CHAPITRE rUEMlER
Diliicuitcs relatives du gouvernement à toutes les époques. — Plusieurs conspirations ont été ourdies coutro Louis XIY, même pea-" dani les plus belles années de son règne. — Gonspintion de Ronx de Hsreilly, accusé d'avoir vonlu tuer le roi. — Rotix de Hareîlly est exécuté en 1669, en exprimant le regret (le n'avoir pu mener son dessein à bonne tin. — Conspiration do Sardan, en 1G74. — Traités passés par lui avec le prince d'Oranjre et le roi d'Espagne. — Détails sur le traité avec l'Espagne. — Le cIh n nli'T de Rohan. — Son origine.— Avait un frère aîné, qui lui lut sacnlié et qui pusi>a sa vio en exil. ^Tïait d'insolence dn chevalier de Rdhan en jouant avec Louis Xiy. — Son portrait par La Fare et Daniel de Cosnac. — U s'éloigne de la cour et dissipe atm patrimoine. — Fait connaissance de Georges La Tréaumont-'Hécontentements en Normandie au sujet de l'impôt du Tiers et Danger.— Détails à ce sujet. — Empire pris par LaTn auniontsur le chevalier de Rulian — Il lui amène Aflinius Van den Enden. — Leurs projets pour l'établissement d'une république en Pnwse. — Ofllres faites par eux au comte de Honterey, gouverneur espagnol à Bruxelles, de lui livrer Qnillebenf. — Van den Enden est dépêebé au comte de ttonterey, ^i l'assure de ses bonnes dispositions, et promet d'envoyer cent mille livres à La Tréaumont.
A toutes les époques, les hommes ont cra volontiers
que le gouvernement des sociétés humaines présentait, d*àge en âge, des difficultés plus grandes que celles des temps antérieurs. De nos jours surtout, cette opinion
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fleinble se généraliser, et Ton entend souvent ceux qui la partagent assigner aux dilliculLes du temps présent deux causes principales : la propagation de l'instniction et le développement des intérêts matériels. Grâce à Dieu, l'clude approfondie de I histoire ne justifie pas ces appréciations qui ne tendraient à rien moins qu'à glorifier Tignorance, le dénûment et même Tétat sauvage, pour peu qu'on pressât les conséquences des doctrnies professées par ceux que préoccupent et quWfligent les tendances des sociétés modernes. Ce qui est vrai, c*est que toujours Tadministration des peuples a été chose plus diflicilc qii'on ne le suppose, à distance des événements, Hemontons seulement à trois siècles. Que de luttes, de perfidies, de violences et enfin de sang répandu pendant les trente années composant la période des guerres de religion ! Le règne réparateur et malheureusement si court de Henri IV fut marqué par plusieurs conspirations tramées autour du trône même et par des tentatives d'assassmat sans cesse renaissantés. D faut traverser plusieurs siècles pour rencontrer, dans des circonstances analogues, la même dépravation d'esprit, le même délire. Est-il besoin de rappeler la guerre civile plusieurs fois allumée pendant la régence de Marie de Médicis, et la lutte obstinée^ sanglante, qui s'établît, sous Louis Xlli, entre la royauté et la iéodalité? D'autres collisions et de nouvelles guerm civiles remplirent ensuite la plus grande
LE GUËYÂLIËR DE ROHâN. 219
partie de la régence d'Anne d'Autriche. Combien de fois, pendant les ministères si agités des cardinauxde Rich»' Ueu et de MasEarîn, le poignard d'un factieux ne felllit-il pas faire passer, entre les mains de quelque favori incapable, le pouvoir qu'ils occupaient si utilement pour le pays? Rois de fait, par l'ascendant de l'habileté et du génie, Vesprit de révolte les traitait en rms. Louis XW est certainement le prince dont F autorité a été le moins contestée. On Terra pourtant tout à l'heure quelles inquiétudes préoccupèrent, dans tout l'éclat de sa splendeur, bien avant les dragonnades et les sombres guerres de la fin du règne, ce gouvernement, le plus absolu et le plus redouté que la France ait jamais eu. Ainsi, les embarras se succédaient et les difficultés ne faisaient que changer de nature. A partir de la régence de Philippe d'Orléans, la fréquence et la violence des conflits entre la royauté et les parlements rendent une crise désormais iiinvitaLle. Un jour cependant, en 1732, un babile ministre de Louis XY entreprit de taire cesser, par régalité de l'impôt, le désaccord qui existait entre les diverses classes de la nation. Cétait une tentative généreuse dont le succès pouvait sauver la monarcliie. Par malheur, en butte aux hostilités réunies du clergé, de la noblesse et des parlements dont U attaquait les privilèges, Macliault d'A m o avilie échoua. Depuis ce moment jusqu'à la Révolution de 1789, les conflits redoublent, la {ermentation des esprits augmente, Tau-
LE GHEVAUER DE ROHAN
torité, dépouillée de tout prestige, n'est plus obéie qu*à
la condition de céder sans cesse ; le péril est constant et s'aggrave de jour en jour. Mais à quoi bon insister? De tout temps, à Texception de quelcpies époques privilé* giées et de courte durée, le gouvernement des grandes nations a présenté des difficultés considérables qu'on ne saurait amoindrir sans diminuer très-injustement le mérite de ceux, rois ou ministres, qui ont été aux prî* SCS avec elles. D'autre part, loin que Taccroissement des lumières et du bien -être doive avoir pour eÛ'et de rendre les hommes pliis difficiles à diriger, ce serait faire injure k la Providence de douter que cette double action n'exercera pas, au contraire, avec le temps, sur les dispositions normales des peuples, ta plus salutaire influence.
