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Le Père JEAN de BRÉBEUF. 23
admettre le P. de Brébeuf jusque dans leurs conseils,elle n'allait pas encore jusqu’à rendre leurs cœurs dociles à ses enseignements.
Grâce à l’inconstance proverbiale de ces peuplades, elle était même impuissante à garantir complètement les jours des missionnaires, € Notre vie ne tient qu’à un fil, décla-
rait le P. de Brébeuf, et si, en quelque lieu
du monde que nous soyons, nous devons attendre la mort à toute heure, et avoir toujours « notre âme entre nos. mains }, c'est particulièrement en ce pays ; car, outre que notre cabane n'est que comme de paille et que le feu y peut prendre à tout instant, non-
obstant le soin que vous pouvez avoir pour | détourner ces accidents ; la malice des sau- |
vages vous donne sujet de ce côté-là d’être | dans des craintes perpétuelles. Un mécontent |
peut vous brûler ou fendre la tête à l’écart.
|. Et puis, vous êtes responsable de la fécondité
ou stérilité de la terre, sous peine de vie; vous êtes la cause des sécheresses ; si vous ne faites pas pleuvoir, on ne peut pas moins que de se défaire de vous... ()>
1, Mémoire sur la mission huronne.
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24 Le wéré. JEAN de SRÉBEUF.
Ces paroles enjouées n’avaient rien d’exa-
géré. L'année 1637 le prouva bien.
Cette année-là s'était pourtant ouverte sous | les plus favorables auspices. Elle avait amené : à la mission trois nouveaux jésuites, les Pères | Charles Garnier, Isaac Jogues et Chastelain, | Ainsi se trouvait largement comblé le vide
fait par le départ des Pères Davost et Daniel, que le P. de Brébeuf avait envoyés à Québec, avec quelques enfants hurons qu'ils y devaient élever. — L’'Immaculée Conception, à laquelle toutes les missions du Canada avaient été solennellement consacrées le 8 décembre 1635, | semblait donc bénir l’œuvre entreprise dans la | presqu'ile huronne. — Mais la croix est tou- | jours plus ou moins mêlée ici-bas aux béné:- | dictions du ciel. — A peine arrivés, les | nouveaux venus tombèrent malades. Puis, | | gagnant de cabane en cabane, la contagion | s'étendit dans tout le pays. Heureux fléau | qui ouvrit à bien des mourants les portes du | Paradis, car les missionnaires en purent bap- | tiser plus de douze cents (')!
. Lettre du P. Jogues à son frère, le P. Samuel, cpuoie
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Le Père JEAN de BRÉBEUF. 25.
Cependant la haine, qui ne s’endort jamais, | | guettait sa proie dans l'ombre... Bientôt de | sourdes rumeurs circulent de tous côtés.Cette maladie, seules, les Robes-Noires en sont la |
| cause : qu’elle cesse ou ses auteurs en suppor-
| teront les terribles conséquences! Un moment, | les calomnies semblèrent s’assoupir et tom- : ber : mais le P. de Brébeuf, ayant transporté le siège de la mission d’Ihonatiria, à peu près détruit, à Ossossane, les haines se rallument | tout à coup sous je ne sais quel souffle mau- | dit, elles embrasent rapidement la contrée | entière, et dès lors tout semble irrémédiable- | ment compromis. |
Le Serviteur de Dieu est accusé au conseil |
des chefs. On l'y attaque violemment en pa- | roles,sans oser porter la main sur lui toutefois. | Au sortir de l'enceinte, un coup de hache, se | trompant d'adresse, fait rouler dans l’ombre la | tête du sauvage qui le précédait. Le 3 octobre, | on met le feu à la cabane des Robes-Noires. | L’incendie ayant été conjuré, on s'apprête | à envelopper tous les missionnaires dans un | commun massacre, — Ce n’était plus qu’une | question de jours, une question d’heures peut- | être. — Dans cette extrémité, le P. de Brébeuf |
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26 Le Père JEAN de BRÉBEUF.
écrit à son Supérieur de Québec une admirable lettre d'adieu que tous les Pères signent ; puis, après avoir ordonné une neuvaine de messes à saint Joseph, il prend un parti hardi, mais qui dévoile bien la calme sérénité que sa grande âme conserve au milieu des plus terribles dangers.
