‹ Trois drames historiques Euguerrand de Marigny, Semblançay, Le chevalier de RohanChapitre 16 sur 44 · LE OBEVAUER DB ROHAN · texte numérisé non relu

LE OBEVAUER DB ROHAN

tentai contre sa personne, mab qu'il ne pouvait gracier un homme convainend^aToir fait un pacte avec les ennemis de l'État. Suivant d'autres enfin, ni madame de Montespan, dont le chevalier de Roban avait été Tami, ni sa mère elle-même, ni la princesse de Rohan n^osèrent intercéder pour lui. Quoi qu'il en soit de ces versions contradictoires, le 27 novembre, vers dix heures du matin , deux compagnies de mousquetaires et la compagnie des gardes françaises allèrent prendre position devant la Bastille. Une heure auparavant, le chevalier de Rohan était descendu dans la chapelle de la prison , accompagné des pères Talon et Bourdaloue^ qui avaient passé la nuit auprès de lui. Le chevalier de Préaux et Van den Enden étant arrivés, ils se mirent tous à genoux pour rcouter la lecture de leur condamnation. La veille, en écrivant à Seignelay, La Reynie lui avait dit : « Je vous supplie de me faire savoir s'il y a quelque chose de particulier à faire d'un confesseur pour M. de Rohau. Le père Bourdaloue n'en estoit pas encore satisfait à midi* » Les efforts réunis des pères Talon et Rourdaloue avaient donc été plus heureux. L'exécuteur ayant offert au chevalier de Rohan de le lier avec un de ses rubans : « Non, mon ami, réponditril, Jésus-Christ a été lié de cordes, je le veux être aussi. » En apprenant que l arrêt prononçait la confiscation de ses biens, le chevalier de Rohan s'était écrié : « Que dira ma mère à cela? i»4]!e fut sa seule plainte dans ce jour

suprême, et elle était bien désintéressée. Vers dix

heures, Van den Eoden et le chevalier de Préaux furent amenés devant les conseillers d'État de Besons et de Pommereu, chargés de procéder à leur dernier interrogatoire. Après une série de demandes auxquelles il av ait déjà plusieurs fois répondu, Van den Enden fut mis à la question* Déjà, près d'un siècle auparavant, Montaigne avait dit, en parlant de la torture et des supplices infligés de son temps : m 0e nos lois et usaaces, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses. Geluy que le juge a gehenné pour ne le faire mourir innocent , il le fait mourir innocent et gehenné. — Tout ce qui est au-delà de la mort simple, ajoutait Tillustre penseur, me sem* blepure cruauté.» Malgn'' ces proLcstuLions éloquentes, la torture était encore regardée en 1674, et même plus d'un siècle après, comme une des bases de Tordre social. J ai vu les procès-verbaux détaillé des interrogatoires de Van den Ënden et du chevalier de Préaux pendant qu'ils étaient à la question, et j*ai eu le cœur navré en soii^euuL aux souffrances gratuites que l'un etTautre avaient endurées. Si triste et sombre que soit ce tableau, il importe que Ton connaisse quelques extraits du procès-verbal relatif à Van den Enden, alors âgé, comme on sait, de soixante-quatorze ans. Il est utile de jeter parfois les r^^ds en arrière et de voir à Tœuvre des lois qui, considérées longtemps comme indispensables par des hommes judicieux et bous, sont devenues

ensuite un objet de dégoâl et de terreur, donf Tidée seule attriste i imagination. On apprend ainsi à se méfier on peu pluB de soi et un peu moins de reTenir* Je copte textuellement le proeèe-terbel :

« Au premier coin, Van den Enden dit qu il a dit la vérité, que quand on le feroit mourir il n'en diroit rien davantage et qu*ll endure innocemment.

« Au deuxième coin, qu'il a dit la vérité. Ay 1 mon Dieu!

« Au troisième coin, a crié : Ah 1 mon Dieu I J*ay dit

ce que j'ay sceu...

« Au quatrième coin, a dit que La Tréaumont lui a dit que Fabbé de Préaux alloit et venoit et qu'il ne luy a

jamais nommé personne de la ville de Rouen.

«Au cinquième coin, a dit : Ayl ayl ahl bon Dieu!...

« Au sixième coin, a crié : Ah! mon Dieu! et.quïl est venu en France pour donner ad vis au roy.

u Au septième coin, a crié : Ah 1 je suis mort» Au huitième coin, a crié : Ah! mon Dieu! je ne puis parier, et qu'en Guyenne les gentilshommes dévoient monter icheval et estoient fort mécontents.*.