Parmi ces époques exception lu^lles où le pouvoir s'imposa en France avec le plus d'autorité, on peut ci* ter en première ligne, les quinze ou vingt années du règne de Louis XIV qui suivirent la mort du cardinal Mazarin. Or, mCme dans ce laps de temps, célèbre entre tous dans nos annales, par les grandes réformes de Golbert, par la promulgation de plusieurs codes, par la campagne de Hollande, si brillante à son début, et par la conquête de la Fraoche-pComté, trouvent place plusieurs conspirations contre Louis XIV et son gouvernement. La première, restée ignorée de la plupart des historiens et sur iac^ueiie on poâ^de iort peu de détails,
LE chëyauer de rohan* m
remonte au mois de mai 1668. À celle date, M. deiluvigny, ambassadeur à Londres, écrivit au roi pour lui rendre compte de Varrivée en Angleterre, « d'un de ses « sujets les plus malintenlionnes du monde. » Celui-ci, qui s'appelait Roux de MarciUy, était né à Nîmes et professait la religion protestante. Après avoir servi en Catalogne, où il avait reçu plusieurs blessures, Roux de Marcilly, se fondant sur l'injustice des procédés du gouvernement à Tégard des protestants, avait formé le projet de tuer le roi. Ainsi, dix-sepl^ ans avant la révocation de rédit de Kanlcs, la question religieuse inspirait de pareilles haines. Qui pourrait dire si cette violence dont les catholiques avaient, il faut bien Vavouer, donné les premiers et détestables exemples, n'eut pas une influence funeste sur les résolutions ultérieures du gonTemement? M. de Ruvigny écrivait donc que, caché dans un cabinet, chez un de ses amis, où Roux de Marcilly qui le connaissait dès le temps de Cromwell, avait été invité à diner, il avait assisté à une très-longue conversation entre eux. Il ajoutait que, grâce à une série de questions convenues d'avanee avec son ami, il avait obtenu, sur les projets du conspirateur, les renseignements les plus complets. Roux de Marcilly étant retourné en France Tannée suivanlc, fut arrêté, jugé et condamné à mort. Le procureur du roi au Chàleiet, qui avait soutenu Taccasation, écrivit a Colbert que « de ravis de tous Messieurs les Conseillers, il n*y avait
LE Cm\ ALlLil DE ROQAN.
point de supplice assez grand pour expier le crime dudit Koux de Marcilly, lequel était si faible que 1 on n avait pu lui donner la question, i» Ce crime était, d'après les termes mêmes du jugement, « d*ayoir pris part à des négociations secrètes contre le service du roi et de l'État, et d'avoir tenu des discours pernicieux qui marquaient ses desseins abominables contre la sacrée personne de Sa Majesté'. » L'exécution de la senLeucc eut lieu le 21 juin 1669. £n entendaiit la lecture qui lui en fut faite. Roux de Marcilly, qui avait tenté de se tuer dans la prison et qu'on avait dû apporter sur la place du Châtelet, avoua « qu'il avait tout fait pour susciter des ennemis au roi. )» Il ajouta, continue le procès^verbal de Texécution, « qu'il mouroît dans la volonté de persécuter le roi jusqu'à l'extrémité, puisqu'il poussoit à outrance ceux de sa religion, et que, s'il étoit encore en *état, il n'y auroit rien qu'il ^rgnât et qu'il ne fit pour cela. » Perdant tout espoir d'amener le coupable à d'autres sentiments et d'exciter son repentir, le lieutenant criminel donna Tordre d'exécuter la sentence. De Marcilly fut donc mis sur la roue ; mais là encore, Use livra aux mêmes emportements, et sesimprécaticms contre Louis XIV ne cessèrent qu'avec hi vie^
1 nbUofbèqoe ImpAriàU. H». Mtm'aâresséei à (Meri, 12 jota 1660. — L*6xtnitt méiM da JageoMiit le tnmve à ta mite de oelte lettre.
* BiiMn de ta mariné firangaite, par 11. Eugène Sue, t. II, p* 1 3,
Cinq ans s'étaient écoulés quand un aventurier du nom de Sardan b engagea, par deux traités passés avec le prince d*Oraiige et le roi d'Espagne, àiiaire soulever quatre grandes provinces, la Guyenne, le Languedoc, leDau** phiné et la Provence. Comme Roux de Marcilly, Sardan appartenait à la religion réformée. Originaire d'une petite commune du diocèse d'Uzèa, employé, pour ses deLuLs, chez un de ses oncles, jii * llior la Cour des Aides à Montpellier, nommé ensuite receveur des tailles au Puy, il avait été chargé d'accompagner i Paris des fonds que les États du Languedoc envoyaient au trésorier de rÉpargne. Arrivé dans la capitale, il dissipa cet argent en folles dépenses, notamment pour découvrir et faire sortir du couvent une demoiselle de Bretagne qu'il s'empressa d épouser, la croyant riche, et qui n'avait rien* Après ces équipées, le séjour de Paris lui eût été dangereux» U le comprit, passa en Flandre, et fui, bientôt après, condarnné. par coiilumace, à la peine de mort, il avait intiniment d'esprit et encore plus d*audace. A quels expédients eut<*il recours pour obtenir confiance? On ne sait-, ce qui est constant, c est que, le 21 avril 1674, il conclut avec le prince d*Orange un traité où il se qualifia du titre de député
tuOe, d'après les pièces officielles des arcfalves des «lEiim étrangères, Angleterre, 1668, 2* parUe, et de la BlbUolhèqtte impériale, Ibs. Lettres adrettéee à Colbert, 1669.— -M. Eugène Sue ne donne pas Textralt da Jugement cité plus haut.
LE GHEVALIEtI DE ROHAN.
des confédérés de Guyenne, Languedoc, Dauphiné et
Provence. Trois mois plus Lard, le 23 juillet suivant, aU'ublé des noms de Jean-François de Raulo, seigneur comte de Sardan , vicomte de la Houssaye, il signait à Madrid, avec le marquis de Castel-Rodrigo, représentant du roi Charles U, un autre traité en quinze articles, reproduits en entier dans le Corps diplomof tique *• D*après le préambule de ce traité, les quatre provinces qui en faisaient l'objet étaient écrasées d'iinpôts. Le préambule portait encore que le gouvernement français avait supprimé les Etats de Guyenne et de Dauphiné , énervé ceux de Provence , conservé la
forme seule et Textérieur à ceux du Languedoc, réduit tous les parlements au silence. Outré de ce traitement, ajoutait le préambule, « les habitants de toutes qualités desdites provinces , représentés par diverses personnes^ avaient résolu de demander la convoca* tion des États-Généraux dans une ville libre» » Par les premiers articles du traité, qui en étaient aussi les plus importants au point de vue du négociateur français, le roi d'Ëspagne lui accordait une pension annuelle de cent mille livres, payable de m'ois en mois; il promettait, en outre, de donner un demi-million de livres pour frais de premier souièvement^ un million pour chacune des années suivantes et cent mille livres à un ha-
' Corps cUplomaligue, {wr DomoDt, t. p. 217 et suiv.
