisonniers de la nation. C'était une condition éminemment critique dans laquelle, ne tenant plus qu'à un fil, leur vie était à la merci de tous.

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René Goupil en fut bientôt la preuve. — Un soir qu'il longeait, avec le missionnaire, la lisière d'un bois, il fut abattu d'un coup de hache par un sauvage qui ne lui pardonnait pas d'avoir tracé le signe de la croix sur le front d'un petit enfant. — Croyant sa dernière heure arrivée, le P. Jogues s'agenouilla pour recevoir le coup mortel... Maison l'épargna cette fois encore et il redevint l'esclave de la famille qu'il avait déjà servie.

Il y trouva une bienveillance relative, dans une extrême pauvreté. Une peau de cerf malpropre et nauséabonde, jetée dans un coin lui tenait lieu de lit ; une poignée de maïs ou de blé d'Inde était à peu près tout ce qu'on lui donnait pour réparer ses forces chaque jour. — Il est vrai que d'ordinaire le travail était peu accablant : pourvoir la cabane d'eau et de bois constituait souvent tout ce qu'on exigeait de lui. — Mais, en chasse ou en expédition, il en était tout autrement. Combien ne fallait-il point peiner alors ?

Le P. Jogues en fit l'expérience dès que rhiver fut venu. — Pendant deux mois il avait été en butte à mille dangers ; se trouvant

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en sûreté aussi longtemps qu^il demeuraitdans Tenceinte du village, il ne Tétait plus dès qu'il la franchissait, chacun des sauvages recouvrant alors sur lui droit de vie et de mort. Maintes fois il fut sur le point d'être massacré, lorsqu'il était obligé d'en sortir ; mais il ne lui arriva jamais aucun mal. C'est que sur sa poitrine il portait le plus sûr des boucliers, son crucifix !

Muni de ce bouclier divin, le P, Jogues partit avec son maître, vers le mois de novem- I bre, pour aller chasser le cerf. — C'était un ! voyage de cent vingt kilomètres à faire à I travers la neige et sur des étangs glacés. — L'apôtre, à peine couvert de quelques haillons de toile, y souffrit cruellement. Ses plaies, qui avaient fini par se fermer à peu près, se rouvrirent sous l'action du froid intense de ces contrées... On le pouvait suivre à la trace du sang qu'il laissait sur la neige, quand il allait dans la forêt ramasser les branches mortes dont il devait fournir le campement. Mais son^âme demeurait inébranlable : les chasseurs ayant l'habitude d'offrir le produit de leur

chasse au génie Aireskoï, leur protecteur, le saint apôtre résolut de protester contre cette coutume idolâtrique ; il refusa de se nourrir de ce gibier. D'un coup de tomahawk, les sauvages pouvaient se venger d'un pareil refus ; mais cette crainte fut impuissante à faire fléchir le vaillant apôtre. Quoi qu'on fit, on ne put l'amener à se rendre et il persévéra dans son abstinence jusqu'au retour.

C'est dans la prière qu'il puisait cette indomptable énergie. Sous les branches d'un sapin il s'était fait une sorte d'oratoire dont une croix gravée au couteau sur le tronc de l'arbre constituait l'unique ornement. Agenouillé au milieu de la neige, sous une bise glaciale, il faisait sa méditation quotidienne devant elle et il y priait en outre de longues heures chaque jour. Sans prise sur son caractère d'acier, la captivité ne réussissait pas à lui faire oublier ses obligations de religieux : il gardait si strictement tout ce qu'il pouvait garder de ses règles que, l'époque ordinaire de sa retraite étant arrivée, il fit les saints exercices aussi ponctuellement dans cette forêt neigeuse qu'il les aurait faits dans un

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collège de France ou dans la résidence de Québec. Il les prolongea même au delà du terme ordinaire et les continua pendant quarante jours.

En retour de tant de fidélité, il semble que la Providence eût dû Tinonder de ses plus douces consolations. Mais les desseins de l'éternelle sagesse sont impénétrables et rien n'en peut sonder la profondeur. Après avoir soutenu son serviteur pendant plusieurs mois, Dieu qui sait ce que les Saints peuvent souffrir^ se prit à se cacher à son tour. x\ux duretés des hommes la dureté du ciel vint s'ajouter. Le P. Jogues se trouva en proie à d'inexprimables angoisses intérieures. La crainte broyait son âme : partout, il entrevoyait l'enfer.— Son passé lui apparaissait surchargé de fautes de toutes sortes et tissé de continuelles infidélités et, quand il jetait les yeux sur j l'avenir, il s'y voyait condamné à mourir parmi I les Iroquois, privé des sacrements de l'Eglise et par avance dévoué à l'implacable justice de Dieu, Tant le démon est habile à tromper les esprits les plus fermes et à troubler les cœurs ! les plus généreux ! « Je serais mort si le ' ciel n'eût abrégé ces jours terribles », a-t-il

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SLVoué lui-même. Mais, coniiric n f-crscveraii i malgré tout dans la prière, Xotre-Seigneur, qui voulait accroître ses mérites et non le po'dre à jamais, fit cesser l'épreuTe, et sur c^te âme assombrie la confiance se reprit enfin à rayonner.