« Au neuvième coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin, a dit que La Tréaumont luy a dit que le roy avoit fait ce que luy vouloit Mre, et qu'il avoit mis la noblesse en armes, et avoit mis pour chrfs ceux de sa bande, sans nommer personne.

LË CUËYALtËR DE EOHAN. m

« Au dernier coin, qui est un autre enfoncement de plusieurs coins, a dit : Àh 1 Messieurs , que Toulet-Tous que Je die?

« Interrogé ce qu'il a entendu dire et si l'on vouloit enlever la personne du roy.

« A dit qu'il a ouy dire à M. de Rohan : « Si nous

pouvions avoir le roy! d disoit que quand on auroit Quillebeuf, on passeroit jusques à Versailles pour enieyer le roy, sHl y estoit..

« Interrogé s'il n'a point esté dans les ordres sacrés ? « A dit que non.

« Ce fût,, avons fait délier le dit Van den Ënden et

oster les brodequins *. w

- La mise à la ([uestion du chevalier de Préaux offrit les mêmes douloureux incidents et fut, comme cdle de Van den Enden, complètement infructueuse. La torture ne lui arracha aucune révélation nouvelle* Mi madame de Villars, ni le chevalier de Rohan ne furent mis à la question. La Reynie avait demandé que ce dernier y fût appliqué j plus compatissants, les commissaires lui épargnèrent cette humiliation et cette souffirance.

De dix heures du matin à trois heures du soir, les condamnés, assistés d*un confesseur, restèrent en chapelle: Un peu avant rheure marquée pourrexécutionde

* BUilioUièque impériale. U^é. ôou Golberi, a» 226» p. 1 1 1 8 et suiv.

LE CHEYAUER DE ROHAxM.

la sentence, La Reynie, persuadé que le principal coupable avait eu des complices restés inconnus, exhorta, dans une lettre des plus pressantes, le père Bourdalouo à ne rien négliger pour provoquer, delà part du chevalier de Rohan, toutes les révélations qui pourraient intéresser le service du roi^ mais cette lettre écrite trop tard ne fiit pas remise à Bourdaloue ^

A trois heures, les condamnés sortirent de la Biistille, Une charrette les attendait dans la première cour, mais le chevalier de Rohan et le chevalier de Préaux voulurent se rendre à pied au lieu du supplice. « Mon ami, avait dit le premier à Texécuteur, je te pardonne ma mort. Me pourrais-tu bien couper le cou sans ôter mon justaucorps? » Une potence et trois échafauds étaient dressés sur la place de la Bastille où stationnait une foule immense. Le chevalier de Rohan, le chevalier de Préaux et madame de Villars montèrent l'un après l'autre sur Tun des échafauds. Au moment où ils s'en approchaient, quelques prêtres entonnaient un verset de rhymne Sahe Regina, et bientôt après la sentence était exécutée. Quand le tour du chevalier de Préaux était venu, il s'était approché du greffier présent au supplice, pour lui dire qu'il craignait d'avoir, dans les donleurs de la question, dénoncé des personnes de qualité, et il avait ajouté, qu'au moment de mourir, il déclarait,

* Elle se trouve en original, de la main même de La Reynie, dans lo Mit. dn SupplémêntfraHçaiM^ n'' S70. Voir FUeeg fuitificiUivei,n'* 20.

LE CHEVALIBR DE liUllAiN. 293

pour la décharge de sa conscience, ne connaître véritablement personne qui eût trempé dans la conspiration. Rassuré sur la teneur de son interrogatoire, il marcha à la mort sans faiblesse. Madame de Villars avait, de son côté, montré une égale énergie, exempte d'ailleurs de toute forfanterie. Dans la matinée, un de ses parents était venn la voir et lui avait dit que son corps serait enterré en terre sainte. L'ayant remercié, elle avait ajouté qu'elle était bien plus iuquiète pour son âme que pour son corps, et avait demandé que ses filles fussent averties de ne jamais roublier dans leurs prières. Coiume le chevalier de Hohan et le chevalier de Préaux, elle aurait voulu se rendre à pied sur la place du supplice, mais son confesseur lui ayant dit que ce serait une plus grande humilité de sa part d'y aller en charrette, elle y était montée par obéissance, avec Van den Ënden. L'ordre avait été donné de la faire mourir la première ; c'est le contraire qui avait eu heu. Soit confusion produite par le nombre des condamnés, soit erreur volon* taire de l'exécuteur, celui-4îi avait commencé par le chevalier de Rûhan. Le chevalier de Préaux et madame de Villars vinrent ensuite. Ils avaient révé l'union dans le mariage, ils furent unis dans la mort. Seul, parmi les quatre condamnés, et le dernier de tous, Van dcn Enden fut, suivant les termes de l'arrôt, pendu et étranglé* «t Son corpSy dit une relation contemporaine, fut porté à FEscolle de Médecine, à la solhcitatiou de quelques

LE cuëyauëh dë mum.

chirurgiens » On enterra les antres cadavres en terre

sainte, dans les cimetières iudiqués par les fui miles.

