‹ Trois drames historiques Euguerrand de Marigny, Semblançay, Le chevalier de RohanChapitre 3 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Avènement de Philippe le Bel à la couronne. — Prcmiorc s annoos d» son régne. — Philippe lo Bel aime le^ ledres el cuiuurt} Ue iegtsUS' — Ordonnance somptuaire de 1304. — Dépenses de la maison du roi. — Philippe le Bel fait de Bombrenses anmdnas. —lliribiidoBs dit chambellans vers le quatortiéme siècle. <—Origio« et premiers eoH plois (i'Enguerrand deMarigny. —H épouse une fiUenle de laveiiio el parvîMl en peu d'années 4 la ptna grande iavevr.

Les premières années da règne de Philippe la Bel

n'annonçaient pas les longues guerres, les ardentes luîtes religieuses, les rréqueiit4is altérations des monnaies et les procès mémorables qui devaient faire de ce règne l'un des plus agiles de raiicienne inuiiarrliie. Le fils dû Piùiippe le Hardi était, d'après un écrivain contemporain « Tun des plus beaux hommes du monde* »

* 6» ViLLAin, — Jféfifm lUUitarum tcripiûret, t. Xlll, p. 414. « QuttUfa dt* pia belU hiiomiiit del mondo el de* maggiori dl persona, et bena rispondanto in og;nf membro; savlo da <e, at boono bttana era secondo lalco» et per seguire 1 tuoi diUetti et massimameole la caccle; et non disponea la sua tita al reggimento del Reane» ans! lo eonuneltea lo altrul» slche le più volte si reggea par malo consiglio, cl quelle eredea troppo, oode assai pericoU recù al sue Beame. »

ENGUERRAND DE HilHlGNY.

Il avait épousé, à Tage de seize ans, le 16 août 1284, dans la vieille cité de Pampelune, Jeanne, reine de

Navarre, qui lui apporta, indépendamment de ce royaume, précieux complément de la France méridionale, les comtés non moins importants de Champagne

et de Brie Environ un an après, le 6 octobre 1285, Philippe le Bel était proclamé roi de France, à Perpignan. Nui événement digne d*étre rappelé ne marqua les aîinees qui suivirent immédiatement. Le roi, qui venait d'atteindre ses dixrsept ans, était absorbé par les plaisirs de son âge, par la chasse et par les affections de famille, dont Tinfluence fut tonte-puissante sur lui pen« daut tout le cours de sa vie. Une école de ministres et de serviteurs habiles déàgnés alors sous le titre de clerct du coTiseil ou chevaHera-ès-lois, et qu'on a depuis appelés légistes^ se formait auprès de lui. Aimant les lettreSj les cultivant lui-même, il encourageait ceux qui secondaient son désir d'améliorer, par des moyens pacifiques, l'état du royaume.

Dep uis que la Normandie avait été réunie àlacouronne, le roi de France envoyait a TÉchiquier, ancienne et cé* lèbre juridiction des ducs de la province, des gens du parlement de Paris pour juger les affaires souverainement et en dernier ressort. Ën 1290, une ordonnance préparée par les légbtes de Philippe le Bel, réorganisa

< L*Ari de vérifier lu dates, par Dom Clément; édition Salot« Allafs, t. VI, p. 21.

ENGUERRAiNO DE MAHIGNY. »

