‹ Trois crises de l'art actuelChapitre 18 sur 28 · J.-J. HENNER · texte numérisé non relu

J.-J. HENNER

essaient de créer une vraie œuvre. Cette idée du gain les poursuit partout. Henner faisait une part — et quand il peignait pour peindre, le désir d'argent se taisait.

Il évoque quelques grands hommes : Giorgone, Corrège, Prudhon. Il n'en a pas été indigne. C'était, comme eux, un musicien des pénombres chaudes et uu transfigurateur du nu féminin. Dessinateur par les modelés, par les plans, il fut maître en la science de susciter hors de l'ombre harmonisée la forme d'un jeune corps vêtu de lumières tremblantes par la magique union de l'ambre et de la nacre, étiré dans une paresse délicieuse, et pareil à un sourire.

Deux ou trois puissantes valeurs suffisaient à soutenir le poème de Henner. Un vert sombre de feuillages, un bleu velouté de ciel ou d'eau, quelquefois un rouge de coiffe ou de voile, et le ton de la chair commençait à chanter. Peu de réalité dans le paysage de moire, de satin et de fourrure — mais quelles admirables harmonies luxueuses et éteintes ! Toujours un certain mystère chaleureux se révélait sourdement clans les fonds. Modelée très largement, construite avec des procédés de statuaire, sans détails autres que les indispensables, la femme nue rêvée par le vieux maître trouvait sa beauté dans la plénitude absolue des volumes. Quelques glacis poursuivaient une ombre fuyante sur l'ivoire pâle ou fauve de son corps. Les passages de tons de la figure aux fonds étaient presque toujours d'une suavité chimérique et

délicieuse. Sans se soucierde l'impressionnisme, ni du mot ni de la théorie, Henner en appliquait à sa manière un des principes essentiels, la vibration radiante des surfaces éclairées et sa réaction sur les arrière-plans. Dans aucune de ses œuvres, il n'existe de limitations linéaires, de sécheresse du contour. Les corps sont moins éclairés par l'ambiance qu'ils ne l'étaient par le seul fait de leur rayonnante nudité — et ceci rapproche singulièrement Henner de Carrière.

C'était le principe de Prudhon, c'était le principe de Corrège. Seulement, Corrège l'osait avec génie dans la lumière. Corrège, c'est le miracle voluptueux d'un conflit de lumières entre elles, au sein desquelles une clarté plus claire que toutes fascine le regard. Prudhon demande à l'ombre de plus aisés contrastes. On retrouve Prudhon en Henner, mais les ombres de Prudhon sont froides, profondes; celles de Henner sont chaudes et tout imprégnées de couleur. Elles ressemblent aux bruns du Bassan et aux bruns rouges de Caravage. Quand Henner, comme dans le Saint Sébastien du Luxembourg, construit son harmonie sur des tons froids, un noir de fusain, une chair morte modelée en bleu ardoisé et blanc d'argent, il se rapproche des blancs crémeux, des irisations de lait bleuâtre de Prudhon. Quand il construit son tableau sur une harmonie ambrée, il se réfère aux dorures de Giorgione, et son ombre monte d'un ton tout vénitien. 11 a oscillé entre ces deux contrastes, mais il a toujours su les adopter tout entiers

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