ACTE II, SCÈNE IV
LA CHANOINESSE
Nous voudrions bien voir qu'il ne vous aimât pas! ]1 t'adore, on peut bien te le dire tout bas, Comme on n'adore plus, si ce n'est dans les livres. D'ailleurs il a du bien. L'abbé?
LE CURÉ
Deux mille livres De rente, lui venant de sa mère, en biens fonds.
LA CHANOINESSE
Un homme honnête^ droit, de principes profonds...
JEANNE, tristement.
C'est Jacques!
LE CURÉ
Oui.
JEANNE
Je n'ai jamais été coquette Pourtant.
LE CURÉ
Et pour cela tu faisais sa conquête.
LA CHANOINESSE
Allons! que penses-tu de notre candidat?
Pourtant je n'ai rien fait pour qu'il vous demandât Ma main!... J'avais six ans lorsque ma mère est morte. C'était le soir. J'étais à pleurer sur la porte, Quand il passa devant chez nous, lui, grand garçon.
44 KERUZEL
Il me prit dans ses bras, et je sais la chanson Qu'il me chanta de sa bonne grosse voix tendre :
Jamais je n'oublierai La iiUe au coupeur de paille,
Jamais je n'oublierai La fille au coupeur de blé!
Voilà longtemps. Eh bien! je crois encor l'entendre. Il me berçait très doucement... Je m'endormis... Et nous étions restés toujours très bons amis Depuis lors... Il était mon maître en amusettes; Il dénichait les nids et cueillait les noisettes, Et me menait à tous les pardons, par la main. Quand un méchant garçon, parfois, dans le chemin. Voulait me faire peur, le soir : « Si tu m'attaques. Lui criais-jc, tu sais, j'irai le dire à Jacques! » Et j'ai grandi, l'aimant comme mon frère aîné. Lui m'aimait autrement, et je l'ai deviné.
Un jour que son adieu m'avait intimidée.
Alors, depuis ce jour, je n'eus plus qu'une idée, Le déshabituer de moi très doucement Et détacher son cœur, sans même un froissement. Puisque je ne peux pas partager sa chimère...
LA CHANOINESSE
Voyons, écoute-moi. Je remplace ta mère Et je veux ton bonheur. Ce garçon te vaut bien; Il n'est pas laid, il est honnête, il a du bien... Mets un peu de bon sens dans ta cervelle creuse.
Madame!
LA CHANOINESSE
Et je ne te vois pas si malheureuse