l'Échiquier de Normaiidic. Une autre ordonnance, restée célèbre, fut publiée en 1294, dans le but d'arrêter, par des règles sévères, les tendances de jour en jour plus envahissantes du luxe. Rien ne faU mit voir d'ordinaire que ces sortes de docunienls 1 état social, le degré d'avancement des arts et de la richesse publique, enfin les moeurs elles-mêmes de la nation. L'ordonnance de 1294 s'ouvre par ces mots : a Nulle bourgeoise n'aura cban » £Ue fixait, sous peine d'amende, aux bourgeois et bourgeoises, aux châtelains, dames et damoiselles, aux écuyers, chevaliers, barons, ducs et prélats, le nombre jde robes qu'ils pourraient avoir par an, ainsi que le prix, la forme, et la couleur de ces vêtements. Un article, consacré à la police des repas, contenait les dispositions les plus singulières. « Nul, y étaitril dit, ne donra, au grand mengier (è dîner) que deux mes et un potage au lard, sans fraude-, et au petit mengier (à souper) un niés et un entremés; et s*il est jeûne (les jours de jeûne) deux potages aux harens, et deux més, ou trois més et un potage. Et ne mettra en une esruelle que une manière de char (de viande) une pièce tant seuUement, ou une manière de poisson; ne se fera autre fraude. Et sera comptée toute grosse char pour mes. l^t n'entendons pas que fromage soit més se il n'est en paste, ou cuit en yave (eau) »

' Ordonnaneei det roit dê France de la troUième race» U l »

ËNGUëBRAND DË MARiGNY.

Philippe le Bel donnait d'ailleurs lui-même, à l'époque où il rendit cette ordonnance sur le luxe, Texemple de la frugalité et de la modération dans les dépenses. Un compte de sa maison pendant Tannée 128o fuit connaître le nombre et le nom de ses panetiers, écbaasons, cuisiniers, fruitiers, écuyers, fourriers, chambêtlanS) chapelains, médecins, garde-notes ou notaire^, dercs de la chapelle et du conseil, chevaliers de rhôtel, ainsi que les immunités dont ils jouissaient. D'après ce compte, les dépenses de Fosiel le roy s élevaient, par mois, à quatre mille livres, représentant quatre ou cinq cent mille francs en monnaie actuelle, et celles de modame la reyne a deux mille livres par mois K Plus tard,

p. 54Î. Otte ordonnance étant un des plus curieux monuments des mœurs du temps, j'ai rru devoir la reproduire aux jMÔces justificatives (Voir n* 1). — Qu'on ne se récric pas trop, au ?iir[ h s, contre les disposiUons restrictives de l'ordonnance de 1 29 i. Quatre cents ans après, Louis XIY était obligé de régler, par un édit, le nombre de plats que Iw ol&cien généraux pourraient faire servir sur leurs tables. On sait, ea outrei que vers la fln de son règne, les dorures étaient interdites aux financltirs et roturiers tant pour leurs ameublements que pour leurs voitures.

' Colkction de ditsertations, mticet et traités sur l'histoire de France, par H. Leber, t. XIX, p. Il et suiv.; V ordonnance de l'ostel lerùff et la reyne ea 1285.— 'Pour révaluatlon de la dépense en monuate aetuelle, voir: I* Apprédatiùn de to fortime privée en France» par H. Leber, t vol. In-S i 2* Dans le premier volume de Jaequee Cœur et Charles VJI, la notice que j'ai donnée sur la Taleur eompaiatlve des aBelennes monnaleB françaises.

vers les dernières années de son règne, la dépense p(Tsonnelle de Philippe le Bel dut atteindre un chiffre plus considérahle. Le roi, en effet, jouait et perdait souvent. Un fragment d un autre compte des dépenses de s,i maison pendant les six derniers mois de Tannée 1308, constate qu'on lui donna pour cet objet, dans Tespace de trois jours seulement, cent soixante florins, équivalant à près de neuf niiUe francs d'aujourd'hui, il résulta en outre de ce ^document que, dans le même temps, Philippe le Bci faisait d'aLundanlus aumônes à des lépreux, et que des abbés, des moineS) des veuves, des couvents et des hôpitaux recevaient des témoignages fréquents de sa générosité

Parmi les grands oiUciers de la couronne, les cham« helians, trésoriers et argentiers étaient, da^^s les temps reculés de Tancienne monarchie^ ceux auxquels leurs fonctions donnaient l'accès le plus fréquent auprès des princes, qui, par suite de cette intimité, en faisaient souvent leurs favoris, position équivalant dVdinaire à celle de principal ministre. Si Ton remonte aux rois de la première race, on voit les chambriers ou cAùmF' bilans chargés de la garde du trésor royal* Sous la deuxième race, un frère de ia reine iudilb, femme de

* Catalogue raisonné des mantt$erUi de la Bibliothèque de Ge» nève, par Jean Senebief} 1 vol. in-8. Genève, 1779.— jPra^nMnlf» d'après des tabieiUt tur bois enduU de eUre, écrUs avec m itylê; p. liSKtoIr.

