‹ Trois apôtres de la Nouvelle FranceChapitre 17 sur 21 · I. « J'irai et ne reviendrai pas · texte numérisé non relu

I. « J'irai et ne reviendrai pas

Le Père ISAAG JOGUES. 45 '

en cette terre fût comme les arrhes de celui que je lui donnerai de toutes les veines de mon corps et de mon cœur . . .

« Adieu, mon cher Père, priez Notre-Seigneur qu'il m'unisse inséparablement à Lui ! »

Ces graves pressentiments ne devaient point tarder à se réaliser : Dieu acceptait cette fois l'holocauste et il allait abandonner la généreuse victime sur la terre pour la couronner dans le ciel.

La fureur des Iroquois s'était rallumée en effet. Exaspérées par diverses calamités publiques, ces peuplades farouches en avaient fait peser la responsabilité sur leurs alliés de la veille et elles avaient décidé de reprendre la guerre contre eux. Aussitôt diverses bandes s'étaient mises en campagne : c'est dans l'une d'elles que le P. Jogues vint tomber, le 15 octobre, alors qu'il croyait le pays entièrement pacifié.

Les liens dont on le garrotta et les mauvais traitements qu'il dut subir lui firent comprendre aussitôt l'imminence du péril. Il la vit plus clairement encore le surlendemain, à

46 Le Père ISAAG JOGUES.

son entrée dans ce village d'Andagaron, où il avait passé treize longs mois de captivité. Comme la première fois, les conques sonnèrent en guise de trompettes triomphales, la population accourut, et la scène barbare que nous avons décrite déjà se renouvela sans pitié. En vain, le patient avait-il essayé de rappeler les traités : les cris de mort couvraient sa voix. On l'accablait de coups de bâton. Un de ces furieux lui arracha même des lambeaux de chair sur les bras et sur les épaule et les dévora sous ses yeux en disant : « Voyons, si cette chair blanche est une chair de Manitou. »

«Non, répondait la victime, avec une douce fermeté, je ne suis qu'un homme comme vous; mais je ne crains pas la mort. Pourquoi du reste me faites-vous mourir ? Je suis venu pour affermir la paix, pour vous conduire au ciel et vous me traitez en bête fauve! Craignez la punition du Grand Esprit ! »

Cependant, la première rage passée, les avis étaient partagés. Deux familles puissantes voulaient à tout prix sauver les captifs. Il fut convenu qu'on en référerait à l'assemblée

Le Père ISAAG JOGOES. 47

plénière des chefs et des anciens, qui tut immédiatement convoquée à Tionnontoguen.

Elle décida qu'on rendrait les prisonniers à la liberté. Mais quand ses délégués arrivèrent ! à Andagaron pour y porter cette nouvelle il était trop tard. Sur la palissade de l'enceinte, fixée à un pieu, ils purent voir la tête sanglante du P. Jogues, perfidement abattu d'un coup de hache et décapité immédiatement après.

Le dernier vœu du martyr était rempli : Notre-Seigneur l'avait « inséparablement uni à Lui ».

Martyr, avons-nous dit, car un Souverain Pontife n'a pas craint de donner par avance ce titre à l'infatigable apôtre des Iroquois. Lorsque, en effet, au retour du P. Jogues en Europe, on demanda pour lui au Pape la permission de célébrer le saint sacrifice, malgré la mutilation de ses mains, Urbain VIII répondit : « Il serait indigne qu'un martyr de Jésus-Christ ne pût pas boire le Sang de Jésus-Christ. Indignum esset Christi martyr on Christ i non h ibère sanguifiem », et il accorda la permission demandée.

Le Père ISAAC JOGUES.

Dans cette parole, nous saluons un présage. Puisse, par la miséricorde divine, l'Eglise ne

j point tarder à le ratifier (') ! Puisse-t-elle glorifier ainsi du même coup le héros, qui est

I monté si haut dans le sacrifice, et le Dieu qui, après Ty avoir poussé de sa main toute-puissante, l'y a si miséricordieusement soutenu !

I. Le 3^ concile plénier de Baltimore a signé un postulatum au Saint-Siège dans ce sens.

lîe B. Gabriel Haleman t

ç^^^^^^^i^^E lo octobre 1610 ('), Ga- ' ^ ^ ^ briel Lalemant naquit à Paris d'une ancienne famille de |t robe bien connue au Parle- 4§ ment. — Dernier venu de

six enfants, il eut le malheur de perdre son père, quand il était tout jeune encore. Mais auprès de son berceau veillait une vraie chrétienne, femme au cœur fort et tendre à la fois. — De la race des Monique, c'est pour le ciel que cette mère façonnait l'âme de ses enfants : c'est de Dieu qu'elle se plaisait à les entretenir. Ils la comprirent. A l'exception d'un seul qui devint maître des requêtes, tous dirent successivement adieu à un monde pour lequel leur mère ne professait point d'estime. L'aîné se retira dans les solitudes de la Grande Chartreuse ; les filles s'ensevelirent au Carmel : Gabriel s'enrôla dans les rangs de la Compagnie de Jésus. Sa tâche

Page 1