LE CliEVALIER DE ROiiAN.
bitant de Bordeaux qui aiderait à s^emparer d'une place forte dans la province. L'article XI stipulait que si les confédérés parvenaient à former un État particulier ou une République, le roi d'Espagne leur continuerait sa protection, comme les rois de France avaient fait à l'égard des États de Hollande, sous des prétextes moins justes. Enfin, Tarticle XY était ainsi conçu :
« Ledit seigneur de Sardan ^ oblige de m(}me, en qualité de syndic général des confédérés de la provmce de Languedoc et de député de toute ladite confédéra* tion, d'exécuter, d'ici à la fin du mois de septembre de cette présente année, ou plus tôt s'il est possible, un soulèvement de douze mille hommes dans les montagnes des Gévennes et Vivarez pour commencer à se rendre maître de tous les postes qui sont sur la rivière du Khosne et de toutes les autres places qui se pourront surprendre par lesdits confédérés, en ladite province et autres voisines du corpb de ladite conledération. »
Le gouvernement français eut-il alors connaissance de ce traité? Le noble comte de Sardan toucha^-îl long-
4emp la pension de cent mille livres que le roi d'Espagne lui accordait pour prix de sa trahison ? Il est difficile de répondre à ces questions. On voit toutefois, par une
lettreque le maréchal d'Albret, p^ouvei iieur de Guyenne,
adressa à Louvois, le 6 février 1^75, qu'à cette époque,
Sardan continuait ses menées sous le nom de comte de
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2^6 LE CHEVAUER DE ROllAN.
Foncenade «. Rien ne constate d'attlcurs, et c'est domtoiage» que Tancien receveur des tailles du Piiy ait subi p\m tard le châtiment qu'il avait si bien mérité.
La conspiration la plus sérieuse qui ait été ourdie contre Louis XIV coïncida et se lia peut-être avec les tentatives du prétendu comte de Sardan. Le nom du chevalier de Rohan, qui en fut le drapeau, Taudace de rcntreprise tentée au milieu môme des plus grands triomphes et des plus brillantes années du règne, ont donné à cette conspiration une certaine importance. Aucun historien n'en a pourtant, jusqu'à ce jour, exposé les détails. Deux relations manuscrites et officielles du procès, relations inexplorées jusqu ici. et se complétciol l une par l'autre, vont nous permettre de remplir cette lacune et de suppléer, sur ce poiut, au Idconismè obligé des histoires générales \
t leitn» mUUaires mr le règne de Mis XIV, t. IV, p. 248.
« Ces deux maDuacrit* sont la propriété de la Biblioihèque impéftale. L'on, grand in-foUo de 1 ISO page», est intitulé : Procès de messire loi* de Rohan et de ses complieet. 11 a appartenu à Colbert dont 11 porte les armea. C'est un magnlfitiue volume relié en maroquin rouge, cnllèrement recouvert d'omeniente du goûi le plus exquià. Il fait partie du fonds dit mColhert, où 11 occupe le 226. n contient toutes les pièces de la procédare, moins le réquisitoire du procureui^ général,
L*atrtte roanuscrit est désigné sous ce tUre : Procès crtmlncl du ekevaUer de Rohm, C'est la collecUon de tontes les pl^ces du procès, minutées par La Bcîfnle, procureur général de la commlfslon «traordiDaire qui fut chargée de juger raffaire. Il contiem, en outre, un
LE LliliVAUER DE ROHAN.
Le chevalier Louis deRoban était né en i 634. Sa mère, Anue de Rohan, princesse de Gueméiié, était, au dire des contemporains, d'une beauté incomparable, aussi spirituelle que belle et très-dévouée au cardinal Mazafin, qui lui accordait, de temps en temps, avec Targent du roi bien entendu, des gruiiiications de cinquante mille livres Admis aux jeux de Louis XIY enfant, le chevalier de Rolum devait s'attendre à occuper auprès de lui un des postes les plus élevés de la cour. Il avait bien un frère ainé, le duc de Montbazon, mais celui-ci d*un esprit étroit, inconséquent, bizarre, excitait toutes les iiKpiiétudes de sa Uière^ elle décida qu'il prendrait le second rang et que son fils le chevalier aurait les grandes charges de la famille. Le roi lui-même n*avait de faveurs que pour ce dernier. En 1634, âgé de vingt ans, le chevalier de Kohan h^ura honorablement a l'attaque des lignes d'Arras* L'année suivante, il assistait au siège de Landrecies. Son père, Louis de Rourbon, comte de Soissons, i^rand veneur de France, sollicita pour lui, en 16o(>, la survivance de sa charge et vit sa demande agréée ^. Naturellement, ces préférences exas-
grand nombre de lettres de La Reynie à Golbert, au marquis de Seignelay, an PAre Bourdaioue, etc., et diverses pièces émanées de la main dea accusés. Ce manuscrit porte le n" 870 du fonda dit Supplément/Lançais.
* Les carnets du cardinal de âiasatin, par H. Cousin -, Journal des savants, novembre 1854, p. 696.
* Dictionnaire de la noblesse^ arlido Aoto*
LE CBëVAUER de ROHAN.
pérèreni le duc de Montbazon. Bieiit6t| perdant toute mesure, il fut exilé dans ses terres, passa à rétranger,
prit du service chez les Espagnols, et, de faute en faute, de iulie en iolie, ûnit par se faire enfermer dans un couvent de Belgique, auquel il tenta depuis de mettre le feu
Quant au chevalier de Rohan, doué, suivant le marquis de La Fare, Tun de ses contemporains, de la plus grande mine, et Thomme le mieux fait de son temps,
ami particulier du roi et grand veneur de France à vingt-deux ans, tout lui souriait. L'excès de sa prospérité fut recueil où il se brisa. Fier, hautain, sans empire sur lui-môme, d'un esprit tranchant et blessant, incapable d arrêter sur ses lèvres le sarcasme et le dédain, dùt-'il en être la première victime, il se fit, comme à plaisir, Tinstrument de sa ruine. Uinsolence si connue dont il se retidiL uu jour coupable envers Louis XIY commença la série de ses fautes. Us jouaient ensemble chez le cardinal M azarin après être convenus que le perdant payerait en louis d'or. Le roi ayant gagné une assez grosse somme, le chevalier de Rohan lui compta d'abord sept ou huit cents louis d*or, et voulut achever de payer avec deux cents pistoles d*Espagne que le roi
< Le p) inee inMuné ou ^itabre du ehêvalier de Rohan, p. 8 et 8uW., in-12, n 18. «—Ce livre est on dei nombreux pamphlets du fameux Sandrat de Courtils. 11 ne contient, en ce qui concerne ie chevalier de Boban» rien qui mérite croyanee et digne d'être relevé.