Renvoyé à Andagaron pour y porter une partie des viandes que l'on avait boucanées, le pauvre esclave, pliant sous son fu'deau, se mit en route vers le milieu de janvier. La nuit, il s'arrêtait dans la forêt, creusait un trou dans la neige qu'il entassait à droite et à gauche pour se faire un rempart contre la bise, et, après avoir jeté quelques brindilles dans le fond de cette auge glacœ, il s y couchait pour y dormir. Mais si ce voyage fut pour lui l'occasion de nouvelles soufihmces, il y fut bien doucement consolé aussL Après avoir retiré d'un torrent, au péril de sa vie, un petit en£uit qui y était tombé, il eut la joie immense de ^e baptiser avant de le voir expirer : - is- n en baptisa un assez grar : sa Andagaron, quand fl y fut rentré, i : : ême, grâce à la con-

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naissance qu'il avait acquise du dialecte iroquois, convertir quelques adultes que sa vertu si simple et si douce avait subjugués. Les malades surtout ne lui résistaient guère. Cependant l'un d'eux, dont les sauvages euxmêmes s'écartaient avec dégoût, à cause de l'infection qu'il répandait, et que le P. Jogues avait soigné avec une tendresse maternelle, demeura jusqu'au bout insensible à cette sublime charité : punition de Dieu peut-être, car ce mourant était le malheureux qui, à l'arrivée du missionnaire au village, lui avait avec les dents arraché sans pitié les deux ongles qui lui restaient !

Le P. Jogues n'emprisonnait pas son zèle dans l'étroite palissade d'Andagaron : il allait aussi dans les villages voisins. Il y parlait du vrai Dieu, il y baptisait quand il le pouvait, il soutenait et fortifiait les Hurons qui, pris avec lui, demeuraient tous inflexibles dans leur foi. — Mais au printemps, il lui fallut partir pour la pêche et abandonner ses chers néophytes à la bonté de Dieu.

Quelque chose des fatigues de la chasse l'y attendait. Il se raffermit contre elles par

les moyens dont il avait déjà usé. « Combien de fois, écrit-il, je me suis arrêté dans ces lieux déserts et sur le bord des eaux, comme les Israélites sur la rive des fleuves de Babylone, et j'ai versé des larmes au souvenir de Sion, non seulement de cette Sion triomphante dans les cieux, mais aussi de cette Jérusalem delà terre où Dieu est connu et loué!... Combien de fois j'ai gravé le nom de Jésus sur les arbres élevés de ces forêts séculaires, pour faire trembler les esprits infernaux ! Combien de fois j'ai formé sur eux, en découpant leur écorce, la sainte croix de mon Sauveur... Mais on ne me laissa pas longtemps jouir de ce saint repos. J'avais déjà passé trop de jours sans mes angoisses ordinaires ! »

En effet, sous un prétexte imaginaire, on rappela les pêcheurs au village : le vrai motif de ce rappel soudain était la résolution prise par les chefs d'immoler leur captif. Cependant la main divine qui tant de fois avait arraché le P. Jogues à ses bourreaux, s'interposa entre eux et lui. Au lieu de le sacrifier, on brûla une dizaine des prisonniers abénaquis. Le saint apôtre put les convertir tous avant leur sup-

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plice, et c'est au milieu même des flammes, sous couleur de lui porter un peu d'eau à boire pour la soulager, qu'avec la calebasse d'eau qu*il tenait, il baptisa la dernière des victimes, une pauvre jeune femme dont les sauvages allaient dévorer les restes, après l'avoir brûlée !

En face de tant d'horreurs ne semble-t-il pas que le P. Jogues eût du avoir hâte d'échapper par n'importe quel moyen et à n'importe quel prix à sa dure captivité ?

Il n'en était rien pourtant.

« Ne tenez, je vous prie, aucun compte de ma personne, mandait-il à M. de Montmagny, qui venait inutilement d'essayer de le racheter ; et qu'aucune considération ayant rapport à moi ne vous empêche de prendre toutes les mesures qui vous paraîtront plus propres à procurer la plus grande gloire de Dieu » (30 juin 1643).

Avec la même force d'âme, il écrivait, le 5 août 1643, du poste hollandais de Rense-

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laersvvich où il était alors de passage au R. P. Provincial :

« Quoique bien probablement je puisse prendre la fuite, si je le veux, soit par la colonie des Européens, soit même par le moyen des autres sauvages, nos voisins, cependant je suis bien résolu, avec la grâce de Dieu, de vivre et de mourir sur cette croix où le Seigneur tn^a attaché avec lui. Autrement qui pourrait consoler et absoudre les captifs français ? Qui rappellera aux Hurons chrétiens leurs devoirs ? Qui instruira les nouveaux prisonniers, fortifiera dans les tourments et baptisera les condamnés ? Qui pourvoiera au salut des enfants moribonds et à l'instruction des autres ?