ENGUËRRAND DE MARIGNY.

liOuis le O^oniiaire, Bernard, ne crut pas les l'onclions de chambellan du palais indignes de son rang.

Les successeurs de Hugues Capet n'amoindrirent pas ces fonctions. Les cimmbellans restèrent grands trésoriers, et, de plus, ils signèrent avec les autres officiers de la couronne les chartes, les règlements et les lettres ou édits d'une certaine importance. Philippe- Auguste suivit ces errements et confia à un chambellan la garde de son trésor particulier et Àe toutes les richesses léguées à la couronne par ses prédécesseurs.

« Je suis chainlif'iian (î'Ante-Chrisl : Je gard son or et son argent^ »

dit le personnage d*un roman contemporain. Un autre

roman du temps nous montre les chambellans chargés du soin de distribuer les offrandes et aumônes du roi pendant la messe.

a Li Ramberlaos le roy, qu'en aïoit le mestier, Aporta au Seigneur trois offrandes d'ormier (d'or) : Ce furent trois lïesans; c'est ofirande à princier, »

Cétait là sans doute une des attributions des chambellans ordinaires j mais il y avait des chambellans d*un degré inférieur, qa'on appelait les chamberlans petis^ Ceux-ci avaient pour mission de veiller à la nourriture, à la table du prince, de le servir pendant ses repas. Écoutons encore un des romanciers du treizième siècle :

ËNGUËRHAND DE MARIGNY.

« Et veissiez couvrir les tables * As chamberlans et conneslablcs De pots et (ic hauaps H'ariïrnt...

Mes napeslist esteudre k cbomberlan^Grégoire...'*»

Uun des chambellans était chargé de prder Fanneau

privé du roi, nommé le sceau du secret, D autres introduisaient auprès du prince les ambassadeurs des Ktats étrangers, et recevaient pour lui le serment de foi et hommage que ses vassaux étaient tenus de lui prêter ^ Enfin, si la reiue venait à s'absenter, le grand chambellan devait à ses fonctions le privilège de pouvoir coucher dans la chambre et au pied même du lit du rm

Telle était la charge éminente et, comme on le pense bien, fort recherchée, dont, vers les dernières années du ' treizième siècle, peut-être au commencement du quatorzième, Philippe le Bel investit un homme qui joua

depuis un très-grand rôle dans l'Ëtat, Eoguerrand de Marigny, que des annalistes contemporains ont appelé le coadjuteur et le régent du royaume. D'après un savant

* Origines des dignités et magistrats de France, recueillies par Glaiide Faucher (2* édit., Paris, 1606) ; article CàamMer et Chambellan, p. 85 et suiv.

* Glouarhmmedémet it^mm tolliiitali«,d« Da Gange. V* Cam-

bellanus»

* « Le grand chambellan de France, ainsi qu'il est porté par les estatfdet bosteladee tnisPhiUppea-le-Befet Philippea-le^Long, doit géair quand la royne n*y est» aux pieda dn lit dn lay. » Jteweil ân roU de Frame, par J. Do TiUet, p. 416.

ENGUEHHANO DË MÂRIGNY.

compilateur des anciennes chroniques Enguerrand de Marigny était encore, en 1298, simple panetier de la reine. A la vérité, on autre chroniqaeor le représente comme ayant, dix ans.auparavant, fait donner à Nicolas de Freauville, son proche parent, la charge de confesseur du roi ^. Maïs aucune pièce officielle n'établit qu*Enguerraud de Marigu y ju uît, à cette époque, d' une pareille faveur* U était issu d'une noble et ancienne famille de Normandie, qui avait été longtemps connue sous le nom de Le Portier, el qu i <iv;ut pris celui de Marigny vers Tan 1^00, à la suite du mariage de Hugues Le Portier, seigneur de Uhons et de Rosay, avec Mahaut de Marigny, du nom d*une terre située également en Normandie, * dans le pays de Bray. Fils unique d un premier mariage, Enguerrand de Afarigny, dont le père avait épousé une Iteconde femme, de laquelle H eut six enfants', était

* Le Père Anselme. Histoire de la maison royale de France el des grands q/ficiers delà couronne; édition de 1712} in-folio, 2 vol., t. II, p. 1243.

