‹ Trois crises de l'art actuelChapitre 12 sur 28 · FÉLICIEN ROPS <VJ · texte numérisé non relu

FÉLICIEN ROPS <VJ

Fleurs du Mal, Rops échange des volumes. Il retrace ses essais, il conseille, il corrige franchement, puis, avec une simplicité non moins franche, il avoue ce qu'il doit à son ami, le remercie d'une idée, d'une indication. C'est un chercheur éternel, un étudiant à vie. On reste surpris et charmé de voir se désespérer, s'accuser, d'ignorance, avec une modestie inouïe, l'homme qui a fait les plus magistrales eauxfortes de l'art moderne et n'a déjà plus de rival à l'heure où il accuse son impéritie. Puis ce sont des effusions soudaines, de longues confidences, des élans joyeux ou tristes, des découragements et des fusées de rire, des croquis d'écrivain valant ceux du burineur, des tendresses enthousiastes qui révèlent un caractère ingénu, confiant, insoucieux du commerce, se gaussant de la réclame. Eh! quoi, est-ce la ce redoutable Rops? La bonté même, loyale, naïve, une conscience acharnée, un caractère d'une intégrité sauvage, une raillerie sans sarcasme, un cœur d'enfant — voilà le Rops des lettres,, l'homme sans méchanceté sinon sans malice qui eut la chance d'avoir une certaiae fortune, sans quoi il eût couru grand risque de mourir inconnu et besogneux. Ecoutons-le se confesser dans une lettre prise au hasard (1863) :

« Crois-moi, mon cher ami, nous sommes nés trop tard : notre siècle étroit et bête me pèse* sur les épaules comme un vêtement qui n'est pas à ma taille. Fou h la fois touchant et grotesque, je me promène en ce monde de qua-

torze pour cent, avec un costume moyen âge aux fières arabesques, dans la foule des habits noirs du positivisme. Je fais rire les notaires et j'inspire de douces gaîtés aux huissiers. Les gens graves me montrent à leurs enfants comme un terrible exemple de l'entrainement des arts. Et pour les gens officiels qui ont la palme brodée au collet — les palmibêtes — je ne suis pas un « homme sérieux » ! Je sais bien qu'il vaudrait mieux ressembler à n'importe quel X..., à celui-ci ou à celui-là, être plat comme un trottoir et bête comme un chiffre, aimer les filles faciles en partie double, estimer les bonnes actions qui rapportent plus que les belles actions qu'on admire, préférer les billets à ordre aux billets doux. Au lieu de cela, je marche vivant dans le rêve de Ray Blas. Je ne veux pas comprendre que l'on n'est plus dans les images, mais, «dans les huiles,» ou « dans les sucres » ; je reste atteint des folies douces que tu connais, allant vaguement on ne sait où, quelque part, du côté de l'aurore où le ciel est empourpré, vers les frais ruisseaux où Galatée fuit sous les saules, lâchant toujours la proie pour l'ombre, bâtisseur de châteaux dans toutes les Espagnes, regardeur d'étoiles en plein midi, faiseur de tempêtes dans toutes les gouttes d'eau, me créant des bonheurs d'enfant de l'oiseau qui chante, de l'insecte qui vole, du nuage qui passe, du rocher gris sur le ciel bleu. Je reste en extase devant une mèche de cheveux blonds frisottant sur une nuque ronde; la blan-

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cheur des dents, les promesses des yeux, l'éclat de la grâce me ravissent, et je me mets à analyser ces faits profonds pendant une heure ! »

Sentimentalité romantique qui vraiment n'est guère d'accord avec l'idée « satanique » qu'on s'est faite de celui que Baudelaire appelait « ce tant bizarre M. Rops » ! Ecoutons encore :

« Je ne tiens à produire que pour quelques personnes avec lesquelles je me sens en communion de pensées, qui ont les mêmes vues artistiques relativement à notre époque à la modernité, et qui jugent de la même façon les hommes, les femmes et les choses de notre temps; je voudrais bien m'appeler Gavarni, Millet, Rousseau, Daubigny, Courbet, si je le pouvais, mais jamais les réputations de Doré et de Grévin, qui sont pourtant bien grandes, et jusqu'à un certain point justifiées, ne m'ont troublé en mon obscurité. Vous voyez que j'ai une façon qui m'est propre d'être vaniteux. »

Cette « vanité » n'était que du très noble orgueil d'artiste. J'ai très peu de gens bêtes parmi mes collectionneurs, écrit Rops en 1882. Si je disais mes prières du matin, je demanderais à Dieu, comme j'aime me trouver en belle compagnie, que le « public m'honorât toujours de sa réprobation. J'y tâcherai d'ailleurs, et je conserve encore l'ambitieux et noble espoir de n'êtfe jamais admiré des foules que je porte en mépris... » Ainsi Whistler écrivait dans/<? Ten o' dock, ce parfait petit livre d'art : « Voir pour le fait de voir est, quant à la foule, le seul désir

