IMPRIMATUR
Brugis, die 4^ octobris 1890.
H. Larousse, Can.
Libr, Cens,
Co7iforvième7it aux décrets du Pape Urbain VIII, nous déclarons que nous 7ie prétendons attribuer à aucun des faits ou des appréciations et qualificatio7is co7ite7ius dans c^tte notice plus d^ autorité que ne lui en do7îne r Église, à laquelle nous sou77iettons filialevie7ît notre jugement.
Xlz Bere tJean De Bcétieuf.
Ue B. -tican De Bréticuf.
^'EST la belle fête de TAnnon- ^ dation de Tan de grâce 1593 ^ (25 mars), quidonnaà TÉgli- * se et à la France Jean de
^ ^r^^flv^ Brébeuf. La noble famille, au foyer seigneurial de laquelle ce petit enfant naissait, avait sa résidence à Condé-sur-Vire, en Normandie ('). Il est à croire que les premières et les plus fraîches années de Jean s'écoulèrent dans cette ville au milieu des siens. Mais on ignore le lieu de ses études, et l'on ne sait pas davantage le genre d'occupations auxquelles il se livra jusqu'à vingt-quatre ans. Alors seulement nous retrouvons ses traces, au moment même où, conduit par son ange, il frappe à la porte du noviciat de Rouen et demande à être reçu dans la Compagnie de Jésus (8 novembre 161 7).
Son humilité s'y fût contentée du dernier rang : une place parmi les frères coadjuteurs,
I. Le P. de Brébeuf eut pour petit-neveu Guillaume de Brébeuf, l'auteur de la Pharsale,
2 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
c'est tout ce que Jean sollicitait. — On crut avec raison que Dieu attendait antre chose de lui : il se soumit au jugement de ses supérieurs, et, son noviciat terminé, il passa au collège de Rouen pour y faire une classe de grammaire à quelques pauvres écoliers.
Mais dans ces enfants, le futur apôtre voyait déjà des âmes : aussi se dévoua-t-il à elles sans réserve ; il s'y dévoua même tellement que son dévouement remporta vite sur ses forces. Deux ans après son entrée au collège, son épuisement était si grand qu'on dut le décharger de toute occupation. Jean de Brébeuf avait alors vingt-huit ans.
Cette inaction forcée, avec ses inséparables tristesses à un pareil âge surtout, c'était la croix ! Empreinte austère dont le Divin Rédempteur marquait les débuts de cette vie religieuse, en attendant qu'il en marquât le terme d'un sceau plus auguste, le témoignage du sang !
Cependant le zèle ardent du jeune jésuite ne pouvait s'accommoder d'une vie entière-
Le Père JEAN de BRÉBEUF. 3
ment inactive. Saintement avide des grandeurs du sacerdoce, Jean consacra donc le reste de ses forces à recueillir, dans une étude solitaire et pénible, les connaissances théologiques les plus indispensables au prêtre de Jésus-Christ. Dieu bénit ce courageux travail et, deux ans après, le 25 mars 1623, à Rouen même, le P. de Brébeuf avait le bonheur de monter pour la première fois au saint autel !
Le soldat du Christ était prêt désormais. L'appel ne se fit pas entendre immédiatement toutefois. Le P, de Brébeuf, dont la forte santé avait enfin repris sa vigueur première, remplit pendant trois années encore la charge de Procureur au collège de Rouen. — Mais au commencement de 1625, ses vœux furent comblés et ses Supérieurs le désignèrent pour la mission du Canada qu'ils s'apprêtaient à fonder.
A cette époque, le Canada était définitivement devenu français. Cartier l'avait donné à la mère-patrie, comme un joyau de prix et,
4 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
grâce à Champlain, depuis une vingtaine d'années déjà, les flots majestueux du St-Laurent refléta^'ent les royales couleurs de France. Mais ces couleurs ne flottaient que le long du grand fleuve et n'y abritaient guère que des établissements naissants. — Québec se réduisait à quelques cabanes défendues par un retranchement palissade. — Avec un sens politique à la profondeur duquel le protestantisme lui-même a rendu hommage, Champlain comprit que le catholicisme serait le rempart le plus ferme de cette colonie au berceau. Il appela donc, en 1615, les Récollets au Canada.
