ACTE II, SCÈNE IV
Qu'on se marie ainsi, sans goût, presque forcée... Je ne dédaigne pas Jacques, mais mon désir, Si je prends un mari, serait de le choisir...
LA CHANOINESSE
Qui voulez-vous choisir?
JEANNE, avec ufi sourire triste.
L'inconnu de mes réves.
LA CHANOINESSE
Celui qu'on va chercher, le soir, le long des grèves...
JEANNE, révoltée.
Madame, je ne sais, mais...
LE CURÉ
Tais-toi, mon enfant; On ne t'accuse pas; ton passé te défend.
Moi, je suis ton ami, je suis vieux, je suis prêtre. Je vois ton avenir en jeu; je dois peut-être Te dire ma pensée aussi, sincèrement.
JEANNE, très doucement.
Oui, monsieur le cure, dites.
LE CURÉ
Mon sentiment. Le voici... Tu parlais de couvent; moi, ma fille. J'ai rêvé mieux pour toi; j'ai rcvé la famille! Un mari, des enfants...
JEANNE
Je voudrais... Bien vraiment, Je voudrais... Je ne puis.
48 KERUZEL
LE CURÉ
Tout autre rêve ment.
N'en crois pas de plus haut et de plus doux, Jeannette, Que celui qui fleurit pour toi la maisonnette De Kergozic.
JEANNE, étouffant des sanglots.
Monsieur le curé !
LE CURÉ
Ne crois pas, Si haut que soit ton but, que Jacques soit trop bas Pour l'atteindre. Tu peux le prendre côte à côte; Il est à la hauteur de l'âme la plus haute...
LA CHANOINESSE, s'emportant.
Non ! non ! ses rêves vont de tout autre côté.
Qu'elle ne veuille pas faire la volonté
De ceux qui sont ici pour remplacer sa mère.
C'est bien! mais elle ira poursuivre sa chimère
Loin d'ici ; je serais trop sotte d'héberger
Dans ma maison un trouble et peut-être un danger.
JEANNE, éclatant.
Oh! c'est trop! non, c'est trop! O la méchante femme, Qui me torture et m'injurie et me diffame Et me chasse!
LE CURÉ, voulant calmer Jeanne.
Jeannette !
JEANNE, résolument.
Eh bien! je m'en irai!