refusa. « Puisque Votre Majesté ne les veut pas, dit alors le chevalier de lluhan , elles ne sont bonnes à rien , » et il les jeta brusquement par la fenêtre. On ajoute que Louis XIV s'étant plaint au cardinal, celui-ci aurait répondu : « Sire, le chevalier de Rohanajoué en a roi, et vous en chevalier de Uohan »
Cette action, que la réponse du cardinal Mazarin dut rendre plus désagréable encore au jeune roi, n*étaitpas de nature à être facilement oubliée. Le chevalier de Rohan se conduisit d ailleurs de manière à ne pas se la faire pardonner. Loin de trouver un avertissement dans l'excès de ses imprudences, il grossissait sans cesse la liste des ennemis que. sa fortaiilerie et ses hardis propos sur tout et sur tous lui faisaient chaque jour. Un des prélats les plus remuants de son temps, qui devint plus tard archevêque d'Aix, Daniel de Cosnac, très-uiolc, vers cette époque, au mouvement de la cour, a tracé du chevalier deRoban, qu'il avait connu, le même portrait que le marquis de LaFare. D'après JJauiel de Cosnac, le chevalier de Rohan, fier de sa bonne mine, s'était figuré que si madame la duchesse d*Orléans apprenait qu*il eût insulté le chevalier de Lorraine qu elle haïssait, il n est pas besoin de rappeler pour quels motifs^ elle lui en saurait gré. Dans ce but, il chercha querelle au favori de Monsieur et se vanta de Favoir frappé. Celui-ci ayantsou*
1 Mémoiretdttmar^uiâ de La Fore; RoUerdam, Il 16, p. 147 •
m LE CHEVAUER DË ROUAN.
tenu le contraire, le chevalier de Rohan fut obligé de se rétracter, mais, le même jour, il écrivit à dix de ses amis pour maintenir la vérité de son assertion. Ce fut la cause d'un nouvel éclat qui lui lil peu d'honneur. « Le chevalier de Rohan, ajoute l'archevêque d'Aix, était un homme d'un esprit dérangé, plein d^imagi nations vagues, brave et magni(i(]uo. 11 y aurait eu du bon en lui, mais par malheur, il n'avait jamais pu s'astreindre à quelque chose ressemblant aux usages, à la règle et à ce que les autres peiisuieut »
Cependant , malgré ses dérèglements , ses extravagances, ses fréquents éloignements de Paris et un mépris de la cour qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler, le chevalier de Rohan avait obtenu de Louis XIV la charge de colonel des gardes; mais il ne sut pas mettre à profit cette faveur On n'a aucuns détails sur les dispositions précises du roi à son égard. On sait qu'il fit la campagne de Flandre en 1667, puis la guerre de Hollande, en 1672. Deux ans auparavant, il s'était démis, sans doute à la suite de quelque nouveau mécontentement , ou peut-être d'un impérieux besoin d'argent, de la charge de grand veneur ^. Généreux et prodigue jusqu'à la folie, dépensant sa fortune en fêtes et en galanteries,
* Mémoires de Daniel de Comact t* U, p. 214. — Mémoires de La Fare, p. H 5.
* Mémoires de La Fare, p. 147.
^ Dictionnaire de la noblesse, article Rohan»
LE CHEVALIER DE ROUAN
il surpassait les seigneurs les plus fastueux par la magnificence de ses habits, et n*écoulait plus aucun conseil, même de la part de sa mère, qui, lo voyant courir à sa perte , essayait vainement de Tarrèlcr. Plusieurs des plus jolies et des plus grandes dames de la cour avaient attaché à leur char un cavalier si bien fait pour leur plaire. On citait parmi v.\\v.<, lu beauté la plus célèbre de l'Europe, la duchesse de Mazarin, qu'il avait le premier enlevée à son mari ; on nommait encore Félectrice de Bavière, m.idaine de Thianges, sœur de madame de Montespaa , et madame de Montespan ellemême, mais avec moins de certitude que sa sœur. Où pouvaient aboutir tant deprodit^alité et tant de i'olicb:' La mère du chevalier deUohan avait jadis été obligée, pour soutenir sa maison, de solliciter les largesses de Mazarin. A partir du jour où, moins aimé à la cour, le chevalier s'était dégoûté et démis des emplois qu'il y occupait, il avait bien vite compromis son patrimoine. Après avoir fatigué sa famille de^ ei^igences et s*ètre brouillé avec sa mère, il emprunta et vécut d'expédients, accusant tout le monde, comme c est l usage en pareil ras, du mal qu*il s'était fait, et sentant gropder au fond de son cœur ces sourdes révoltes, ces mécontentements de soj-mème et des autres, qui mènent peu à peu aux. résolutions désespérées.
11 y avait alors, à Rouen, un aontîlhomme nommé Georges du Hamel, sieur de La Tréaumunl, qui se
trouvait dans des condîtioDS d'esprit et de fortune
analogues à celles du chevalier de Rohan. Fils d'un mattre ordinaire à ia Chambre des comptes de Normandie, sorti de Uarméepar esprit d*indiscipline, perdu de dettes, La Tréaumoiit cherchait le moyen de continuer ses débauches. Ou raconte de sa jeunesse une particularité annonçant f un caractère violent* Le 5 janvier 1643, de graves désordres eurent lieu, on ne sait sous quel prétexte, au collège des Jésuites de Rouen. Le portier du collège ayant reçu un coup d'épée dans la mêlée, le parlement envoya sur les lieux deux huissiers et (quelques soldats-, ceux-ci revinrent bientôt au palais en ramenant Tun des principaux mutins, qui n'était autre que Georges de La Tréaumont, soldat de la compagnie de Roncherolles *. La Tréaumont pouvait avoir alors environ vingt ans. Aucun docunieni ne fait connaître les incidents principaux de sà vie de 1643 a 1674. Deux ans avant cette dernière é[ o jus, le duc de Saint-Âignan, gouverneur Ju Havre, ayant signalé à Louis XiV Les germes d'un complot naissant, reçut du roi la réponse suivante^ datée de Versailles, le 14 septembre 4672 : « Vous m'avez fait plaisir de me mander par ce gentilhomme ce que vous avez découvert du
* Registre secret du parlement de Normandie; 5 janvier 1643. — Je dois cet extrait à l'obligeance de M. Floquet, le savant et consciencieux auteur de l'Histoire du parlemml de Normandie, d68 Études sur la vie de Bossuet, etc.
LE CHEVAUER DE ROHAN. 233
dessein de la personne nouvellement arrivée au Ha*
vre. Il est bon de la faire observer pour être averti de tout, mais il ne faut pas l empêcher d'exécuter sa xîommissîon, ni la compagnie qu'elle attend d'aller où il lui plaira. Au contraire, il ne faut pas que vous fas» siez semblant de rien voir'. »
La Tréaumont ctait-il du complot que le duc de Saint-Âignan avait dénoncé au roi? Dans ce cas, les circonslances ayant sans doiite paru peu favorables aux conspirateurs, ils allcndircnt. Des documents officiels contemporains établissent que la Normandie était alors en proie à une agitation assez vive, à cause d*une imposition sur les propriétaires de bois, inii)(»biL»on dite du Tiers ei Danger^ et qui, remise en vigueur depuis quelques années « soulevait les réclamations de tous ceux qu'elle atteignait ^. Le premier président du parlement de Rouen, Claude Pellot, à qui l'imposition du i iers et Danger occasionnait les plus grands embarras^ écrivait
* OEuvrex de Louis XIV, t. V, p. 500.