Ces dignes religieux se mirent aussitôt à l'œuvre : mais, au bout de quelques années d'un labeur incessant, ils virent bien qu'ils ne pourraient suffire au travail et ensemencer le vaste champ qui s'étendait devant eux ; à leur tour, ils réclamèrent des aides. Toujours prompte à donner le meilleur de son sang aux missions les plus déshéritées, la Compagnie de JÉSUS, à laquelle ils s'étaient adressés, répondit généreusement à leur appel. Le 27 avril 1625, sous la conduite d'un récollet de haute naissance, le P. Joseph de la Roche d'Aillon, six
Le Père JEAN de BRÉBEUF.
jésuites s'embarquèrent pour la Nouvelle
France.
Le P. Jean de Brébeuf était parmi eux(').
Dès Tabord, il put constater que la jeune
mission était vraiment une terre à conquérir;
car, à peine arrivés à Québec (19 juin 1625),
les missionnaires s'en virent durement refuser î
Taccès. Sur le m.ême vaisseau qu'eux, la haine, :
dont on les poursuivait en Europe, avait I
franchi l'océan et elle les attendait à leur i
débarquement dans le Nouveau-Monde. — |
Heureusement, les Récollets avaient un éta- i
blissement non loin de la ville ; ils y accueil- I
lirent leurs frères d'armes, et ils partagèrent
généreusement leur tente avec ceux qui ve- ,
naient courageusement partager leurs héroï- i
ques combats. j
Peu à peu, du reste, la haine s'émoussa, les préventions tombèrent, et un jour arriva où l'on finit par concéder un terrain aux jésuites, non loin du couvent où ils avaient reçu jusque-là l'hospitalité. — Ils en prirent posses-
I. Il avait pour compagnons le P. Ch. Lalemant, supérieur, ancien recteur du Collège de Clermont, à Paris, le P. Masse, ancien ministre au collège de la Flèche et trois frères coadjuteurs.
6 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
sion (23 sept. 1625), en y élevant une grande croix et, après s'y être rapidement installés, ils se mirent en devoir d'entamer avec ardeur l'œuvre à laquelle N. S. les appelait.
Le P. de Brébeuf fut d'abord employé auprès des colons français. Bien qu'il eût réussi à souhait dans ce ministère, on ne tarda point cependant à le désigner pour la mission Huronne. Il devait y accompagner de P. de la Roche d'Aillon, avec lequel il remonta effectivement le fleuve pour se rendre à sa destination. Mais le meurtre du P. Vial, assassiné par les Hurons, après deux ans de séjour chez eux, arrêta les voyageurs en route et les força pour cette fois à rebrousser chemin.
La déception fut grande chez le P. de Brébeuf. Notre Seigneur lui réservait une compensation. Rentré à Québec, le Serviteur . de Dieu reçut Tordre de s'adjoindre à quelques Algonquins et de les suivre en chasse, pendant tout l'hiver . excellente école que celle-là pour se familiariser avec les coutu-
Le Père JKAN de BREBEUF.
mes de ces peuplades et pour s'approprier leur langue, mais rude et mortifiante école aussi ; car il ne s'agissait de rien moins que de vivre pendant six mois comme ces chasseurs sauvages et de supporter de concert avec eux leurs fatigues et leurs incessantes privations. Heureusement la souffrance importe peu quand on souffre pour Dieu ! Le hardi missionnaire prit donc son bâton de voyage et partit, Tallégresse au cœur (20 oct. 1625).
Ce que fut sa vie dans la forêt, un autre
missionnaire, le P. Le Jeune, Ta raconté
d'une plume trop naïvement spirituelle pour
! que nous ne lui empruntions pas simplement
son récit :
« La cabane, écrit-il, se construit à chaque nouveau campement. Sa base est un grand trou creusé dans la neige, sur lequel on plante une charpente légère formée de perches recouvertes d'écorces de bouleau cousues ensemble. De petites branches de sapin, répandues sur le sol, servent de plancher et de lit. Vous ne sauriez rester debout dans . cette maison, tant pour sa bassesse que pour
s Le Père JEAN de BRÉBEUF.
la fumée... il faut toujours être couché ou.