Une dernière disposition de la sentence restait à accomplir, c'était la destraction des proclamations, plans de gouvernemi nt et autres papiers de La Tréaumont. ils furent brûlés par le bourreau, le 7 décembre 1674, à quatre heures du soir, sur la place je la Bastille. La peine de la conûscation des biens ne fut d'ailleurs appliquée ni à ceux de madame de Villars, ni à ceux du chevalier de Rohan. La famille de madame de Villars en avait obtenu la restitution, même avant Texécution de la peine capitale, et la condamnée avait eu cette dernière consolation de savoir que ses filles ne seraient pas j lnrigées dans la misère'. Quelques semaines plus tard, le 15 janvier 1675, Louis XIV an» nula, en faveur de madame de Rohan Gueméné, la disposition de Taiiùt qui prouon(,aii la couliscation des biens de son fils au bénéiice de l'Etat^.

Que devinrent ceux des accusés sur le sort desquels la Chambre de FArsenal n'avait pas prononcé?

Le 7 décembre 1674, des lettres patentes avaient chargé les maîtres des requêtes de l*h6tel du roi de

* ArchiTei Impéiiales. Mm. de hnlt pages. PoriicfdarHés remarquéêf dupulê la prùmmeUtilm de Varrit dê JT. §e ehepalier de

aoibAi.

• BIbilotbèfoe impériale. Vm. 600 Gollten. n* M, p. tm. > DiciUmiiaIre dê la nohUMte, attlcte Sokan,

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ME cmvAim m mm. m

juger eo cteraier reisort cinq des acousés, parmi 1^

quels figurait le sieur d' Aigrement, le pliis compromis d'entre ceux qui, d'après une dernière déclaruliun de madame de ViHara, devaient accourir de Tarmée en Normandie, dès que la révolte aurait éclaté. Il ne reste aucune tiace du jugement qui intervint, il parait seulement que d'AigremoQt reprit du service et mourut peu de temps après sur un cbamp de bataHle. Les autres accuses avaient sans doute été aussi acquittés.

Ainsi se dénoua la erimineUe et foUe conspiration i laquelle le chevalier de Rohan a donné son nom. l'ai montré quels en avaient été le mobile et le bnt. Pes bommes débauchés, perdus de dettes, réduits aux expédients, avaient conçu Vidée, quand leur inconduite eAt fermé devant eux toutes les carrières honorables, de renverser le gouvernement de iouis XIV, à répoqne de sa grandeur, résolus, pour atteindre ce but, h livrer aujk £spaguGlb des forteresses et des villes françaises. Un historien du dix-^^uitième siècle a dit, au sujet du chevalier de Rohan et de ses complices : « Ils promettûieot bien au delà de ce qu'ils puuvoient tenir, puisqu'il n'auroit pas môme été ^n leur pouvoir de faire soulever un villageS » Je ne voudrais pas donner trop d'importance à cette tentative j il semble pourtant

« mttoin 4u règne d$ Lfniii aC/fi par n#boatet(AfigBOii, 1141» in-4),t. U, p. 141.

LE CHBVAIJE» DB ROUAN

qu'elle n'était pas si méprisable* Une autre conspira^

tion qui avait, à la même époque, été découverte fortuitement dans le Houssillon, grâce aux indiscrétions d'une jeune ÛUe, et dont les auteurs devaient aussi livrer plusieurs places fortes à l'Espagne \ justifie suflisamment les appréhensions et la sévérité du gouvernement français. Quelque audacieuse que fût Tentreprise du chevalier de Rohan^ elle pouvait avoir un commencement de réalisation, à cause des levées considérables et continuelles d'bommes et d*argent que la guerre nécessitait, et des mécontentements inévitables qui s ensuivaient. Ce qui le prouve, c'est qu'on vit, l'année d'après, les populations de la Guyenne et de la Bretagne se mettre eh râ)eUion ouverte contre l'autorité| tenir un instant en échec tous les pouvoirs, puis expier leur faute, comme cela arrivait toujours en pareil cas, par des punitions éclatantes et terribles*. On comprend donc que Louis XIV et ses ministres aient traité la conspiration du chevalier de Rohan en chose sérieuse. « Lé Tellier et Louvois, dit le marquis de La Fai e, représentèrent à Louis XIV que, dans la conjoncture présente, un exemple était nécessaire, et qu'il n'en pouvait fûre un grand à meilleur marché, puisque

« BkMre de France^ par H« Henti Haittn, 6* éditimi, t. XV, p. 404.

