‹ Trois crises de l'art actuelChapitre 13 sur 28 · FÉLICIEN ROPS · texte numérisé non relu

FÉLICIEN ROPS

C'est à côté de Baudelaire qu'on le placera, car leurs façons d'envisager furent semblables et leurs techniques s'équivalent en puissance, en perfection, en aiuère originalité. Par l'un et par l'autre « dans la brute assoupie un ange se réveille ». Tous deux ont aimé se pencher, en romantiques macabres, très sarcastiques et au fond très tendres et souffrants, sur les abîmes de Tinsatisfaction et de l'anomalie charnelle pour en entendre monter les sanglots de l'âme repentante qui désire la lumière pure du fond des enfers inexorables. Tous deux furent avant tout des ouvriers de perfection, de probes artistes, aimant avec une légère affectation à être appelés des maudits et des princes du mal, tout en étant de très honnêtes hommes, des amis délicats et des esprits droits. Chez tous deux la préoccupation du métier tempéra l'excessif romantisme des sujets et créa l'équilibre et l'aisance apparente qui sont le secret des belles réalisations. Les grands chefs-d'œuvre de Rops, la Buveuse d'absinthe, la Pornocfate, VEnterrement au pays icallon, la Tentation de Saint- Antoine, XIncantation, le Scandale, sont des œuvres où la stricte magnificence de la forme laisse à l'esprit qui les étudia l'impression du beau classique.

Cette beauté épurera l'œuvre et le souvenir de Rops des scories d'une outrance romantique plus voulue que native, d'un symbolisme circonstanciel et vite fané, des audaces d'un érotisme qui ne fut souvent que la revanche

d'une timidité inavouée. Le grand trait net du caractère de Rops, restera, aux yeux de l'avenir, cet acharnement à la conquête d'une technique absolue, cette noble et féconde insatisfaction qui fut la vertu de sa vie imaginative et le frein de sa vie physique. On ne peut pas dire que ce soit un maître, au sens étymologique, car il ne pouvait s'imiter et il eût maudit les pastiches insupportables qu'on a fait de lui. Isolé, personne ne le fut davantage. Et il ne se pensait même pas un « maître-graveur » ! Cependant, il l'a été, cet homme fou de recherches, éblouissant, spécieux, ardent et rongé par le doute, dont enfin le masque tombe et dont le visage nous apparaît plus pur que la gloire qui lui fut faite.

UN FACTICE J. BOLDIN

C'est un peintre remarquable : d'abord parce qu'il a beaucoup de talent, ensuite et plus encore parce qu'il est représentatif du faisandage auquel le ferment du snobisme peut conduire une œuvre d'artiste véritable. Il offre l'exemple très significatif d'un homme trahi par ses sujets, et personne dans notre époque ne saurait mieux montrer combien le talent peut être inutile,, et combien il sied de n'en point avoir un respect immodéré. M. Jean Boldini en sait plus long que la plupart de ses confrères ; cependant il ne nous apprend rien et il périra probablement tout entier. Est-ce sa faute? Non. Celle de ses modèles et de la mode.

Son observation rapide excelle h circonscrire, d'un trait crispé ou détendu soudain, le sursaut nerveux des féminités modernes, dontl'armature d'acier ploie, se cambre, révèle des rigidités ou

de fugitives ellipses sous les étoffes miroitantes : peintre des corps qu'il suggère, et dont il donne à deviner les secrets, Boldini les suit dans l'élan de son dessin, les ramène et les concentre en une synthèse d'angles inattendus, d'une mathématique irritante, avec le charme des poses instables.

L'indication graphique de ces corps est presque une écriture de mouvements : ce ne sont que flèches, faisceaux, rayons jaillis en tous sens, attachés au défaut de l'épaule ou au pli de la ceinture, et de là s'élançant, divergeants comme des branches d'éventail, avec l'inflexion parfois d'une moelleuse et tout italienne langueur. Rageur presque, le pinceau darde ces traits, puis écrase de savoureuses touches sensuelles.

Toute robe peinte par cet artiste semble vraiment un éventail brusquement ouvert. La fougue du virtuose extrait des angles une beauté expressive. Le trait des pointes-sèches de Helleufile, gracile, comme une aronde sur le ciel blanc et marbré de la feuille de Japon, mais le trait de Boldini est oblique et sans courbe. 11 peint des femmes maigres, aux coudes aigus, aux épaules étroites, aux têtes petites et casquées hautement, de longues femmes trop grandes et sans gorge, aux muscles serrés ; elles sont vives, inquiètes, toujours prêtes à bondir, assises à peine sur des canapés bas. Le pied impatient, verni d'éclairs fugaces, disperse la soie amoncelée des amples jupes,

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Les doigts tourmentent an pli : l'êlre entier, posé comme un oiseau agacé, va se dresser, partir. Aux yeux dilatés se devine peut-être le reste d'ivresse de morphines récentes.. Mondanité, charme, vice enfantin, sinueuse coquetterie d'àme, désir informulé, ennui, tout scintille en ces êtres, tout ce qui n'est pas la vie essentielle.

L'artiste observe, surprend, exprime cette vanité qui s'agite avec él Jgance. Et ce qu'il aime, c'est peindre. Il est né pour peindre, c'est sa passion, sa raison d'être. Cela se sent si vivement qu'il intéresse tout à fait.

