UN SENSITIF J.-J. HENNER
Personne, en art, ne peut se dispenser d'être troublé et inquiet, à moins d'être un sot ou une force de la nature. Henner fut serein parce qu'il était une force de la nature, qui s'exerçait dans un domaine très restreint. Il fit ce qu'il sentait et fut doué de manière à n'en jamais sortir et à n'en pas éprouver d'ennui. 11 fut, comme M. J.-P. Laurens, un membre de l'Institut nullement académique.
Le poème de nudité qu'il chanta, strophe par strophe, eut une moiteur et une ferveur particulières, Henner « faisait toujours la même chose» comme on l'a dit de Corot, de Millet, comme personne ne peut se dispenser, en art, d'être troublé et inquiet, à moins d'être une force de la nature, certains autres créateurs qui ont échappé, par une grâce spéciale, à l'effréné désir de variété, à la névrose de
transpositions de soi-même qui caractérisera notre époque. Ces hommes qui n'ont pas envie de changer et qui osent se répéter, nous ne savons comment les nommer et, faute de mieux, nous les appelons des classiques, parce que ce mot nous paraît obscurément désigner les êtres produits par une époque plus saine et plus paisible. En réalité, ils ont reçu une éducation plus forte, qui les a plus profondément marqués que nous ne le fûmes par celle que nous nous fîmes. Respectueux du métier acquis lentement^ et ne cherchant pas à être avant tout originaux,, ils travaillent dans un seul sens.
Henner n'a jamais fait qu'un tableau, qu'il a recommencé toute sa vie. Qui en vit un les vit tous. Cependant lui savait bien que ce n'était pas le même, et pourquoi il en avait tant fait. Je mets à part les tableaux de commerce, qu'il repeignait sur la demande des marchands et par lesquels il édifiait patiemment une considérable fortune ; un tel homme peut prendre ces libertés, et beaucoup de maîtres ne s'en sont pas fait faute. C'est même un trait des grands teneurs de pinceaux d'autrefois que ce sans-gêne commercial. Mais, comme eux, Henner tenait son pinceau tout autrement, quand il faisait un tableau « pour de bon ». C'est le propre des gens très forts que cette double personnalité indépendante dans ses deux aspects. Avant de plaisanter «la manie d'argent du père Henner», bien des peintres devraient se prouver capables d'oublier aussi totalement l'argent quand ils