* V<»ir mon BUUnre de l'adminUtraikm de Colàert, p. 856 et raiv.

LB C0EVAUER DE ROHAN. 297

le chevalier de Roban était d*une grande naissance, et

cependant sans suite, sans amis, mal avec sa mère et avec tous ceux de sa DGuniUe, dont aucun n'osa se jeter aux pieds du roi ^ • Quand Texemple eût été donné, d'autres pensées se

tirent jour* C'était Tépoque des belles médailles commémoTatWes et des triomphantes devises que com- |)OS[iit à Tenvi T Académie des inscriptions et belleslettres. A Foccasion de la conspiration qui venait d'échouer, le gouvernement fit frapper une médaille représentant une femme assise au bord de TOcéan et appuyée sur un bouclier aux armes de France. A ses pieds, quelques enfants rainassent des coquillages. Dons le lointain, des vaisseaux tiennent la mer, voiles dé« ployées. La médaille avait pour légende ces mots : « TranquiUUa» cm nuariimm. » L'exergue était ainsi conçu : « Speeiante^ née quidquam audenie, cloitê Aoftium maxima ^. » En s'éloignant, au mois de juin 1674, de la Normandie, Famiral Tromp avait essayé de s'emparer du château de Belle-Isle«, mais, repoussé avec ses huit mille hommes de troupes, par la noblesse de la contrée et les paysans des campagnes que commandait le comte deCo^logon, il avait dû se rembarquer pré-

• M(hnoires, etc., p. 162.

' s Histoire de Louts A/K, par Broien de la Martinière, t. 111,

p. 5àl.

m LE GUëVAUëH £IL hûhan.

eipitamment. Plus heureux dans une descente opérée à nie de Moirmoutier, mal défendue par une garnison insuffisante, ramiral Tromp y leva des contributions et y séjourna trois semaines. L'occupation de ce point n'offirant d'aillaura aueune importance, il avait ensuite fait voile pour la Iféditerranée, où l'Espagne avait besoin de son concours. Au mois de novembre suivant, son gouvemomant l'ayant rappelé avec la Hotte sous ses ordres, il reparut sur les c6tes de Normandie. Ëspé» raiUil que le procès du chevalier de Rohan occasion* nenût un mouvement dans la province? Dans tous les eas, les mesures énergiques du gouvernement français l'eurent bientôt désabusé. Convaincu que les mécontents du littoral se repaissaient d'illusions, Tamiral Tromp ramena en Hollande, vers les premien jours de décembre*, cette iloUe ionniJuble qui, d'après les termes véridiques de la médaille frappée À ee sujet, n*avait rien osé entreprendre contre la provinee dont la fidélité démentit si heureusement les prévisions des conspirateurs.

En réalité, et e*est une observation par laquelle j'aurai plaisir à terminer, sur aucun point du littoral, les po» pulations ne tinrent les engagements pris en leur nom. Si, dans deux provinces, en Guyenne et en Bretagne,

> Vie de remlral Tromp, p. SOI à Mi m M. ii. UuUa, Histoire d9 France^ t. XV, p. 403.

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elles se révoltèrent Tannée suivante, ce fut par suite de i^établissement de nouveaux impôts, et sans arrièrepensée contre la nature ou la forme du gouvernement, contre la royauté. Le cri Vive le roi sans gabelles^ que poussèrent, dans ces révoltes, les mutins Bordeaux et de Rennes, en est la preuve évidente. L*idée d*organiser en république, au dix-septième siècle, les provinces de l'Ouest et du Midi, ne pouvait venir qu a un très-petit nombre de religionnaires exaltés du à quelques ambitieux déçus, et il y a véritablement lieu de s'étonner que le prince d'Orange et le roi d*Espagne eussent ajouté foi un instant aux promesses d'aventuriers, tels que Sardan,le chevalier de Rohan et La Tréaumont, qui les berçaient, pour leur argent, d'un semblable espoir*

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