FÉLICIEN 110 PS
ter du public. Le peu qu'on en savait suffisait à faire supposer un génie, hypothèse que la curiosité et la vérification difficile rendent toujours plaisante, et que justifiait la puissance surprenante des eaux-fortes, des vernis mous et des crayons qu'on pouvait connaître. Je me souviens d'être resté des années sans savoir de Rops autre chose qu'un nom, et trois œuvres : la Buveuse d'absinthe, dessin, la lithographie de Y Enterrement au pays wallon, et un frontispice pour les Poèmes de Mallarmé. Cela suffisait à ma jeunesse pour accueillir avec enthousiasme le renom de l'artiste, et cela dura jusqu'au jour où une visite chez l'éditeur Edmond Deman, à Bruxelles, me révéla les Sataniques, les pièces secrètes — et la génialité extraordinaire et effrayante de leur créateur.
Rops a passé pour un dessinateur obscène, et il y a quelque chose de vrai. Il a passé pour un lyrique tragique, et c'est vrai aussi. Et c'est encore un intimiste réaliste, un ironique, un petit-maître, un rêveur symboliste, et un technicien hors pair. Soiï œuvre est si variée que chacun y trouve ce qu'il veut. Mais ce qu'on n'avait pas dit, c'est la puissance de travail, l'intégrité de caractère, la hauteur d'âme et la noblesse morale de l'artiste. Ce livre les raconte : nul besoin aujourd'hui de faire mystère de son auteur. Aucune autre raison que la modestie d'un amateur érudit n'a déterminé M. Eugène Rodrigues, président de la Société des Cent Bibliophiles, à prendre gaîment ce pseudonyme
d'une truculence espagnole pour signer le catalogue parfait des œuvres gravées de Rops, puis l'ouvrage dont je parle : ouvrage excellent, fidèle, savoureusement écrit et bien pensé, qui nous restitue la physionomie d'un très grand artiste et nous la fait aimer.
Félicien Rops apparaît, en cette biographie minutieuse, tout différent de ce qu'on en disait, et sans aucun mystère. Mais combien plus intéressant par son évidence ! Qui donc parlait d'un graveur exceptionnel, halluciné d'érotisme et de satanisme, bizarre et terrible? Nous sommes en présence d'un Wallon sain, spirituel et sensuel, dont toute l'existence est absorbée par l'étude des techniques de son métier. M. Ramiro cite beaucoup de ses lettres. M. Marx en avait déjà mentionné un certain nombre, ainsi que M. Eugène Demolder, l'énergique et tendre romancier belge qui fut le gendre de Rops. Ces lettres sont admirables, et formeraient un volume du plus grand intérêt. Mais de quoi parlentelles? Confient-elles les rêves brillants d'un curieux du sadisme, d'un lyrique du stupre? Nullement. Elles énoncent au sujet du vernis mou, de Feau-forte, des procédés les plus délicats de cet art, des séries de remarques savantes. Elles témoignent chez leur auteur d'un violent amour de la perfection. Elles sont d'un alchimiste penché sur les matras et les éprouvettes. On assiste à cette fiévreuse enquête qui dura jusqu'à la mort. Avec son disciple et ami Armand Rassenfosse, le très bel illustrateur des