ACTE I, SCÈNE VI 3I
Ce nom puissant qui peut faire écrouler sur nous Ces voûtes, ce saint nom que je nomme à genoux : Théophano!
// est tombé à genoux, les bras tendus vers la tribune impériale.
ATHANASE
Tais-toi ! Tais-toi ! J'ai peur d'entendre !
NICÉPHORE
Si tu craignais la flèche, il ne fallait pas tendre L'arc! Laisse-la partir, Père; rien ne pourrait Retenir maintenant le douloureux secret :
J'aime Théophano.
ATHANASE
Tais-toi! c'est un blasphème!
NICÉPHORE, se levant.
J'aime Théophano, je te dis que je l'aime.
Si ce mot-là suffit pour exprimer l'émoi
De crainte et de douceur qu'elle fait naître en moi !
ATHANASE
Tout entière brûlée à cette impure flamme, O mon fils bien-aimé, la voilà donc, cette âme En laquelle jadis se délectaient mes yeux Et pure à réjouir les Anges dans les cieux ! Le voilà donc, ce cœur en qui je voyais croître. Plus ardent chaque jour, le saint amour du cloître... Tu pars ! Après deux ans tout est donc effacé, Et rien ne survit plus en toi de ton passé?
NICÉPHORE, après un silence.
C'était quand je partis pour la guerre de Crète. Dans la Chrysokeras notre flotte était prête A lever l'ancre. Telle alors que je la vis.
Elle s'est imposée à mes regards ravis,
Et je verrai toujours assise sur son trône,
Dans sa sérénité souriante d'icône,
Toute en or, rayonnant sur un fond de ciel bleu,
Théophano, pareille à la Mère de Dieu!
ATHANASE
Oui, Satan trompe ainsi par une impure feinte Ton cœur toujours dévot à la Vierge Très-Sainte.
NICÉPHORE
Est-ce une illusion, un piège, je ne sais ?
A toute heure du jour et partout où je vais,
Elle est là ! J'espérais, m'éloignant de Byzance,
Échapper à l'obsession de sa présence.
a L'absence, me disais-jc, est mère des oublis! »
Pouvais-je l'oublier, mon Père? Dans les plis
Du pavillon impérial de ma galère,
A la place où l'on voit l'image tutélaire
De la Vierge, Patronne et Reine des Romains,
Cctait Théophano qui me tendait les mains!
Sous les murs de Chandax, quand toute notre armée,
Toute, par ce miracle éclatant enflammée,
Apercevait la Mère Auguste de Jésus
Et nos Patrons... et tous, mon Père, les ont vus!
Tous, un seul excepté, moi, qui ne voyais qu*clle,
Elle, Théophano, me souriant, si belle,
Que je ployais les deux genoux dévotement.
Non pas comme un chrétien, hélas! comme un amant!
ATHANASE
Le Démon! le Démon! Toujours sa vieille ruse! Voilà comme il nous prend et comme il nous abuse. Sachant même du bien faire sortir le mal!