J. B0LD1NI
C'est encore un de ses grands contrastes avec les autres portraitistes de l'élégance nerveuse. C'est avant tout un coloriste du noir : non pas du noir de l'ombre mystérieuse, où, dans un recul tout whistlérien, l'être se dérobe ou s'avance à demi, mais du noir considéré comme une couleur franche, vue au plein jour. Il n'y a aucun mystère, aucune suggestion, dans l'œuvre de Boldini. Mais c'est un très beau peintre. Il fait, comme personne, chatoyer les noirs.
Les Goncourt ont écrit une phrase que je vois citer beaucoup depuis quelque temps, à tort et à travers, relativement au costume moderne, au drap noir qui attend son grand peintre pour être tout aussi esthétique que le velours ou le satin. <( Si Bronzino revenait, ajoutent-ils, est-ce qu'il ne ferait pas une belle chose avec du drap d'Elbeuf?» Il me semble que Boldini est, à sa façon, le Bronzino qu'ils souhaitaient. Begardonsles noirs du veston de Willy, du costume de Mn,e Georges Hugo, de la robe de Mme Veil-Picard ou de la redingote de Whistler. C'est, en vérité, fait de main de maître.
Bien de moins suspect, de moins sensuel, que son œuvre. Aucune volupté, aucun conseil de désir et de trouble charnel ne naissent de ces êtres minces, crispés, inquiets, qui ne tiennent pas en place, dont les yeux sont froids, les chairs atones, les lèvres prêtes au papotage et désintéressées des langueurs, des insistances, des intimités du baiser. Et cette peinture des êtres artificiels, comparses d'une existence pa-
pillotante et «hâtive, où même le désir et le vice sont de brèves interpolations dans une vie de parade et une oisiveté surmenée, cette peinture est brillante, froide, sans moiteur, sans attirance comme ils le sont eux-mêmes. Elle ne suggère rien, elle ne fait pas rêver, elle ne touche point l'âme. C'est à peine si elle effleure les sens, les sollicite par l'accentuation d'un cambrure, le défi d'un rire, l'animalité d'une chevelure lourde; elle satisfait surtout l'intelligence analyste par la spirituelle sincérité de ses notations.
Les portraits d'hommes de Boldini lui feront plus d'honneur que ses effigies de femmes. Ils montrent mieux l'envergure de son talent, et de quoi il serait capable. Us lui donnent prétexte à plus de psychologie, et ils débarrassent son art de la part de frivolité inhérente aux ajustements de la mode, au maniérisme des poses mondaines. Ils révèlent excellemment le tempérament vigoureux de l'artiste. Les qualités de crànerie, de mouvement, la saveur de l'accentuation persistent, mais les visages deviennent autrement intéressants, le portrait de John-Lewis Brown et de sa famille, avec son aspect comique, son entrain caricatural à la Degas, était une surprenante pochade fort soigneusement préparée. Mais le portrait de Willy est l'analyse subtile et la forte synthèse de tout un caractère. C'est l'homme même, avec une justesse absolue du dessin, du ton, une étude intense des moindres traits sans sécheresse ni