C'était une coutume chez les sauvages que celui qui allait être mis à mort invitait à un festin d'adieu sa famille, ses amis et ses futurs bourreaux. Au cours du banquet, il se levait, prenait la parole, et, comme pour jeter à ceux qui devaient le torturer le défi de vaincre sa constance, il faisait le récit de ses anciens exploits. — Se considérant comme condamné, le P. de Brébeuf fit préparer ce festin suprême. Les Hurons accoururent en
grand nombre, Le Père se lève alors et d’une : voix forte, il célèbre, non pas son propre |
courage,mais les perfections du Grand Esprit, la justice de Dieu, les récompenses qu’il réserve aux bons,les châtiments dont son inexo- . rable courroux frappera les méchants.
is que aurait dû achever la perte des mis-
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nirable ; puis, messes il, mais jue sa us ter-
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sionnaires fut ce qui tite sauva. En nuelquie jours, l'orage s’apaisa complètement. Sans doute, le tomahawk se leva plus d’une fois encore sur leur tête ; mais ils purent du moins reprendre dans une sécurité relative leurs travaux apostoliques et le P. de Brébeuf en profita pour fonder une nouvelle station à Teananstayac. Cet acte fut le dernier de son administration ; il céda à cette époque le gouvernement de la mission au P. Jérôme Lalemant, qui venait d'arriver pour le remplacer (26 août 1638).
Ce fut avec bonheur que le P. de Brébeuf déposa ce fardeau de la supériorité, lourd à toutes les épaules, mais que sa profonde humilité lui rendait particulièrement pesant. — Il se considérait comme n'étant « propre qu’à obéir, parce qu’il était dépourvu, disait-il, d'esprit et de prudence ». — Et il ajoutait : ( Incapable de me conduire moi-même, j'ai autant de plaisir à obéir qu’un enfant, qui n’a pas la force de marcher, en trouve à se laisser porter dans les bras de sa mère.» Aussi ses | règles étaient-elles sacrées pour lui, et un de |
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ses supérieurs a pu rendre ce beau témoignage qu'il ne lui en avait jamais vu violer une seule,
Cette héroïque fidéiité n'avait rien de forcé chez le Serviteur de Dieu. Tout en lui était | imprégné d’une séduisante douceur. « De- | puis douze ans, déclarait le P. Ragueneau,
je l'ai vu supérieur, inférieur, tantôt dans les affaires temporelles, tantôt dans les travaux des missions, traitant avec les sauvages, les chrétiens, les infidèles, les ennemis, en butte aux persécutions, aux calomnies, et jamais je ne l’ai vu, je ne dis pas en colère, mais donner la moindre marque d’impatience ou de vivacité. »
|: Quant à son amour de la chasteté, rien n’en | pourra dire autant que la délicieuse page qui
| suit et que nous ne nous pardonnerions pas DE po | de ne point citer dans son entier. te de | € Vous souvient-il, écrit le P. de Brébeuf, pe | de cette herbe nommée la crainte de Dieu, im | dont on disait au commencement de notre R h: | Compagnie que nos Pères charmaient l'esprit LL # | d'impureté? Elle ne croît pas, dans la terre M 1
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Le Père JEAN de BRÉBEUF, 29
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des Hurons ; mais il en tombe du ciel à foison, si peu qu’on soit soigneux de cultiver
celle qu’on y apporte. La barbarie, l'ignorance, | la pauvreté et la misère, qui rendent la vie de | ces sauvages plus déplorable que la mort, |
nous sont une leçon continuelle de regretter la chute d'Adam et de nous soumettre entiè-
rement à celui qui châtie encore la désobéis- | sance en ses enfants, d'une façon si remar-
quable, après tant de siècles — Sainte Thérèse disait autrefois qu’elle ne se trouvait jamais mieux en ses méditations que dans les
mystères où elle trouvait N. S. à l'écart et :
sans compagnie, comme si elle eût été au
Jardin des Olives, et elle appelait cela une
de ses simplicités. On comptera ceci, si l’on veut, parmi mes sottises ; mais il me semble que nous avons ici d'autant plus de loisirs
pour caresser, ar manière de dire, et entre- |
tenir Notxe-Seigneur à cœur ouvert, au milieu de ces ierres inhabitées que moins il y a de personnes qui s'en mettent €: *ine. Et moyennant cette faveur, nous pouvons dire hardiment : € Von timebo mala guoniam tx mecum es » (Ps. xxt1). Bref, je me représente que tous les anges gardiens de ces nations
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ingrat. Quelque rude qu’il s’annonçâi, ce tra-
incultes et délaissées sont continuellement en peine et en action pour nous sauver de ces dangers. Ils savent bien que, s’il y avait quelque chose au monde qui nous dût donner des ailes pour retourner d’où nous sommes venus, et par obéissance et par inclination propre, ce serait ce malheur, si nous n’en étions à couvert sous la protection du ciel; c'est ce qui les réveille à nous en p'c“urer les moyens, pour ne pas perdre la pi … Lclle espérance qu’ils aient jamais eue, par lA grâce
: de Dieu, de la conversion de ces peuples (°), »
Après avoir continué à évangéliser pendant deux ans les villages hurons, le P. de Brébeuf fut envoyé par son Supérieur auprès d’une peuplade voisine, la Nation Neutre, dont le territoire s’étendait jusqu’au Niagara (rc vembre 1640). Le P. Chaumonot lui servait de compagnon. C'était un nouveau champ qui s’ouvrait devant son zèle, mais un champ dont le sol était, assurait-on, spécialement