‹ Trois chants de l'Iliade, traduits en vers françaisChapitre 5 sur 14 · F R AG MENS · texte numérisé non relu

F R AG MENS

« Enflammait tant d’audace, ou, forts de leur courage, « Ils se sont frayé seuls un si hardi passage. » « Est-ce à toi de trembler, quand c’est à moi d’agir ? Répond le grand Hector ; « j’aurais trop à rougir, « Si, d un coupable effroi devenu vil esclave , « Je renonçais en lâche au droit de vaincre en brave. « Des Troyens indignés quels seraient les discours? « Auraient-ils donc en vain compté sur mon secours? « Au poste du péril un moment infidèle , « Ai-je trahi jamais la gloire paternelle?

« Dédaigneux du danger , prodigue de mon sang , « J’ai toujours réclamé l’honneur du premier rang. « Le destin, si j’en crois un sinistre présage , « Confondra mon espoir, trahira mon courage.

« Palais de mes aïeux , murs sacrés d'Ilion, « Il doit venir le jour de la destruction , « Je le sais ; mais Priam , mais Hécube et mes frères « Promis par la victoire aux lances étrangères , « Mais nos murs renversés m’inspirent moins d’effroi, « Que l’image des maux prêts à fondre sur toi, « O ma chère Andromaque !.... esclave infortunée, « Loin des champs phrygiens par un Grec entraînée , « Dois-tu courber le front sous des maîtres nouveaux , « Et dans Argos captive y tourner des fuseaux ? « Toujours plus malheureuse et plus désespérée, « Aux bords de Messéide , aux sources d'Hypérée , « Tu viendrais puiser fonde.'.... ô mortelles douleurs! « Les lâches se diraient au mépris de tes pleurs : « C’est la veuve d’Hector, d’Hector dont la grande âme « Fut long-temps le rempart et l’orgueil de Pergame. « O dieux .' ces mots cruels déchireraient ton cœur ; « Tu n’aurais plus d’appui dans un époux vainqueur... « Mais avant qu’Andromaque à tant de maux succombe, « Hector aura dormi dans la nuit de la tombe. »

Le guerrier , à ces mots, de tendresse animé , Tend un bras caressant vers son fils bien-aimé ; Mais du casque d’airain l’aigrette frémissante S’agite et sur son front brille au loin menaçante. L’enfant, à cet aspect, poussant un cri soudain , implore la nourrice et se jette en son sein.

Pour les yeux maternels ce spectacle a des charmes ; Hector lui-même , Hector a ri de ses alarmes • Il dépose à l’instant le casque redouté , Et, des dieux sur son fils appelant la bonté , Tour à tour le contemple et tour à tour l’embrasse : « Jupiter ! et vous, dieux ! protecteurs de ma race ' « Que mon cœur tout entier respire dans le sien ! « Qu’il soit l’amour, l’espoir et l’appui du Troyen ! « Qu’un jour Ilion dise, en chantant sa victoire : « Fils d’un glorieux père, il surpasse sa gloire. « A l’exemple d’Hector, qu’au retour des combats 2 " Le butin ennemi charge son jeune bras , « Et puisse alors sa mère , au comble de l’ivresse, « Tressaillir à la fois d’orgueil et d’allégresse !

Andromaque a reçu dans le sein maternel Ce fils , garant sacré d’un amour éternel.

Moment cruel et cher et d’espoir et d’alarmes ! Elle pleure, un souris brille parmi ses larmes : Mais Hector : « Chère épouse ! apaise ta douleur ; « A force de vertu triomphe du malheur.

« Sans l’ordre des destins, aux champs de la vaillance, « Nul guerrier de mon sang n’abreuvera sa lance. « A l’inflexible sort également soumis , « Et le brave et le lâche au tombeau sont promis. « Mais toi, dans ton palais tranquille et renfermée, « Va reprendre soudain la toile accoutumée ; « Ce sont là tes travaux : pour les Troyens , pour moi, « Combattre est un devoir, triompher une loi. »

Il a dit et déjà sur sa tête guerrière Du casque étincelant a flotté la crinière.

Triste et tournant vers lui des regards inquiets , Andromaque à pas lents regagne le palais.

Elle entre : à son aspect, ses esclaves nombreuses Font retentir les airs de plaintes douloureuses , Et toutes à la fois tremblantes pour Hector, Déplorent son trépas quand il respire encor ; Elles n’espèrent plus que des fils de la Grèce Hector puisse éviter la lance vengeresse.

Paris , brillant d’espoir, étincelant d’airain , Aux murs de son palais s’est arraché soudain , Et, cédant au transport qui noblement l'entraîne. Des hauteurs d'Ilion il descend vers la plaine : Tel l’animal fougueux qui, long-temps enchaîné , Au repos de l’étable a langui condamné , S’échappe, et dirigeant sa course indépendante Aux bords accoutumés d’une source abondante , Frémit, ivre d’orgueil, d’un pas précipité Des champs et des forêts franchit l’immensité, Frappe du pied la terre et dévore l’espace ; Déployant tour à tour et sa force et sa grâce , il dresse un front superbe, il abandonne aux vents Son ondoyante queue et ses longs crins mouvans, Et, beau de liberté, vole au sein des prairies Où bondis sent en paix ses cavales chéries.

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