« Ce n'est certainement que par une permission toute particulière de la bonté de Dieu que je suis tombé entre les mains de ces sauvages, tandis que leur haine pour la religion et la guerre cruelle qu'ils faisaient aux autres sauvages, et aux Français à cause d'eux, fermaient l'entrée de la foi dans ces contrées (').

I. Cité par le R. P. F. Martin, dans sa belle vie du P. Jogues: Le P. Isaac Jogues^ premier apôtre des I roquais.

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En un an de captivité, le saint confesseur de la foi avait baptisé soixante-dix personnes, enfants, jeunes gens ou vieillards, de cinq nations différentes ; gerbe d'âmes grossières qu'il avait glanées, une à une, au prix de son sang, mais qui le consolait si bien de ses souffrances que, pour la grossir encore, il était prêt à braver de nouveau les plus affreux tourments !

Pourtant le moment approchait où le P. Jogues allait être rendu à la liberté. Dieu se contentait pour cette fois de l'intention où était son serviteur de mourir pour lui : comme le zèle apostolique de l'héroïque esclave n'était rien moins qu'un vain amour propre ou une orgueilleuse obstination, ce zèle allait céder aux circonstances et dévier doucement sous l'impulsion du ciel.

Vers la fin du mois d'août 1643, le P. Jogues péchait avec ses maîtres sur les bords de l'Hudson. Renvoyé à Andagaron avant la saison, il traversait le poste hollandais de Renselaerswich, quand on y apprit de source

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certaine que les Iroquois devaient le mettre à mort à son arrivée. A supposer qu'un miracle le garantît encore, ces sauvages étaient décidés à l'empêcher d'avoir aucune communication ultérieure, soit avec leurs enfants, soit avec leurs prisonniers. Le gouverneur de Renselaerswich, ému de pitié, conjura le prisonnier de profiter d'un vaisseau qui était en partance pour s'évader. Le P. Jogues refusa d'abord, mais sur de nouvelles et plus pressantes instances, il demanda une nuit pour prier avant de se décider. Le gouverneur protestant n'en pouvait croire ses sens ! Le lendemain, le Père qui, après avoir passé la nuit en prières, avait constaté que son apostolat ne pouvait se continuer chez les Iroquois pour le moment, vint annoncer à son libérateur qu'il acceptait l'offre qu'on lui avait faite et qu'il était prêt à en profiter.

« Vers le soir, raconte le missionnaire, pour mieux cacher mon dessein... je me retirai avec dix ou douze Iroquois dans une grange où nous passâmes la nuit... Les Iroquois la ferment fortement et viennent se coucher auprès

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de moi, surtout un d'eux qui avait quelque charge de me surveiller...

« Me voyant serré de si près, et la grange bien fermée et entourée de chiens qui m'accuseraient si je prétendais sortir, je crus quasi que je ne pourrais m'évader. Je me plaignais doucement à mon Dieu de ce que, m'ayant donné la pensée de me sauver, il en bouchait les voies et chemins.

« Je passai encore cette autre nuit sans dormir. Le jour s'approchant, j'entendis les coqs chanter. Bientôt après un valet du laboureur hollandais qui nous avait hébergés dans sa grange, y étant entré par je ne sais quelle porte, je l'abordai doucement et lui fis signe (car je n'entendais pas son flamand) qu'il empêchât les chiens de japper. Il sort incontinent, et moi après, ayant pris auparavant tout mon meuble qui consistait dans un petit office de la Vierge, un petit Gerson et une croix que je m'étais faite pour conserver la mémoire des souffrances de mon Sauveur.

« Etant hors de la grange... je passe par dessus une barrière et je cours droit à la rivière où était le navire. C'est tout le service que put me rendre ma jambe bien blessée,

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car il y avait un bon quart de lieue... Je trouvai le bateaU; comme on me Pavait dit ; mais la mer s'étant retirée, il était à sec. Je le pousse pour le mettre à l'eau ; n'en pouvant venir à bout par sa pesanteur, je crie au navire qu'on m'amène l'esquif pour me passer. Point de nouvelles : je ne sais si on m'entendait : quoi qu'il en soit personne ne parut.

« Le jour cependant commençait à apprendre aux Iroquois le larcin que je faisais de moi-même. Je craignais qu'ils ne me surprissent dans ce délit innocent. Lassé de crier, je retourne au bateau. Je prie Dieu d'augmenter ' mes forces : je fais si bien, tournant le canot bout pour bout et le poussant si fortement que je le mets à l'eau. L'ayant fait flotter, je me jette dedans et m'en vais tout seul au navire sans être découvert d'aucun Iroquois. « On me loge aussitôt à fond de cale et, pour me cacher, on met un grand coffre sur l'écoutille. Je fus deux jours et deux nuits dans le ventre de ce vaisseau, avec une telle incommodité que je pensai étouffer et mourir de puanteur ('). »

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