‹ Trois drames en versChapitre 75 sur 176 · MADELEINE, MARIE · texte numérisé non relu

MADELEINE, MARIE

MAR'i E, sur le seuil de la cljauibre.

Cest moi !

J'ai cru qu'on appelait.

MADELEINE, tremMufite, immobile.

Non!

MARIE

Pourquoi cet émoi?

Vous tremblez ?

MADELEINE

Non! tu vois...

Lui saisissant la main.

La folle enfant qui rèvc

Que je tremble...

MARIE, effrayée.

Grand*inère!...

MADELEINE, à pari.

Ainsi, jamais de trêve!

S'il la rencontrait...

MARIE, resranlaut sa tua in.

Ah! j'ai du sang à la main...

TABLEAU m, SCÈNE III l6]

MADELEINE

S*il la reconnaissait!

Résoîumctjt.

Nous partirons demain!

MARIE

Partir! Partir!

MADELEINE

Demain !

MARIE

Si tôt!

MADELEINE

Pour TAngleterre !

MARIE

Si loin!... Pourquoi partir?

MADELEINE

Je sais un monastère Où, dans la sainteté de Tasile divin, L'ennemi dont j'ai peur nous poursuivrait en vain; Nous irons vivre là !

MARIE

Quitter notre patrie, Notre vieille cité, notre maison...

MADELEINE

Marie!

Tu fuiras, n'est-ce pas? Tu fuiras sans regrets?... Tu viendras ? Tu veux bien ? Car je t'emporterais Pour t' arracher à lui !

MARIE

Lui! quel est donc cet homme?

MADELEINE

Nous partirons demain... Ah! si tu savais comme

Je le hais! Ennemis depuis les temps anciens,

Mes aïeux ont toujours lutté contre les siens,

Et nos guerriers ont fait répandre par les armes,

Dans les deux clans rivaux, bien du sang et des larmes.

Une haine éternelle est entre nous! Jamais

Je ne pardonnerai; je hais son nom, je hais

Sa race, et, chaque jour, la haine héréditaire

S'est accrue, et plus rien ne peut la faire taire.

11 veut te prendre, mais ma haine te défend ;

Il ne te prendra pas, ma fille, mon enfant!

MARIE, avec un cri de joie.

Mon père ! Il n*est pas mort! Il n'est pas mort, grand'mère?

MADELEINE

Enfant, n'espère pas le revoir; c'est chimère!

MARIE

11 vit! Il vit! J'avais compris votre secret!

Comment? Je ne sais pas, mais mon cœur espérait

Qu'un jour, je reverrais, vivant, par un prodige,

Celui que vous disiez mort, mon père! Oui, vous dis-je.

Je savais qu'il vivait et j'avais pressenti

Que votre haine à mon amour avait menti.

En une vision douce de mon enfance,

Je l'évoquais parfois malgré votre défense;

Vous disiez: « 11 est mort! » Et dans un vague émoi,

Les yeux clos, j'essayais de l'évoquer en moi.

O grand'mère, je vous aime et je vous révère.

TABLEAU III, SCÈNE III l6f

Mais vous avez parfois le regard bien sévère, Et souvent vous m'avez fait peur en me parlant.

MADELEINE, m Vembrossant.

Ma petite Marie!

MARIE

Et quand, le cœur tremblant.

Je m'endormais, la nuit, en quelque rêverie. J'entendais une voix qui m'appelait : « Marie! » Et je sentais, ainsi qu'autrefois, s'apaiser Mes frayeurs dans un cher et bon et doux baiser! C'était lui !

MADELEINE, ovec anxiété.

Mon enfant!

MARIE

Et c'est ainsi qu'en songe, Par un pressentiment plus fort que ton mensonge, O grand'mère ! j'avais appris la vérité.

Tu lui pardonneras, je l'ai bien mérité...

MADELEINE

Pardonner! Mon pardon ne ferait pas revivre Ta mère !

MARIE, S* éloignant d'elle.

Si j'allais refuser de vous suivre...

Si vous voulez partir, c'est qu'il est près d'ici! Il me cherche!...

MADELEINE

Toi! toi! me quitter! Elle aussi!...

Va donc! Je le tuerai... Laisse-moi...

Elle repousse Marie.

l66 LE COEUR SANGLANT

MARIE, se pendant à son cou.

Chère aïeule, Est-ce que je pourrais vous laisser toute seule?... Seulement, j'aimerais vous avoir tous les deux.

MADELEINE

Les Bons ne souffrent point les Méchants auprès d'eux!

Son nom!... Au moins, son nom?

MADELEINE

Silence sur cet homme!

