‹ Trois drames en versChapitre 10 sur 176 · ACTE I, SCÈNE IV I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV I

LE CURÉ

On n'a pas tort d'aimer, puisqu'on n'en est pas maître; Mais de se marier... rien n*y force. Et peut-être Que Jeannette n'est pas la femme qu'il te faut.

JACQUES

Soyons francs. N'est-ce pas, j'ai regardé trop haut ?

LE CURÉ

Trop haut? Non ! tu vaux Jeanne à tous les points de vue.

On peut être modeste et faire une bévue.

Je te connais, mon bon Jacques, puisque voilà

Trente-cinq ans bientôt que l'eau sainte coula

De ma main sur ton front de nouveau-né. Je t'aime

Comme le souvenir de mon premier baptême

A Keruzel, où j'arrivais nouveau curé.

Je t'ai guidé toujours et je t'ai conféré

Tous tes grades dans la sainte Église Romaine.

Oh! les bons souvenirs que cela nous ramène!

C'est moi qui t'ai donné tes premières leçons

De latin. On te mit au collège. Passons,

Car tu m'as négligé quelque peu pour Virgile

Ou les barres! D'ailleurs, j'ai dans mon Évangile

Un verset qui pardonne à ces ofFenses-là.

Tu finissais ta rhétorique, quand voilà

La guerre déclarée à la Prusse et mon brave

Qui veut partir. Ton père hésitait ! C'était grave !

Dix-huit ans! Il fallut bien céder : a Tous nos gars

Partent; puisque je suis aussi fort qu'eux, je pars! »

Ton père avait rêvé que tu ferais un prêtre.

Hélas ! c'était le rêve aussi de ton vieux maître

De te laisser sa cure après lui. Tu revins.

On t'en parla, mais tous nos efforts furent vains !

20 KERUZEL

JACQUES

C'est que j'avais vu Jeanne!

Enfin, ton caractère S'assombrit! Tu voulais cultiver cette terre Et vivre en paysan dessus, nous disais-tu.

Tu peux te vanter, toi, d'être un Breton têtu, Et tu n'en as jamais fait qu'à ta tête. En somme. Il me faut moins de temps pour confesser un homme. Je te connais. Nul n'est plus loyal et plus droit; Si, du premier abord, tu semblés un peu froid, Tout au fond ton cœur est ardent, ton âme altière. Tu donnerais ta vie une fois tout entière.

Mon fils, et tu ne la reprendrais plus jamais.

JACQUES

Eh bien! je l'ai donnée, et c'est fini.

LA CHANOINESSE

Permets, Mon garçon, mais j'ai droit de dire ma pensée Aussi.

JACQUES

Pardon, si nous vous avons offensée.

Madame; vous avez tous les droits, car je suis Votre fermier, le fils de vos fermiers, et puis Vous avez élevé Jeanne, et cela vous donne Encore plus de droits d'avoir été si bonne.

LA CHANOINESSE

Si bonne! mais j'ai fait mon devoir, simplement. Pourquoi toujours fourrer partout du sentiment?

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