* Mémoires concernant les impositions et droits, par Moreau de Beaiimont, t. IV, p. 246. — « Le Tierg, dit M. Qiéruel dans son Dicttonni'iVf historique des institutions, fiiar^os et coniunies de la France, tirait son nom de ce qu'il s'c'evail au liera du prix de vente. Dans les contrées où ce droit existait, on ne pouvait faire de vente sans autorisation royale , rl pour l'obtenir on donnait encore le dixième du prix total de la vente : ec dixième était ce qu'on appelait si)écialcment danger. Il y avait des bois soumis au tiers sans rfan^cr, et d'autres au danger sans liers. »
IJi: CHEVALIER Dl^ ROHAN.
à Colbert, au mois d'août i67â : « L'on demeure d*accord que ceux qui ont payé le droit par le passé, ou qui y ont été assujettis, ne peuvent pas s'en exempter, quoiqu'ils aient esté longues années sans le payer, par la négligence des officiers ou autrement; mais Ton trouve rude d obliger à ce droit (qui va à près de la moitié du revenu des bois) ceux qui ne Von jamais payé, et qui s'en trouvent exempts par une possession immémoriale. » Quelques jours après, le président Pellot allait porter au roi les remontrances verbales du parlement de Normandie, au sujet du Tiers et Danger * Et ces remontrances ne furent pas infructueuses, car un édit du mois d'avril 1673 supprima ce droit en sti* pulant toutefois que les propriétaires de bois dans la province auraient à payer, en compeusalion, certaines sommes arrêtées en Conseil. Mais le nouvel édit provoqua lui-méme des difficultés sans nombre, sur lesquelles nous devrons revenir, et dont le parlement de Norman* die eut à s'occuper encore longtemps \
Pendant que Timpôt du Tiers et Danger agitait ainsi la Normandie, d'autres provinces du littoral, la Bretagne et la Guyenne éprouvaient des inquiétudes analogues et supportaient impatiemment les charges de la guerre. La Tréaumont épiait ces dispositions qu'il comptait bien^
* Correspondance administrative tous lattis XIV, t. II, p. 185 et 186.
* Mémoires sur les isnpositUms H droits, t. IV» p. 246.
L£ CHEVALIER DE ROBAN.
exploiter ft son profit. Il s'était, j'ignore à qpelle oe-
casion, lié avec le chevalier de Rohan, dans Tospoir de trouver en Igi, par suite de la défaveur dans laquelle il le savait tombé depuis quelques années, des germes de mécontentement , peut-être même de révolte. Son instinct ne l avail pus trompé. Courageux, insinuant, plein de décision, il s'était bientôt rendu nécessaire au chevalier de Rohan, et avait fini par en faire le clief nominal d'une conspiration qui ne se proposait rien moins que le renversement de Louis XIV, la convocation des Ëtats^Généraux, la proclamation d'une république bâtarde, imitée de celle de Hollande, et, pour en venir à ces fins, l'introduction des Espagnols dans quelques forteresses maritimes. Redoutant les indiscrétions, craignant que quelqu'un ne s'emparât de l'esprit du chevalier de Rohan, LaTicaiimonl no le quittait pas un instant. Le chevalier de Rohan allait souvent, â cette époque, chez M. d'Olonne, une des maisons du temps où, suivant ses propres expressions,/'on frondait h plus; mais il s'observait beaucoup , parlait peu , et l'un de ses domestiques cita • plus tard ces mots de lui, au sujet des réunions qui avaient lieu chez M. d'Olonnc : « Je suis sage connue un Caton^ je connais les canards privés \ »
* Bibliothèque impériale. Mss. 6p0 Colbert, 226* — LnUrro^ gatoire de Pierre Bourguignet,
LE CUëVAUëR de ROUM.
Si confiant que fût La Trcaumont dans les dispositions de la noblesse normande, il reconnaissait néanmoins la nécessité de se concerter avec les Espagnols, sans Taide desquels on ne pouvait rien entrefirendre. Il fallait pour cela un intermédiaire discret qui pût se rendre à Bruxelles sans éveiller les soupçons du licur tenant général de police. La Tréaumont se chargea d'amener au chevalier de Rcliaii ou personnage qui devait s'acquitter de ce rùle à merveille. Il avait connu à Amsterdam un vieillard singulier, François Âffînius Van den Enden, ancien mattre de Spinosa, qui enseignait la pbiloâopiiie, lu poésie, la médecine, la chirurgie^ le droit canon, le droit civil, T hébreu, le latin, le grec, sans compter plusieurs autres langues, et qui avait, disait-il, un secret pour écrire aussi vite que la parole. Après avoir pris de cet bomme universel, mais sans beaucoup de profit, des leçons de philosophie, La Tréaumont lui avait emprunté, en 1669, de l'argent pour retourner en France. Forcé, à son tour, de quitter la Hollande où, malgré sa science, il mourait de faim avec sa famille, Âffînius Van den Enden était venu à Paris en 1671 dans l'espoir d'y tirer meilleur parti de ses connaissances aussi nombreuses que varices, et il avait fondé, dans le quartier de Picpus, au faubourg Saint-
1 BiblioUièque impériate. Maa. 600 Colbert, n« 236. Interroga" ioire de Kan dm Sndm, p. 16, 153, 1017, lOté*
Antoine, une sorte de lycée qui portait, dît-on, cette iiiscription : Hôtel des Muses ^ A peine arrivé, Van den EndeD s'étail mis eo quèle de La Tréaumont pour lui redemander son argent. Ils avaient autrefois agité la question de savoir comment on pourrait établir en France une république^ ils revinrent à plusieurs reprises sur ce sujet. Montrant à Van den Enden une carte de Normandie, La Tréaumont lui disait que le faible de ce côté était Quillebeuf; que le maréchal d'Ancre avait, du temps de sa faveur, songé à forliûer celte place, mais qu'il n*avait pu effectuer son dessein; qu'une fois maître de ce point, rien ne serait plus aisé que de soulever toute la Normandie ; quil avait voulu l essayer en 1657 avec le maréchal d'Uocquincourt, en l()o9 avec le comte d*Harcourt, et qu'il tenterait volontiers Vaventure une troisième fois sous les ordres du chevalier de Koban, qui ne demandait pas mieux. De ces confidences à une affiliation il n'y avait pas loin. Peu de jours après, La Tréaumont conduisit Van den Enden dans une maison de la place Royale où il demeurait avec le chevalier de Rohan. A quelque temps de là (c'était vers Tépoque où Louis XIV déclara la guerre à lu llulliinde), Van den Enden s'étant rendu à Amsterdam pour ses affaires, fut chargé par le chevalier de Kohan d'y oiïm ses services aux Espagnols qui ne les accep-
^ LeUres hislorigiies, par PcUiââoo, t. II, p. UO.