; assis sur la terre plate : c'est la posture ordinaire des sauvages.
« Ce cachot.... a quatre grandes incommodités : le froid, le chaud, la fumée et les chiens. — Pour le froid, vous avez la tête à la neige : il n'y a qu'une branche de pin entre deux, bien souvent rien que-votre bon-
; net. Les vents ont la liberté d'entrer par mille endroits. Quand il n'y aurait que la fenêtre d'en haut qui sert de fenêtre ou de
; cheminée tout ensemble, le plus gros hiver
, de France y pourrait passer tous les jours sans empressement. La nuit, étant couché, je contemplais par cette ouverture et les étoiles et la lune, autant à découvert que si j'eusse été en pleine campagne.
! « Or, cependant, le froid ne m'a pas tant
I tourmenté que la chaleur du feu. Un petit lieu comme sont ces cabanes s'échauffe aisément par un bon feu qui me rôtissait parfois
I et me grillait de tous côtés, à raison que la cabane étant trop étroite, je ne savais comment me défendre de son ardeur. D'aller à droite ou à gauche, vous ne sauriez; car les sauvages, fjui sont vos voisins occupent vos
Le Père JEAN de BREBEUF. 9
côtés. De reculer en arrière, vous rencontrez cette muraille de neige ou ces écorces qui vous bornent De s'étendre, la place est si étroite que les jambes seraient à moitié dans
le feu Je dirai néanmoins que le froid
et le chaud n'ont rien d'intolérable ; mais, pour la fumée, je vous confesse que c'est un martyre. Elle me faisait pleurer nécessairement, sans que j'eusse ni douleur, ni tristesse
dans le cœur Il fallait parfois mettre la
bouche contre terre pour pouvoir respirer... J'ai cru, plusieurs fois, que j'allais être aveugle... Les yeux me cuisaient comme le feu.
« Pour les chiens, je ne sais si je dois les
blâmer, car ils m'ont rendu souvent de bons
services : il est vrai qu'ils tiraient de moi la
même courtoisie qu'ils me prêtaient. Ne
pouvant subsister à l'air, hors de la cabane,
ces pauvres bêtes se venaient coucher, tantôt
sur mes épaules et tantôt sur mes pieds
Etant affamés ils ne faisaient qu'aller et venir,
rôdant partout dans la cabane... Ils nous
passaient et sur la face et sur le ventre, et si
souvent et avec une telle importunité,
10 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
qu'étant las de crier et de les chasser, je me couvrais quelquefois le visage, puis je leur donnais liberté de passer où ils voudraient... Pendant que nous mangions, ils portaient le nez dans nos écuelles plus tôt que nous n'y portions la main
« La nourriture devenait un autre genre de j tourment. Quand la chasse était bonne, la î pâture était abondante ; mais le sauvage n'a pas la prévoyance du lendemain. Il mange gloutonnement et sans ménagement tant qu'il lui reste un morceau, comme s'il ne pouvait pas y avoir pour lui de mauvais jours ! Aussi, lorsque le temps ne permettait pas de sortir ou que la chasse ne fournissait aucune subsistance, tout le monde était condamné à passer trois ou quatre jours de suite sans nourriture que des bourgeons d'ar- i bres, quelques écorces tendres, quelques morceaux de mousse, connus des voyageurs modernes sous le nom ironique de tripes de roche, qu'on essayait de faire cuire.
« C'est alors que, quand je pouvais avoir une peau d'anguille pour une journée, je me
Le Père JEAN de BRÉBEUF. 11
tenais pour avoir bien déjeuné, bien dîné et bien soupe ('). »
Sept mois durant, telle fut la vie du P. de Brébeuf. Pour crucifiante qu'il faille bien la reconnaître, elle n'attiédit pas son zèle : elle le réchauffa et le rendit plus ardent. Quand le missionnaire revint à N.-D. des Anges, résidence de ses frères (27 mai 1646), il brûlait autant que jamais de partir pour le pays des Hurons. — Cette consolation ne devait plus lui être longtemps refusée : quelques mois après, lorsque, ses échanges terminés, la flottille huronne se remit en marche pour remonter le St-Laurent, elle ramenait avec elle dans un de ses canots légers, l'apôtre de sa nation (2).