Ne me rappelle pas qu'il vit et qu'il se nomme L'Ennemi. Je l'ai trop oublie; sache donc Qu'il serait imprudent d'implorer son pardon; Car je pourrais, à cet appel de ta tendresse, Me rappeler mon nom, à moi, la Vengeresse!

MARIE, tristement.

Je ne parlerai plus de lui.

SCÈ^E IV

Les Mêmes, BEATON.

B EATON, en costume de hériter, sur le seuil.

La paix de Dieu, Source de tout bonheur, femmes, soit en ce lieu!

TABLEAU III, SCÈNE IV \6j

MADELEINE, h regardant fixement.

Dans quel temps vivons-nous? Est-ce donc la coutume, Maintenant, qu'un prélat sorte sous ce costume ? La paix de Dieu n'est plus.

BEATON

Vous devez héberger Le Chasseur de Buccleuck? Je suis le Grand Berger.

MADELEINE

Nul, hors nous deux, n'habite en mon hôtellerie : On n'aime pas les vieux visages, et Marie, Auprès de sa jeunesse, a ma vieille raison.

C'est notre honneur qui fait le vide en ma maison ; Nous vivons et cela suffit, mais que je meure Si l'homme que tu dis...

BEATON

J'ai choisi ta demeure, Te sachant toute à nous, ma fille, et si je viens. Ce soir, sous des habits qui ne sont pas les miens. C'est que plus que jamais il faut de la prudence. Dieu peut tout, mais il faut aider sa Providence.

Sir Walter entre à ce moment.

Voici mon homme!

Au mouvetnent que fait Madeleine pour s'éloigner.

Non! demeurez près de nous!

Je le veux!

Madeleine va s'asseoir près de son rouet. Marie est debout près d'elle.

l68 LE COEUR SANGLANT

SCÈi^E V Les Mêmes, SIR WALTER.

SIR WALTER, 5<' jetant à ses genoux.

Monseigneur...

BEATON

Non! pas à mes genoux!

Dans mes bras. Sir Walter, et voyez à mes larmes Ma joie en retrouvant mon vaillant frère d'armes, Sir Walter, le banni qu'aucun revers n'abat, Le Scott prêt à combattre encor le bon combat.

Sir Walter de Buccleuck ?

MARIE

Le laird preux et fidèle ?

Ah ! si Sa Grâce, au lieu de traîtres, auprès d'Elle Avait des chevaliers aussi braves que lui.

Depuis longtemps le jour qu'on espère aurait lui!

SIR WALTER

Tu me connais ?

MARIE

Je sais, du moins, vos tentatives Pour notre cher Stuart!

SIR WALTER

Oui, sans doute hâtives,

Puisqu'on devait les voir échouer dans le sang;

Pourtant, dùt-il périr en les recommençant,

Walter est toujours prêt et n'attend plus qu'un signe.

MARIE

Nous avons confiance en vous.

SIR WALTER

Je serai digne De l'espoir qu'on a mis en mon nom, et demain...

MARIE, lui baisant la main .

Oh! laissez-moi baiser cette loyale main.

Si dévouée au Roi, notre seigneur et maître !

Sauvez-le! Sauvez-nous! 11 est trop tard, peut-être!

Car le peuple déjà murmure avec effroi

Que Douglas a rêvé d'en faire un mauvais roi.

BEATON

Écoutez, les Elliot sont cachés dans la plaine.

SIR WALTER

Mes Scott dans Black-Friars!

BEATON

La basse ville est pleine De ceux de Liddesdale et de Teviot; Lennox Et Glencairn sont chez moi.

SIR WALTER

Le mot d'ordre ?

BEATON

Nux ! Nox f

SIR WALTER

Le signal?

lyO LE COEUR SANGLANT

BEATON

Le tocsin sonnant au monastère Des Frères Noirs. Partez! Dans l'ombre, avec mystère, Occupez Black-Friars et High-Street. Les Campbell Tiennent Cowgate, prêts à répondre à Tappel.

Deux hommes de Douglas sont achetés, en sorte Que, dès la nuit, ils vont nous livrer une porte; Grâce à cette surprise et dans le désarroi.

Nous pourrons arriver à la chambre du Roi.

SIR WALTER

Et Sa Grâce ?

BEATON

Mylord, ma tristesse est profonde :

Le pauvre enfant royal n'a d'autre cure au monde Que de courir la chasse et l'amour. Vainement J'ai voulu réveiller en lui le roi dormant; Ma voix n'a pas d'échos en son âme rétive!