LE CHËVâJUËR D£ rouan.
tcrent pas. Deux ans se passèrent à attendre une occasion favorable. Au mois d'avril 1674, le chevalier de Rohan'et La Tréaumont la trouvant trop lente à venir, se décidèrent à la provoquer. Dans cette intention, La Tréauniont écrivit au comte de Monterey, gouverneur espagnol à Bruxelles, une lettre par laquelle il lui de* înandait de faire embarquer sur la fiotte hollandaise six mille Espagnols, des armes pour vingt mille hommes, des outils pour faire le siège d'une forteresse, deux millions d'argent, et de diriger cette flotte sur les côtes de Normandie où elle serait rejointe par six gentilshommes, dont quatre resteraient en otage à bord, tandis que les deux autres mettraient les Espagnols en possession de Quillebeuf , ]usqu*à ce qu'on pCit leur donner en échange le Havre ou Abbeville. La Trcaumont ajoutait que la Normandie était prête à se soulever dans le but de s'organiser en république. Sa lettre n'étant pas signée, il priait le comte de Monterey, au cas 011 la proposition qu elle contenait lui serait agréable, de faire mettre sans délai dans la Gazette de Bruxelles^ â l'article Paris, que le roi allait faire deux maréchaux de France, et à ruriicle Bruxelles que Ton y attendait Un courrier venant d'Espagne.
La satisfaction du chevalier de Rohan et de La Tréaumont dut être grande quand ils virent, peu de temps après, ces deux nouvelles reproduites dans la Gazette de Bruxelles, lï ne restait plus qu'à envoyer qu i ju'un
tie confiance au comte de Monterey pour s*entendre
avec lui sur les détails du projet dont ils l'avaient entretenu. Van den Ëuden fut encore choisi pour celte délicate mission. Le conspirateur de soixante«qualorze ans partit pour Bruxelles au commencement de septembre. Il vit d'abord le comte de Monterey qui lui dit en l'abordant: « Vous tardez bien à venir, je tous croyais morts. » Le lendemain, Van den Enden lui expliqua, dans une longue conversation, le plan, les ressources et ^es moyens d'action du chevalier de itohan et de La Tféaumont. Le comte de Monterey avait cru que le chef de la conspiration était le duc de Rohan luimême. .Van den Ënden lui répondit que le chevalier de Rohan dont il s'agissait était de la même maison et fils de madame de Gueméné, ajoutant que c'était « un brave cavalier et que la noblesse n hésiterait pas a lui obéir, w Quant à La Tréaumont, c'était , dit-il , a un gentilhomme qui avait du crédit en Normandie. » Le comte de Monterey accueillit ces ouvertures avec un plaisir marqué. 11 répondit que l'affaire lui tenait plus à cœur qu^à ces messieurs, et qu'il aimerait mieux avoir Quillebeui" (pic Je reprendre toutes les places dont Louis XIV avait dépouillé le roi d'Espagne, mais que le moment était mal choisi, la ûotte hollandaise se trouvant alors dans la Méditerranée pour favoriser ceux qui voulaient y établir une république à l'égal de celle de Venise ^ qu'il avait attendu tout Tété, et que
240 LE CHEVAUER DE ROHAN
tout ce qui avait été demandé pour les besoins de Tentreprîse se trouvait à bord. Il ajouta qu'au surplus ces
messieurs voulaient trop tVargent, qu'un million lui parnissait bien suilisant, et qu encore aurait-il besoin d'écrire au roi d'Espagne pour robtenîr, mais qu'il n'était pas si pauvre qu'il ne pût envoyer cent mille livres pour coiiiineiicer, ce qu'il ferait aussitôt que deux gentilshommes seraient venus se concerter avec lui« Il se proposait d'ailleurs de parler préalablement de l'affaire au prince d'Orange, ne voulant rien entreprendre sans ravoir consulté. Examinant à son tour la position de Quillebeuf sur une carte, le comte de Monterey avait reconnu que l'on pourrait bien en effet, une fois installé dans la place, détacher six cents cavaliers sur Versailles, et s'emparer, par un hardi coup de main, de toute la famille royale.
"chapitre II
Situation do la Normandie en 1671. — Levée d'impôts extraordinaires préférée aux emprunts par ColberU — Impositions établies à Rouen.
— Nouvelles plaintes causées par le droit de Tien ei Jhmger, — Tempéraments conseillés par le premier président Pellot. — Refus
de Colbert. — Surveillance exercée sur les côtes de Normandie. — Le président PoUni annonce à Colbert le dt^part do la flotte hollandaise. — Le roi lui avait donné avis d'un projet de révolte tramé eu Normandie. — Des placards cuntre le gouvernement sont découverts à Rouen, et donnent lieu à plusieurs condamnations. — Plan de La Tréaumont en cas de réussite. — Proclamation préparée i cet effet. — -Van den Enden revient à Paris avec la certitude du succès.
— La conspiration est découverte rt dt^nnnrôp au roi par un élève de Van den Enden. — Le chevalier de hohan est arrêté dans la chapelle de Versailles. — Le major de la garde, Brissac, se rond à Rouen pour arrêter La Tréaumont. — Celui-ci est blessé en se défendant, et meurt dix-bnit beures après. ~ Arrestation de Yan den Enden et de sa femme, an moment où ils retournaient à Eruxelles.
— Effet produit par ces événements sur la noblesse de Normandie.
— Arrestation du comte de Gréqui-BemioUe et de madame de Villars. — Celle-ci passait pour avoir empoisonné SOU mari, afin d'épouser le chevalier de Pré&ux.