à satisfaire. L'artiste demeure sans relations avec le moment où il se hasarde — un monument de solitude qui induit à la tristesse. » Rops travaillait avec passion, s'accusait, souffrait et s'acharnait de nouveau, non pour être riche ou glorieux, mais pour la volupté hautaine du désir de perfection. Ecoutons cette plainte poignante de 1884:

« ... Comme art, Bi&turellement, je ne fais rien qui vaille. J'ai essayé de des,sinoter dans les coins, cela ne marche pas. Je suis une brute. 11 faut que je me renouvelle entièrement ou je suis fichu ! Besoin de changement de carapace, comme les crustacés f Cet atelier me fait peur et me glace d'effroi. Il va falloir encore chercher, lutter pour tâcherdebienfaire, et rien n'arrivera encore ! Rien, rien que l'art bêbête qu'un autre aurait pu faire ! Et alors pourquoi le faire? J'ai relu les lettres de Flaubert, j'ai passé par tout cela, et je connais plus qu'artiste au monde cesoffres, ces colletages avec les fœtus monstrueux des créations qui ne peuvent prendre vie. Je ne sais ce qui adviendra de moi et de cette œuvre ratée qui est mienne, mais je sais seul que je suis une probité artistique, et que même en faisant mal j'ai essayé de faire bien. Ah! l'âme placide des D... et des B... que je l'envie. Etre satisfait de son œuvre, couver ses planches d'un œil amoureux et orgueilleux, que cela doit être bon ! ... »

Il ne fut jamais satisfait, et travailla jusqu'à la dernière minute, malgré d'atroces tortures

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physiques qui vinrent à bout de cet être robuste, joyeux, à l'âme fière, au caractère loyal...

Si Rops a peut-être trop fait part, dans son œuvre, à l'érotisme, il faut considérer avec son biographe qu'il n'y fut engage par aucune raison pécuniaire. Ayant débuté comme lithographe caricaturiste, satiriste politique influencé de Daumieretde Gavarni, l'ardeur de sa nature l'entraîna à oser des dessins licencieux, auxquels le souvenir des vignettistes duxvme siècle ne fut pas étranger, et de là il en vint à céder aux offres d'un éditeur, de Poulet-Malassis, qui était un homme de goût enclin à l'érotisme, pourvu que celui-ci fût présenté avec art, et aux conseils d'Alfred Delvau. Rops, comme la plupart des hommes du second romantisme et comme Baudelaire lui-même, considéra vraisemblablement Térotisme comme une des formes de désaveu outrancier de l'esprit bourgeois, et il s'y montra plus frondeur qu'obscène. C'est aux culs-de-lampe d'Eisen, de Choffard, de Grave-lot qu'il faut apparenter ses frontispices grivois, dont la verve endiablée, le caprice ornemental, l'esprit, le dessin si ingénieux et si souple, font constamment oublier le thème pour en admirer l'art. De l'audace, de l'effronterie rieuse, de la franchise libertine — mais jamais rien de bas dans ce qu'il a signé. Les gens de sa génération n'avaient d'ailleurs pas les idées actuelles sur ces questions. Les plus grands poètes, et jusqu'au chaste Mallarmé

lui-même, le poète de la pure métaphysique, ne dédaignèrent pas de donner au Parnasse satyrique des pièces auprès desquelles les pièces condamnées des Fleurs du Mal ne sont que d'anodines bergerades, tout en étant des artistes de mœurs strictes. L'érotisme, le satanisme et la mystification macabre étaient pour eux des moyens de défense et des attitudes contre F école du bon sens. Rops ne vit que cela dans l'offre de Poulet-Malassis, qui avait sagacement deviné en lui l'illustrateur rêvé. Mais ces travaux le préparèrent à une étude plus sérieuse des troublants problèmes du vice. Quand un amateur lui eut demandé les Cent croquis légers pour réjouir les honnêtes gens, Rops eut l'occasion d'affirmer sa maîtrise technique et, tout en acceptant souvent les sujets badins qu'on lui demandait de traiter, il y mêla ses pensées plus graves, plus proches déjà de celles de Baudelaire qui avait de suite pressenti sa haute valeur. Le plaisant, le grivois cédèrent la place à une interprétation passionnée, intense, de la débauche, traversée des éclairs d'un spiritualisme ardent, ou des mélancolies d'une âme amoureuse des grands rêves. Enfin, quand Rops en vint à sa période de maturité, quand, fortifié parles études opiniâtres, mûri dans sonespritet sa vie, il aborda, avec les Sataniques, la difficulté de conférer à la luxure tragique la beauté du grand art, il y réussit, parce que son âme et son génie de graveur étaient réellement hors de pair.

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