Sa Grâce ne sait rien de notre tentative, Car j'ai craint, je le dis rougissant et confus, Ou son indifférence ou même son refus.

MARIE

Eh quoi! Mylord, le Roi n'a pas l'âme meilleure?

BEATON

Pourtant je veux encore espérer. Tout à l'heure.

Avant la nuit, j'irai prier à son coucher.

Puissé-jc cette fois réussir à toucher.

Par l'intercession de la Vierge Marie,

Ce jeune cœur atteint de honteuse incurie;

Sinon, ne cherchant plus près de lui notre appui,

Nous sauverons le Roi quand même et malgré lui.

SIR WALTER

Oui, Mylord, nous serons dignes de notre tâche!

Et vous le sauverez ! Et s'il tombait en lâche. Vous le relèverez et le tiendrez debout !

BEATON

Allez, Mylord! Allez! qu'on attaque partout Dès le premier signal, et que Dieu nous accorde La victoire!

SIR WALTER

J'ai foi dans sa miséricorde !

MADELEINE, toujours assise.

Puissions-nous voir tous ces Douglas anéantis !

Sir Walter sort.

SCÈD^E VI

Les Mêmes, moins SIR WALTER.

BEATON, allant à Madeleine,

Madeleine, Jésus est le Dieu des petits; 11 lui plaît d'exalter les humbles; il révèle Aux simples sa puissance, et la bonne nouvelle A souvent pour écho, femme, de faibles voix.

lyi LE COEUR SANGLANT

MADELEINE

Je ferai pour mon Dieu, Mylord, ce que je dois.

BEATON

Et pour ton Roi ?

MADELEINE, st levant.

Mon Roi, c'est mon Dieu sur la terre.

Comme Dieu, c'est mon Roi dans le ciel!

BEATON

Le mystère Doit être dévoilé, ce soir, à nos amis; Et le soleil toyûy sur tous ces fronts blêmis Par l'effroi du combat dans l'obscure mêlée.

Demain éclairera l'Ecosse consolée!

MADELEINE

Ainsi demain!...

BEATON

Demain les Bons seront vainqueurs Et la paix désormais régnera dans les cœurs; Mais tu dois nous aider.

Lui remettant tm parchemin.

Tu prendras cette liste Et, comme un chien qui suit obstinément sa piste, Ne pensant qu'à marcher devant toi, sans souci D'autre chose, à tous ceux dont les noms sont ici, Tu porteras la Croix-de-Feu!

// //// remet la croix.

MADELEINE, levant la croix.

Croix tutélairel...

TABLEAU m, SCÈNE VI ly]

Je voudrais te porter, ô ma croix de colère.

Si douce croix! jusqu'en son palais, chère croix De vengeance! et, devant le fils des anciens rois, Sur ce Douglas couvert de tant d'ignominie Élevant tes deux bras menaçants, croix bénie! Je voudrais le frapper au front si lourdement Qu'il meure sous tes coups, ô croix du châtiment! Et te jeter demain, croix de sang, sur sa tombe !

Lllc caclk' la croix sous son plaid.

BEATON

Va! ne perds pas de temps, femme, car la nuit tombe!

MADELEINE

11 faut laisser l'enfant seule?

BEATON

Fais ton devoir!

MADELEINE, allant mettre le verrou à la porte de la cave.

L'homme est mort! Je n'ai plus rien à craindre.

A Marie.

Au revoir!

iMon enfant... Tu pourras fermer l'hôtellerie... Dors tranquille!... A demain, ma petite Marie... Quel beau soleil demain luira sur nous!... Adieu!

mie sort.

BEATON

Vous, enfant, demeurez sous la garde de Dieu.

// h'nit Marie et sort.

SCÈS^E VII

MARIE, tombant assise.

Sous la garde de Dieu! Non! je me sens bien seule! Et Jacques n'est plus là... Partir... suivre Taieule! Là-bas!... Si loin!... Si loin de Jacques... Partir! Non! Et mon père?... Ne pas même savoir son nom!... Je ne partirai pas... Si je fuyais?... Que faire?... Et Jacques n'est pas là!... Fuir!... Oui!... Si je diffère, Je suis perdue... Où fuir?... Fuir!... Et la laisser là. Seule, vieille, mourante... Oh! non! non! pas cela! Je ne suis pas méchante à ce point et cruelle! Si quelqu'un doit souffrir, c'est moi, ce n'est pas elle... Mon Dieu! Je n'ai jamais tant souffert qu'aujourd'hui! Et Jacques n'est pas là!...

£lJt' pleure. Jacques est entré et s'est avancé jusque derrière elle.

SCÊP^E VIII

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