Le voyage fut pénible. Plus d'une fois^ pendant ce long trajet de huit cents kilomè-
. I très, la main du missionnaire se meurtrit sur
1. Relations des missions de la Nouvelle France, an- I j née 1642. — Cité par le R P. Martin. Le P. Jean Bré-
' beuf,savie, ses travaux, son jnarfyre: nous emprunterons beaucoup à cette intéressante vie.
2. — Quand le P. de Brébeuf arriva au pays des Hurons, il n'y trouva pas un seul chrétien. Lorsqu'il mourut, on y en comptait 8000 environ.
12 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
la pagaie : plus d'une fois il dut transporter sur ses épaules comme ses compagnons de route,les bagages et le canot lui-même:« Nous n'en pouvions plus, a-t-il écrit à ce propos ; mais Dieu nous faisait goûter les consolations du Paradis. »
Enfin on arriva. Le P. de Brébeuf se fixa au village de St-Joseph où s'arrêta également le P. de Noiie, son compagnon, tandis que le P. de la Roche d'Aillon s'établissait à Caragoua. Mais ces deux religieux ne séjournèrent pas longtemps chez les Hurons. Ils rentrè- . rent quelques mois après à Québec, le premier découragé par les difficultés de l'idiome, le second rappelé par ses supérieurs, et à partir de ce moment le P. de Brébeuf demeura seul, au milieu des sauvages, dans un isolement aussi douloureux que complet.
Mais Dieu lui restait. Il lui restait sur son pauvre crucifix de jésuite, pour lui apprendre silencieusement l'amour des souffrances. Il lui restait, aussi et surtout, dans la T. S^^ Eucharistie. Chaque matin, le Roi des rois descendait dans la pauvre hutte de son missionnaire. De l'autel misérable où se renouvelait
Le Père JEAN de BRÉBEUF. 13
le sacrifice du Calvaire, il passait dans le cœur de Jean et il le remplissait de flammes ardentes. Visite divine bien nécessaire pour réconforter le P. de Brébeuf et pour le prémunir contre le découragement, en présence de la stérilité apparente de ses rudes travaux. Car, hélas ! si le serviteur de Dieu semait d'une main infatigable, il ne moissonnait rien. — En vain se dévouait-il de toutes les façons, en vain consacrait-il ses jours et ses nuits au soin des malades, en vain avait-il traduit le catéchisme si substantiel du P. Lédesma : les cœurs restaient de pierre. Ou, pour mieux dire, les cœurs se laissaient bien toucher par cette charité, mais les âmes demeuraient invinciblement fermées à la vérité. A tous les efforts du Père, les Hurons, enchaînés par une vie licencieuse à leurs tristes erreurs,répondaient d'un mot, toujours le même: «Tes usages ne sont par les nôtres, ton Dieu ne peut pas être notre Dieu. » —
C'est donc dans une désolante infécondité que s'écoulaient les jours du missionnaire. — A peine parvenait-il à baptiser de loin en loin quelques enfants sur le point de mourir. Mais, dans ces anges qui s'envolaient radieux
14 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
vers le Paradis, il devinait le peuple d'élus dont ils étaient les prémices et il demeurait inaccessible au découragement, quand un ordre inattendu vint le surprendre : il était rappelé à Québec. Qu'était-il donc arrivé? Et pourquoi délaissait-on ce champ, au moment même où le premier défrichement en était à peu près achevé ?
En butte à la sourde malveillance de la compagnie des marchands qui régnait en fait à la Nouvelle France,la mission du Canada était gravement compromise. Pour la sauver, le P. Lallemant, Supérieur, avait inutilement envoyé le P. Noirot chercher des secours à Paris. Il se disposait à passer dans le m.ême but en Europe et, avant de partir, il avait voulu réunir tous les Pères à Québec, en prévision d'éventualités qui ne devaient que trop se réaliser malheureusement. De là, l'ordre envoyé au P. de Brébeuf.
