‹ Trois crises de l'art actuelChapitre 20 sur 28 · J.-J. HENNER · texte numérisé non relu

J.-J. HENNER

réaction un peu différente d'un brun sur un rouge. C'était son plaisir, il n'aimait que cela au monde.

C'était le coloriste, et le coloriste comme on dit le bibliomane; c'était un homme tout occupé de quelques harmonies. 11 assistait aux tentatives de ses contemporains avec une profonde indifférence et une bonhomie narquoise, satisfait d'une seule recherche et n'y touchant jamais assez, insatiable de la couleur, et trouvant une poésie dans ses lumières nacrées comme Corot dans ses gris : conception étroite si l'on veut, mais celle d'un ouvrier fou de son métier. Annuellement paraissait au Salon un de ces morceaux têtus et splendides. On pouvaits'enirriter, tant ce recommencement contenait de silencieux démentis aux préoccupations, aux variations inquiètes de l'idéal des autres peintres. On boudait à cette éternelle nymphe couchée, à cette éternelle Madeleine, à ce sempiternel effet de chair dans l'ombre, à cette immanquable chevelure très rousse sur une peau très blanche. Mais le morceau imposait le respect quand même, parce que de beaux tons avaient chanté une fois de plus, et on sentait bien que Biblis ou les saintes femmes n'avaient là aucune importance, et que Henner avait encore satisfait à sa passion de chercher, sur n'importe quel thème, ce que peut imposer de magique à une rétine humaine l'accord chromatique de quelques tons.

Ce peintre, qui ne faisait attention à rien de ce qui nous tourmente, absolument isolé de

l'Institut et de l'art indépendant, classique sans servilité, relié aux grands maîtres, a peut-être choisi la meilleure part en excluant de sa production toute tentative d'idées générales et d'innovations expressives. L'œuvre corrosive du temps ne peut rien sur de telles œuvres. Le temps discute, périme, rejette des idées qui soulevèrent l'enthousiasme. L'apport de Henner dans son temps est nul. Plus fort que tous les académiques, il n'innovait rien. Mais ses valeurs apparaîtront toujours justes, ses tons toujours puissants. Il n'a peint que des morceaux de nu et des chevelures. Mais tant qu'on s'intéressera à un nu et à une chevelure — et on s'y intéressera hien après avoir cessé de comprendre les idées qui nous passionnent — on jugera que Henner a peint avec force et beauté la carnation d'un sein ou le flot d'ambre d'une torsade, choses universellement émouvantes et compréhensibles.

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