Pendant que ces choses se passaient a Bruxelles, le chevalier de Rohan ef; La Tréaumont, voyant approcher le moment décisif, préparaient tout pour pouvoir, au premier signal, prêter main forte aux Espagnols,
24S LE CUEYAUta DE R0H.4iN,
soulever la Normandie et renverser le gouvernement. De son côlé, celui-ci, prévenu depuis deux ans, avait Tœil ouvert sur ces menées et ne pei^t pas un Instant de vue le littoral des piuviiices menacées. Il avait chargé le duc de Hoqueiaure de garder spécialement les c6tes de Mormandie, sous les ordres de IL de Beu- Tron, lieutenant général de la province; celles de Bretagne et du pays d'Aunis avaient été eonûées à la surveillancè des ducs de Chaulnes et de NavaiUes. En Tabsence de troupes réglées qu*ll ne pouvait leur doiuier, le roi les autorisa (et cette mesure même avait occasionné dans les trois provinces un mécontentement sur lequel les conspirateurs fondaient le plus f»rand espoir) à convoquer l'arrière-ban de la noblesse du pays '. Cependant, toujours plein de résolution et de sécurité, La Tréaumont faisait depuis quelque temps de fréquents voyages en Normandie pour y semer des germes d'opposition. Les circonstances paraissaient on ne peut plus favorables. Les préparatifs de la campagne de Franche-Comté avaient exigé des levées d'impôts extraordinaires ({ui pesaient lourdement sur les populations. Le gouvernement aurait évité d'en venir à cette extrémité en empruntant; mais on sait à quel point Colbert se méfiait des emprunts pu-
< fflsMre de Ltmii XIV» par Bnues de la Martinière» t. UI, p. 599.
LE CHEVALIER DE ROIUN
blics, et Vabos déplorable qa*on en fit après sa mort ne
jubliiui que trop ses appréhensions. La ville de Rouen avait, pour sa part, été frappée d une contribution exceptionnelle de quatre-vingt mille écus, représentant em iron huit cent nulle francs de notre monnaie. Aussi Fagilation y était- elle vive, bien que contenue, u Cette ville ne perd point de temps, écrivait à G)lbert le premier président Pellot, sous la date du 13 avril 1674, pour trouver les vingt mille écus el les fournir pour son premier payement avant le départ du roi. L'on fait, pour ce sujet, des emprunts sur nos principaux bourgeois; on s'occupera ensuite des U0,000 écus ratants. L'on se servira du moyen de la capitation, si les officiers et principaux privilégiés veulent s'y soumettre-, niais s'ils ne s'y résolvent pas, l'on se résoudra à l'imposition sur les denrées et marchandises qui se consomment dans la ville »
Une affaire non moins grave préoccupât en même temps le premier président. Le gouvernement avait cru régler f par un édit de 1673, tous les différents occasionnés par Timposition du Tiers et Danger. La portée de cet édil avait malheureusement paru douteuse sur certains points, et il était intervenu, le 21 mars 1674, un arrêt interprétatif du Conseil qui avait
* BIbttotlièqiie impériale. Usa. Leitm aâmtée» à Cotbert; à la dite Indiqué.
m LE CHEVALIER DE ROHAN.
tôut remis en question, au grand préjudice de la province. Le 25 avril suivant, le président Pellot prévint Colbert que la Chambre de réformation ferait certainement diiûcuité d'enregistrer cet arrêt, qu'elle regardait comme contraire à Tédit. Le président Pellot ajoutait qu'on vivait dans un temps où il y aurait prudence à ralentir les poursuites sur l'impôt du Tiers et Danger, qui chagrinait beaucoup le pays. Il annonçait ensuite à Colbert qu'il venait de recevoir du roi une lettre par laquelle Sa Majesté l'avertissait qu'elle avait été informée que des gens malintentionnés de la province de Normandie avaient envové au comte de Monterey pour lui offrir d'y faire des soulèvements, s'ils étaient secourus ^
Le président Pellot était en conséquence d'avis de ne rien innover en ce qui concernait Timposition du Tiers et Danger^ d'exécuter l'édit de 1673 sans l'étendre, et d*épargner, pendant la campagne, les gentilshommes dont on pouvait avoir besoin, et ceux qui servaient le roi dans ses armées.
* Quelques historiens ont dit que les Françnis avalent trouvé, dans les bagages laissés par les Espagnols à Senef, des papiers où il était fait mention du complot du chevalier de Rohan, et que c'est ainsi qne Louis XIV en avait eu connaissaiice. Or, la bataille de Sencf eut lieu le 11 août IG74, et déjà, au mois d'avril précédent, le roi écrivait au . président Pellot pour lui signaler les démarches faites auprès du comte de Monterey. La version de ces historiens est donc inexacte. Il est
LË chëvauër de rouan
Mais ces adoucissements ne furent pas du goût de Golbert Absolu et impérieux, même quand la douceur eût été plus habile, voyant avec déplaisir tout ce qui pouvait affecter l'autorité royale, plus disposé, bien que formé à Técole de Mazarin^ à prendre pour guide celui qu*il appelait toujours le grand cardinal de Richelieii Colbert défendit au président Pellot de faire surseoir officiellement à Texécution de Tarrôt du Conseil sur rimpôt du Tiers et Danger, et de laisser espérer aucun délai. Tout au plus lui permit-il de ménager quelques gentiisbommes pendant la campagne^ encore fallait-il que cela parût venir de lui. Quelques jours après, le président Pellot, en prévenant Colbert que, suivant des
gens bien informés, l'avis donne au roi iXun projet de révolte en Normandie n'avait aucun fondement, lui parlait d'un placard séditieux découvert à Rouen ; mais cette coïncidence, qui, rapprochée de Vavis qu'il avait reçu, aurait dû éveiller son attention, ne lui inspirait aucune crainte* Moins confiant, le gouvernement ne laissait pas ses agents dans cette quiétude. Pendant tout le mois de mai , les côtes de Normandie avaient été lobjet d'une surveillance assidue suflisamment justifiée par la croisière de la flotte hollandaise, alors en vue des terres. N'apercevant aucun indice de la révolte
plus probable que Louis XIV fut d*àbord Informé de ces menées par la vole diplomatique (Voir Pièces justificatives, n* 23). ' Voir mon Histoire de V administration de Colbert , p. 73.
qu'on loi avait annoncée et perdant patience, Tamiral
Tromp, qui commandait la ilolte, s'était éloigné lo 4 juin 167 i. C'était un événement qui ne pouvait être qu*agréable à la cour. Le président Pellot s'était empressé tVen informer Colbert par la lettre suivante du 5 juin : « lluUe hollandaise, après avoir été près de onze jours sur les côtes d'Angleterre^ à la hauteur de celles de Caux, a fait voile hier sur les six heures du nuilin, après avoir tiré force coups de canon pour le signal du départ, et a pris la route de l'île do Wight, de sorte que l'on n*a plu!^ à la craindre beaucoup maintenant sur les côtes de Caux, et Ton nous renvoyera bientôt nos cinq cents boniraes de milice de Rouen. M. de Beuvron fait bien le service de Dieppe et l'on ne peut mieux s'en acquitter. MM. de Roquclaure et de Torigny, soubz luy, font bien aussi leur debvoir »
L'enquête relative à l'affaire du placard affiché à Rouen ramena Tattention sur le projet de révolte dénoncé par le roi. Des gens de Pont-Audemer , qui avaient fait et distribué des copies de ce placard» furent condamnés à l'amende, après quelques jours pas-
^ BMotbàqoe impérlato. Mw. Lettru adrésâéet à Coltert» à la date indiquée. —Les lettres précédentes apparUcnnent à la méiae collection, trésor inépuisable dont iin înTOotaire complet serait extrêmement utile pour Thistoire des différentes provinces pendant les vingt-cinq prémices années do règne de Louis XIV.