Les adieux des Hurons au missionnaire furent touchants. Ces pauvres gens, si insouciants jusqu'alors, semblèrent comprendre la
Le Père JEAN de BRÉBEUF. 15
perte qu'ils allaient faire. « Tu pars, Echon ('), lui disaient-ils en pleurant, et nous ne savons pas encore adorer comme toi le Maître de la vie ! Si nous ne connaissons pas ton Dieu, nous le prendrons à témoin que ce n'est pas notre faute mais la tienne, puisque tu nous quittes si tôt ! »
L'ordre de retour était trop formel pour que le P. de Brébeuf se laissât arrêter par ces supplications. Il arriva à Québec, le 17 juillet i628.Une nouvelledouleurTy attendait. Après avoir défié l'ennemi aussi longtemps qu'il avait eu de la poudre et des mèches, Champlain, manquant à la fois de pain et de munitions, avait dû rendre Québec aux Anglais (19 juillet 1629). Mais dans cette extrémité, ii avait encore énergiquement dicté des conditions au vainqueur. L'une d'elles stipulait le libre
I. Nom du P. de Brébeuf chez les Hurons. Chaque missionnaire avait le sien de la même façon. — Ces sauvasses appelaient aussi « mon oncle, mon neveu » ceux qu'ils voulaient honorer : c'était sans doiïte une manière de leur signifier qu'ils ne les considéraient plus comme des étrangers. Mais, souvent aussi, ces appellations devenaient ironiques sur leurs lèvres, comme lorsqu'ils les employaient en s'adressant aux prisonniers de guerre qu'ils traînaient au supplice.
16 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
retour des missionnaires en Europe, à bord de l'escadre conquérante. Le P. de Brébeuf fut contraint d'en profiter, comme ses confrères, et il lui fallut quitter tristement cette terre où il avait espéré mourir. — L'heure des ténèbres était arrivée. En voyant l'héroïque phalange se rembarquer pour l'Europe, les anges tutélaires du Canada purent se voiler la face, car l'enfer triomphait. Allait-il prévaloir pour toujours ?
Non. Dieu ne détournait pas en effet son regard de cette terre où la Papauté devait trouver un jour de si chevaleresques défenseurs. Il n'abandonnait pas ces âmes dans lesquelles le christianisme allait jeter de si profondes racines. Trois ans après, le traité de 1 Saint-Germain-en-Laye rendait le Canada à la P'rance, et, le 5 juin 1633, une salve de coups de canon annonçait joyeusement à Québec l'arrivée d'une escadrille française. C'était Champlain qui, après Duplessis-Bochard, son lieutenant, revenait prendre possession du Canada au nom du Roi, tandis que le P. de Brébeuf et le P. Masse, qui étaient à son bord, en
Le Père JEAN de BRÉBEUF. 17
revenaient prendre possession au nom de Dieu (').
L'apôtre retournait au combat plein d'une résolution nouvelle. Durant ces trois ans, — qu'il avait passés, partie au collège de Rouen, partie au collège d'Eu, en qualité de procureur, — il s'était en effet lié à Jésus-Christ par de nouveaux serments : le 30 janvier 1630, il avait prononcé à Rouen les vœux solennels de coadjuteur spirituel. « J'ai senti, notait-il peu de jours auparavant, un vif désir de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ... Je me suis offert, et j'ai dit : faites-moi, Seigneur, un homme selon votre cœur. Enseignez-moi ce que vous voulez que je fasse. Rien maintenant ne me séparera de votre amour, ni la nudité, ni le glaive, ni la mort. ...»
Et l'année suivante, c'est de son sang qu'il écrivait et signait cette autre déclaration, où sa soif de souffrance s'affirmait davantage encore et qui était comme les arrhes de son futur martyre :
« Seigneur Jésus, mon Rédempteur ! vous
I. Le P. Le Jeune, nouveau supérieur de la mission, les avait pourtant précédés à la Nouvelle France.
18 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
m'avez racheté par votre sang et votre mort très précieuse. C'est pourquoi je vous promets de vous servir toute ma vie dans la Compagnie de JÉSUS et de ne jamais servir aucun autre que vous. Je signe cette promesse de mon sang, disposé à vous le sacrifier tout entier aussi volontiers que cette goutte.
