J. B0LD1NI
surcharge pourtant, et cela s'impose avec la seule ressource d'un vêtement noir sur un fond gris, d'une cravate blanche, d'un pardessus doublé de satin noir jeté sur un bras, l'unique note d'une canne de bois fauve. C'est très fort, très maître. Quant au portrait de Whistler, c'est le seul qui ait jamais été digue de ce grand homme.
Les autres effigies de Boldini ont été faites pour l'amour de l'a peinture, mais celle-là l'a été pour l'amour de Whistler, et c'est tout simplement un des chefs-d'œuvre de l'art moderne. Le physionomiste des caillettes neurasthéniques a su là envisager et pénétrer le masque d'un génie singulièrement complexe, qu'il admirait et comprenait. Des cheveux au bout des bottines, c'est Whistler, sa façon inoubliable de se tenir, son rictus mélancolique, l'inquiétude de son front, l'élégance éteinte de sa vêt'ure, le dandysme sardonique de sa réticente courtoisie, tout cela saisi, scruté, fixé dans une admirable symphonie de noirs mats. Le document est inestimable touchant Whistler : il est décisif en ce qui concerne Boldini. Qui l'a vu ne se trompera plus sur la valeur exacte d'un tel artiste. Des effigies plus anciennes, Verdi (une tête avec foulard blanc et chapeau haute-forme), Menzel (une tête prestigieuse), achèveraient d'ailleurs d'offrir des garanties s'il en était besoin pour donner à ce psychologue de la mondaine sa vraie place dans l'époque, en attendant de la lui faire dans les musées.
Ces choses, certains nus, des fleurs, dé-
montrent surabondamment que l'artiste est très supérieur à ses thèmes occasionnels. Sa perception aiguë lui tient lieu de pensée en présence de créatures qui n'eu ont pas et n'en sauraient inspirer.
On aimerait qu'ainsi armé il tentât des expressions d'âmes plus complexes et plus profondes, plus dignes de son caractérisme énergique, puisqu'il sait et qu'il peut. On aimerait que de ces spirales, de ces zigzags, de ces crispations du trait éblouissant dardé avec de souples élégances de jeu d'épée jaillit, éclair définitif, la grande ligne décorative, et que toute cette œuvre tapie, ramassée, soudainement se décidât à bondir. Mais quoi ! telle qu'elle s'offre, il la faut aimer. Harmoniste des noirs, des gris, des blancs, avec parfois une note bleue, ou rose, ou thé, d'une exquise fadeur de fard et de pastel, géomètre plein dé grâce astucieuse, italien, nerveux, bizarre et savant, Doldini a des allures de grand peintre.
Et cependant ce n'en est pas un, et nous le sentons nettement, avec un indéfinissable malaise, devant ses morceaux les plus réussis. Pourquoi ? Parce qu'il fait le portrait de la Médiocrité, sans la caricaturer au point qu'on sente qu'il la haïsse, sans la ilalter non plus; sa virtuosité se joue dans le vide d'un monde qui ne l'intéresse pas, elle s'y joue pour le plaisir de se jouer, elle ne s'adresse pas à nous — et c'est pour cela que nous passons poliment devant ce sourire stérile.