Certains lui reprochent ce qu'après tout on ne devrait reprocher qu'à ses modèles : les défauts qu'il semble avoir, ce sont les leurs. Ce peintre voit juste, c'est un sincère et même un simple. Il définit des êtres trépidants et sans style. Comment sa peinture ne serait-elle pas trépidante, comment atteindrait-elle au style? Elle devrait mentir, et elle perdrait de son charme, qui est dans l'extrême sincérité de la transcription. Boldini peint une aristocratie qui s'est diluée, mésalliée, compromise. Il en saisit le caractère de décadence, la grâce grimaçante et antipathique, et il réalise ainsi d'étonnants documents de modernisme. L'aversion que ses tableaux inspirent à certains tempéraments est due à la tenace fidélité de sa vision : les modèles l'inspireraient dans la vie, et Boldini a ainsi le mérite négatif d'un excellent acteur qui, sous l'habit du traître de mélodrame, se fait

huer parce qu'il joue trop bien et assume les vices du félon qu'il représente. Evidemment, de tous les portraitistes de l'actuelle « femme du monde », Boldini est le plus fort. Il est aussi le plus libre, car les autres aiment visiblement l'élégance entortillée qu'ils peignent. On sent qu'ils y admirent naïvement un exemple de beauté. Leur âme s'attendrit un peu devant ces gravures de modes en mouvement. Ils font comme M. Bourget, « ils y croient ». Mais je n'aperçois rien de tel dans Boldini, et c'est ce qui m'en plaît le plus. Cet artiste perçoit des couleurs, des formes, des psychologies : il les rend. Toutes se valent devant l'art. Il fait son devoir d'artiste. Il respecte le caractère. Il est légèrement caricatural parce qu'il en trouve motif dans ces femmes : il n'a ni afféterie ni raillerie inutile. Il est véridique, et constamment dans le sens de ce qu'il commente : c'est là sa façon d'avoir du style, même quand ses modèles n'en ont pas. Quand ses portraits, en un Salon, apparaiseent un peu agaçants par leur allure zigzaguante, défaite, provocante et névropathique, allons-nous oublier que les originaux sont tels?

Il s'efface totalement derrière le caractère de se's modèles. Il est probable ^que s'ils lui déplaisaient il les peindrait avec moins de force, et même je ne doute point qu'il en éprouve par- , fois des difficultés. L'idéal de ce genre de femmes est d'être peintes plus pompeusement, plus faussement, encore que les audacieuses

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qui vont chez Boldini ne soient pas celles qui demanderaient aux habituels faiseurs de les peindre avec une houppette h poudre, ou de les camper sur un fauteuil doré dans d'abondantes peluches. Boldini doit parfois être obligé de refuser certaines demandes d'arrangement, certaines falsifications du caractère. Mais s'il est à présumer que l'aspect irritant, anguleux, maigre, vif et grêle de ces organismes amuse et sollicite ses facultés de peintre, j'imagine qu'il serait tout à fait capable de se révéler un maître de la belle chair nue ou de la santé magnificente, car cet analyste des nerveuses n'est aucunement un énervé. Il y a chez lui des études de chevaux et de charrois qui sont d'un maître large et sincèrement épris de la vie forte.

Ce peintre d'agitées n'est nullement un snob, et cela se voit bien à sa technique. Hormis les conseils paternels, il n'a connu la leçon et l'empreinte de personne. Son dessin est spontané, d'une verve hardie et heureuse, son trait est étonnamment expressif, son armature persiste toujours sous la couleur de touches légères, sans empâtements. 11 met en place avec une décision rare, une amusante prédilection pour les obliques montantes, et surtout un besoin instinctif de mouvementer la robe élégante, d'en briser la silhouette, d'y faire remuer l'être qu'elle habille en le célant ou le précisant tour à tour.

L'épaulette lâche du corsage de bal tombe à demi, révélant une clavicule saillante, le détail

d'un sternum trop peu charnu, l'attache d'un sein grêle. La taille ploie dans l'étoffe défaite. Tout l'apparat du costume se néglige et semble mal rattaché. Il y a du désordre et de l'insolence, de l'offre et de la complication dans ces arrangements d'une maladresse aguichante et voulue, parfois môme le certain aspect « fille » de la femme du monde que l'acerbe dessinateur exprime avec une ironie mesurée, mais sans détour. Un mélange de « canaille » et de « grand chic » dans la façon d'être, peu ou point de cet américanisme qui se retrouve en la Gandara ou Helleu, une verve qui se rit de la distinction et en a une quand même, verve nullement française pourtant malgré l'ascendance de Manet et de Degas, mais bien italienne, du faste dans le sans-gêne — voilà l'aspect de Boldini et de ses modèles.

Le contraste est curieux de cette décadence des types et de la santé de cette technique. Boldini peint sans roueries, avec une franchise aisée, par touches une fois posées, sans préparations, sans recettes fatiguant la toile, sans grattages, sans subtilités ni maniérisme. Le procédé est direct, net, évident comme une grande écriture déliée, élancée et instinctive, révélatrice d'un tempérament. Toute la complication est dans les expressions des modèles, dans leur anatomie qui raconte silencieusement le surmenage, les goûts factices, la recherche des sensations exacerbées, la rétorsion des sentiments. Le peintre demeure naturel et délibéré.

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