« Jean de Brébeuf, S. J. »
Ce sang généreux, nulle part le vaillant missionnaire n'avait autant de chances de le verser que chez les sauvages. Il était donc bien naturel qu'à peine débarqué, ses regards et son cœur surtout se tournassent de ce côté. Il put croire un instant que Dieu lui-même lui aplanissait le chemin du retour vers ces forêts si chères. Au commencement du mois d'août T633, quelques semaines seulement après son arrivée à la Nouvelle France, il était en effet sur le point départir pourle LacHuron, quand, à l'instigation d'un chef, docile instrument de l'enfer, on refusa soudainement de le laisser monter dans les canots. La légère flottille s'ébranla et disparut bientôt à l'horizon, laissant sur la rive l'apôtre qu'elle venait de repousser, mais suivie malgré elle de ses
Le Père JEAN de BRÉBEUF. 19
puissantes prières et de ses plus paternelles bénédictions.
Bénédictions et prières commencèrent à porter leurs fruits dès Tannée suivante. — Entretemps le P. de Brébeuf avait par intérim gouverné la mission durant six mois, tout en consacrant le meilleur de son zèle aux sauvages qu^il avait pu trouver à Québec. — A Tépofjue des échanges, il alla au devant des Hurons jusqu'à Trois-Rivières. La traite terminée, il espérait repartir avec eux. Bien que traversé encore par un premier refus, cet espoir ne fut pas pourtant déçu cette fois, et le P.deBrébeufeut le bonheur, en effet, de se mettre en route, le 6 juillet 1634, accompagné duP.Daniel et d'un jeune Français.
Le voyage dura trente jours. Il fut tellement rude que le P. de Brébeuf écrivait à ses supérieurs : « Je me suis trouvé quelquefois si bas que le corps n'en pouvait plus. » Et cela se comprend, à lire ce qu'il rapporte ailleurs de ces courses épuisantes. « ...En péril cinquante fois le jour, de verser ou de briser sur les
20 Le Père JEAN de BRÉBEUF. j
roches, pendant la journée le soleil vous brûle : pendant la nuit vous êtes la proie des maringouins. Vous montez quelquefois cinq à six sauts (rapides) dans un jour, et n'avez le soir pour tout réconfort qu'un peu de blé cuit avec de belle eau claire ; pour lit, la terre et bien souvent des roches inégales et raboteuses, d'ordinaire point d'autre abri que les étoiles, et tout cela dans un silence perpétuel... Mais, ajoute l'intrépide ouvrier, quel contentement d'aller par ces sauts et de gravir sur ces rochers à celui qui a devant les yeux cet aimable Sauveur harassé de tourments et montant le Calvaire, chargé de sa croix ! L'incommodité du canot est bien aisée à souffrir à qui Le considérera crucifié ! Et quelle consolation de se voir, même par les chemins, abandonné des sauvages, languir de maladie ou mourir de faim dans les bois et de pouvoir dire à Dieu : c'est pour faire votre sainte volonté que je ^ suis réduit au point où vous me voyez ! » i Cette consolation, le P. de Brébeuf avait i pu la ressentir dès son arrivée au pays des Hurons. Car à peine y avait-il débarqué, qu'il fut abandonné tout seul, le soir, sur le rivage par ses conducteurs insouciants : ^ Je me
Le Père JEAN de BRÉBEUF. 21 '
prosternai aussitôt à genoux, dit-il, pour remercier Notre-Dame et saint Joseph des faveurs et des grâces que j'avais reçues pendant ; le voyage. Je saluai l'ange tutélaire du pays, et m'offris à Notre-Seigneur pour le salut de ce peuple.... (5 août 1634). I
Sa prière terminée, le P. de Brébeuf se relève plein de calme. Il rassure ses compa- ' gnons, se met à la découverte et, au bout de quelque temps, il est assez heureux pour arriver jusqu'au village qu'il avait quitté six ans auparavant. On juge de la joie des pauvres Hurons, en revoyant celui dont ils avaient tant pleuré le départ ! — Devant cette explosion de reconnaissance, le missionnaire ne crut pas devoir aller plus loin. Il résolut de s'arrêter à Saint-Joseph où il s'installa définiti- i vement dans une grossière cabane de branches et d'écorces, relativement spacieuse, mais « si chétive, avouait-il, que je n'en trouve quasi en France d'assez misérable pour pouvoir dire : « Voilà comme vous seriez logés (/) ! »
Cette pauvre hutte. devint le quartier géné-