• Histoire littéraire de la France, t. XX, p. 329 i article Nicolai de Gorran, par M. F. L.

5 l*> Philippe de Marigny, secrétaire du roi en laoi, évèque de C;iniljrai, puis archevêque de Sens, mort à Paris en 1826j enterré eo réjilise des Chartreux;

2<' Jean de Marigny, chantre de l'église Notre-Dame de Paris, élu évcque de Rcauvais en 1312, nommé deux fois chancelier, du dernier a\ril au 6 juillet 1329 et*du 7 septembre à la Saint-Martin de la oiéme année; ambassadeur en Angleterre en 1332. Jean de Marignj fit le voyage delà tene aainUi en tUk, fiifc oomné en ld42, liea-

ENGUERtUND DE .MARIGNY. if

Tenu chercher fortune à la cour. Il était né, suivant toutes les appareaces, vers l'an 1265. Les commencements de sa carrière sont enveloppés d*une obscurité que rétude des documents contemporains n'aide pas beaucoup à éclaircir. Il fut d'abord simple écuyerdu seigneur Hue de Bouville ^ Attaché ensuite à la maison de la reine, celle-d lui fit épouser, on Ignore au juste à quelle époque, Jeanne de Saint-Martin, sa filleule. Naturellement, ce mariage dut être très-utile aux intérêts d'Enguerrand de Marigny. En Philippe le Bel lui donna la garde du château d lssoudun. Deux ans aprèS) il le gratifiait d'une rente sur son trésor. A partir de ce moment, et pendant quinze ans entiers, la fortune sembla conduire Enguerrand de Marigny pur la main : chaque jour, une grâce nouvelle s'ajoutait à celles dont le roi Tavait déjà comblé. Bientôt son crédit ne connut

tenant génrral en dascoiinc el Languedoc, et en 1347, arclicv(^que de Rouen. 11 niuurut en 1351, et fiit uultirré ilans la cuUé^iuiu d £couis auprès U'Engncrrand de Marigny;

3<> Pierre de Marigny, seigneur du Plessy-Tremblay j

4® Robert de Marigny, seigneur de Malnevllle et Boisrogcr ;

5" Alix de Marigny, mariée h Jean de Sains, chevalier;

C** Catherine de Mariuny, alliée à la iitaisuii de Matissigny.

(Voir le Dictiunnaire historique et général des fjraîuls officiers de la couronne, p. le P. Anselme, t. I, p. 3r»8, et la Gallia Christiana, t. IX, p. 350, au sujet de Jean de Marigny, qui mourut archevêque de Uouen.)

* Histoire de la maison royale de France, etc., par le P. Anselme (édit. de ni2), U H, p. 1243.

IS ENGUERRAND DE MARIGNY

plus de limites. £n peu d^années, il fut fait chevalier, chambellan, comte de Longueville, intendant des fi* nances et des bâtiments, capitaine du Louvre ^ £u même temps, le roi continuait â lui donner, on en verra la preuve plus loin, des terres, des rentes, des immunités de toutes sortes et des plus considérables. Une telle faveur, sans exemple peut-être dans nos annales, et qui dura tant que vécut Philippe le Bel, semble d'ailleurs avoir été justifiée jusqu'à un certain point par des qualités éminentes dont nous trouverons les preuves disséminées dans un grand nombre de documents contemporains.

• Chronique métrique de Godefroy de Paris [Collection des chr<h niques nalwnaki françaises, par Bucbon], t. JX^p. 240»

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