‹ Trois crises de l'art actuelChapitre 19 sur 28 · J.-J. HENNE R · texte numérisé non relu

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tour à tour. Quant à sa manière de dessiner par les plans et les volumes, en massant les ombres, puis en distribuant les lumières et en y accrochant quelques suprêmes scintillations, elle est prudhonienne par l'esprit comme par l'exécution. Mais Henner n'a pas eu la grâce, l'élégance caressante, la morbidesse unique de Prudhon, la miraculeuse ductilité de ses formes vaporeusement fermes. Il modelait avec un charme presque amolli : les contours, les formes générales de ses figures avaient parfois de la lourdeur. Il affectionnait la pose d'une femme étendue, les bras levés et croisés sous la nuque, une jambe allongée, l'autre ployée à demi. Souvent la jambe allongée est roide, et sans suffisante ondulation : l'origine alsacienne prime la hantise des maîtres d'Italie.

L'âme de cette œuvre est assez difficile à définir, peut-être parce qu'elle est extrêmement simple. Henner a peint des portraits, des nymphes, des tableaux religieux. Il faut considérer ceux-ci comme des œuvres dépourvues de toute véritable pensée religieuse. Il en faisait des interprétations de coloriste insoucieux des nuances psychologiques. Il y répandait la langueur rêveuse de son atmosphère favorite, et cela donnait à ses tableaux de piété un certain caractère poétique et mélancolique, une sorte d'effusion suave et fervente. Mais ce caractère se retrouve dans toute sa peinture profane. Quand Henner peignait une Madeleine, il ne faisait attention qu'au fait d'épancher, avec une

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grâce savoureuse, sur une épaule nacrée, le Ilot odorant d'une fauve et riche chevelure. Son Saint Sébastien offre, au Luxembourg, un contraste bien curieux avec celui de Ribot. Ribot a peint en réaliste de talent solide un homme râlant. Henner a peint aussi bien Adonis que saint Sébastien. Une réplique de Ribera, une réplique de Prudhon, une étude d'anatomie, une étude de nuances, mais non deux tableaux de pensée religieuse. L'œuvre pieuse de Henner n'a qu'un intérêt purement pictural.

Ses nymphes sont l'expression la plus précise de son âme. On y sent l'antique. Les nymphes de Henner sont profondément mêlées au mystère Sylvain, et la divine inertie de leur instinctivité heureuse donne à leurs visages un charme taciturne. C'est toujours la même, c'est l'églogue incarnée, avec une souveraine intuition de la poésie pastorale, dans l'ombre, rêvée par Chénier, qui laisse précise pourtant la beauté. Plus que les figurines pourtant exquises de Corot, les nymphes de Henner sont les habitantes des paysages de Corot. La simplification puissante des corps et des sites qui les entourent les élève presque au symbolisme. 11 n'y a même pas un accessoire : le poème de ces nudités est sans date et s'impose par le seul prestige des tonalités. C'est la peinture, et rien d'autre. On s'est agacé de la monotonie de ces belles choses, inlassablement répétées par Henner. On a essayé de les imiter. Il les a lui-même imitées, et parfois mal, dans les petites choses de commerce

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qu'exhibaient aux vitrines du boulevard les marchands de mauvaise peinture. Il a même ainsi failli réduire à un procédé la divine harmonie qui chantait dans son âme élégiaque. Et noire époque pardonne mal aux hommes introublés ' elle leur reproche de faire toujours la même chose, et, s'ils en tentent une autre, elle leur reproche sarcastiquement de n'y pouvoir réussir. Mais les nymphes de Henner sont malgré nous et malgré lui d'admirables créations, dues à une technique profonde et non à un procédé.

Ses portraits sont non moins beaux. La Jeune fille en deuil du Luxembourg est ce qu'on peut imaginer de plus sûr en art, par l'accord des noirs et du fond d'un bleu si tendre — le bleu de Gainsborough et de Watteau, le bleu ciel qui arrive à suggérer la plus fine tristesse. Ce poème du bleu et du noir est l'exemple même de la juste puissance des valeurs, et on n'a pas été plus loin dans la simplification d'une figure, «dans l'idéalisation sans mièvrerie d'un être vivant. C'est très naturellement beau, et cela contient tout son prestige et toute sa suggestion. On n'a pas à ajouter son rêve personnel à ces formes : elles se présentent déjà vêtues du rêve immanent en leur réalité. Parce que Henner associe magistralement trois ou quatre valeurs, un rêve se dégage, et c'est celui que contiennent les couleurs en elles-mêmes. Dans toutes les nobles œuvres qu'il a peintes, la Femme au divan noir, les Nymphes, YEglogue du Petit Palais, le portrait de Mme Roger-Miclos, le

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Saint Sébastien ou telle Pieta, il est impossible de trouver des éléments de rêverie littéraire : la couleur agit seule poétiquement.

La Suzanne du début, qu'on retrouve au Luxembourg, donne le plus curieux renseignement sur la façon dont Henner en vint à sa manière définitive. C'est un très savant morceau, d'un dessin minutieux sans sécheresse. Il ne se dépouille pourtant pas du caractère tout objectif du nu de l'Ecole : les pénombres y sont déjà, mais elles ne s'illuminent pas de l'irradiation des contours. Plus tard, Henner en est venu à supprimer tout élémentlinéaire, à ne plus mettre « tout ce qu'il y a », à pénétrer les secrets de la science des sacrifices, qui est la raison la plus haute de l'art pictural, et à n'exprimer exactement que des valeurs.

C'était un homme qui éprouvait de la joie à réunir quelques tonalités magnifiques et à en composer une sorte d'hymne, en cherchant en chacune d'elles et dans leur réciprocité le maximum de beauté chromatique. C'était là toute son idéologie. Le nu, une draperie, un fond de lac et de forêt dans l'ombre, voilà ses sujets : et il ne demandait pas autre chose à la mythologie ou' aux sujets de dévotion, et il rassasiait sa passion sans se soucier des théories sur l'expressivité, sans regarder ce que faisait autrui. D'une nymphe, à l'autre nymphe sans même varier les attitudes, il observait la transformation subtile d'un vert ou d'un bleu, accentuait une ombre, précisait une lumière, notait la

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