U CaSVAUER DE ROHAN. 347
sés e» prison i « Gela les rendra plm sages, écrivit à
ce sujet le président Pellot à Colbert, le 11 juin 167 i, < lu mal n ayant pas esté seulement que le placard ait esté afEché , mais que beaucoup de copies en aient esté envoyées en divers endroits. Celles-là ont fait pourtant peu d'effet, Dieu inercy, et les advis aussy ne se sont pas trouvés véritables , qui portoient que quand la flotte hollandaise paroistroit sur la côte de iNuimiuidie, elle causeroit du soulèvement-, car, au contraire, on ne peut pas au monde plus témoigner de zèle que la noblesse et les milices ont fait pour le service de Sa Majesté et la défense de la province; et je suis persuadé que si les ennemis eussent fait quelque descente , ils n'y auraient pas trouvé leur compte par la disposition où chacun se trouve et par les bons ordres qui ont esté donnez »
Que faisait de son côté le chevalier de Rohan, pendant que les roécontentsde Normandie répandaient dans la proN Ï nce ce placard dont, malgré mes recherches, je n'ai trouvé de copie nulle part ? Retiré dans sa petite maison de Saint-llandé, près Paris, il attendait que les événements prissenl une tournure plus décisive, se contentant, pour le momentdu moins, de prêter Tiniluence de son nom à La Tréaumont Quant à celui-ci, livré aux illusions les plus étranges, il mûrissait son plan, prépa-
m LE GHEYAUER DE ROHAN.
rait ses proclamations et se proposait de faire décréter,
dans la première réunion insurrectionnelle à laciuelle il comptait coDvier le peuple et la noblesse, une convocation immédiate des États-Généraux. De toutes les pièces ^ concernant la conspiration, celle relative à ce projet est la seule qui ait été conservée. Il est d'autant plus essentiel de la faire connaître textuellement \ c'esi d'ailleurs le meilleur moyen de montrer avec quelle perfidie le chevalier de Rohan et La TréaumonL avaient su donner à leurs passions le masque des intérêts publics. Voici cette déclaration extraite d*ttne des relations nanuscrites du procès :
« La noblesse et le peuple de iNormandie assemblés pour le bien de TEstat et le service du roy, voyant la misère publique et le pitoyable estât où la cruauté et Tavarice des partisans ont réduit le royaume au dedans et le grant nombre d*ennemis que la témérité et Tinsuffisance des mauvais conseillers nous ont attirés au dehors , se sont promis récipi utpienient et ont juré solennellement par ce qu'il y a de plus sacré et de plus inviolable, de ne séparer jamais leurs intérests et de sacrifier leurs biens et leurs vies pour le bien commun et gênerai, et pour obtenir une assemblée libre des Ëstats-Généraux du royaume dans laquelle on puisse avec sûreté délibérer et résoudre la réformation du gouvernement présent, et eslabiir duus ladite assemblée et par ladite assemblée des lois justes qu*on ne
LE CHEVALIER DE ROUAN
puisse changer a Tadvenir, et par ie moyen desquelles les peuples vivent exempts de tyrannie et de vexation.
Et comme la demande qui a esté faite par plusieurs et diverses fois de ladite assemblée des Estats-Généraux a esté promise en i651, et cette promesse, quoique signée des quatre secrétaires d*Estat, non^seulement éludée par ceux qui gouvernent, mais aussi traitée de criminelle dans le Conseil du roy qui, pour cet effect, n*a cessé de maltraiter cette province à cause de Tintcrest (ju ils ont que tout demeure dans une confusion qui empesche qu'on ne remarijuc leur meschante volonté et conduite dont ils ont lieu d'appréhender le châtiment , ladite nohiesse et ledit peuple assemblés se sont encore promis et ont encore juré solennellement les uiis aux autres de ne point mettre les armes bas qu*îls n'ayent obtenu reffect de leurs justes denuuides, et ont déclaré et déclarent traîtres à la patrie tous ceux qui estant nés ou possédant des biens dans cette province, de quelque qualité et condition quMIs soient et quelque employ qu'ils ayeiiL, ne se rendront pas incessamment dans ladite assemblée pour approuver et signer tout ce que dessus, et que ceux qui man« queront seront poursuivis*. »
C'est ainsi que deux hommes, réduits pour vivre à
^ Bibliothèque impériale. Mss. Supplément françtUs, n<» 870* — La copie de celte pièce est de la main même de La Reynie.
LE CHEYAUER DE ROHÂN.
bulliciter l'aumône de Tétranger, en échange des forteresses françaises qu ils comptaient lui livrer, mettaient en avant, dans Tespoir de relever leur fortune, les grands mots de misère publique et de tyrannie, grossis^ soient les dangers auxquels les armées royales étaient exposées, taisaient leurs triomphes, excitaient les mécontentements par des phrases sonores, et osaient menacer (le poursuivre, en les iiualifiant de traîtres, ceux qui refuseraient de s'associer à leur trahison. De pareils commencements indiquent assez les extravagances qui auraient suivi quand l'heure des résistances inévitables serait arrivée. En attendant, le voyage de Van den £nden avait eu les résultats les plus favorables. Â la suite d*une troisième audience avec le gouverneur de Bruxelles, il avait écrit à La Tréaumont, par I mtermédiaire d'un fripier du faubourg Saint-Antoine, une lettre à mots couverts ainsi conçue: «iJ'ay esté bien reçu de mon geuJie, mais ilj m'a dit que devant que de prendre une entière résolution pour venir, il fallait parler à ma fille Marguerite et qu'il envoyeroit cependant à Rouen pour cent mille francs de diamants qu'il vous adrcsseroit » Le sens de cette lettre était que Van den Ënden avait reçu un bon accueil du comte de Monterey, lequel voulait pourtant, avant d aller plus loin, consulter les États de Hollande, ce qui ne remp6cherait pas, au surplus, d'envoyer cent mille livres à La Tréaumont.