CHAPITRE II
Qiienlle an s^jtt d'un moulin entre les d'Haieourt et lei Tkncerville.
— Enguerrand de Marigny prend fait et cause pour ces dcrnien contre !p rnmtc de Valois qui protège les d'Hiircourl. — L'influence d'Eiiguerrand de Marigny l'emporUi sur colle du comte de Valois.— Révolte il Rouen en 1292 au sujet des impôts. — Enguerrand de Ma- Xigny va présider l'échiquier de Normandie en iiUMj. — Une révolte éekte, «4»fés la bataille de Conrini, à Bordeaux et à Toaloiue. Mode de perception des impôts. — tes Florentins et les Juifs — Impôt progressif établi en 1302. ~ Cnrieuses instructions adressées à ce sujet par Philippe le Bel à ses agents. ^Nouvel accroissement d'impôts.
Une querelle violente, comme il en éclatait souvent,
dans les temps féodaux, entre seigneurs du voisinage, fut la circonstance accidentelle à Toccasion de laquelle Enguerrand de Marigny fit voir, avec plus de générosité que de prudence, l'iulluence qu'il exerçait sur Philippe le Bel. C était vers le cooimencement du quatorzième siècle* Deux riches et puissantes familles de Normandie, les d'IIarcourt et les Tancarville, étaient en procès au sujet de la possession d'un moulin situé à LillebonneS Les gens du sire de Harcourt ayant pris
) Ce moulin e&Ute «ncore, et il est toujours connu dans (e pays
14 ENGUERRAND DE XARIGNY.
ce moulia de vive force à ceux du chambellan de Tancarville, les deux seigneurs en vihrent bien vite des
insultes aux attaques à maiii année. Un jour, ils se ren» contrèrent, en se rendant à la cour, où le roi les avait mandés ) le sire de Harcourt, s'étant approché perûde* jnent de son adversaire, lui creva un œil. Enguerrand de Marigny était Tami du chambellan de TancarviUe : il prit parti pour lui, tandis que, de son côté, Charles de Valois, frère du roi, épousa vivement la cause du sire de Harcourt. Néanmoins, Philippe le Bel se prononça contre ce dernier, La Ckraniqve de NormamdU raconte en détail cette affaire, qui eut un grand retentissement, et dont les suites furent, longtemps après, funestes pour Enguerrand de Marigny. 11 est essentiel de montrer, diaprés cette chronique même, quelle fut Torigine de la haine que le comte de Valois voua des lors au favori de Philippe le Bel.
« Quant le chambellan de Tancarville fut guérii il alla vers le roy, et appela de gage le sire de Harcourt Monsieur Charles de Valois, le frère du roy,aimûil moult
lout le Dom de moulin Esragé (enragé), qQ*OB lui dottnfl dans les anciens tttres. — Voir Bittùire du chdteau et des siret de Tancar* Vf Us, par H. Deville, do Rouen. 1 vol. in-8, p. Ui, note. — L'exilait qn*on va Uie est piécddé de cette phrase: « Or, advint que ainsi comme ils alloient en court* ie sire de Harcourt trouva le ehambettan qui pIsBolt; le sire de Harcourt lui courut sus et Içi crcTa nn oeil, et puis s'en retourna à ses gens, j»
' Wd*, p. 1 4 1 II 1 44. — ExlraiU de la Chronique de Noman^e,
ENGUERRAND DE MARIGNY
]edit sire de llarcourt et le piégea (se poi (a caution pour lui). Si vint en court messire Ënguerran de Mari* gnf , grand conseiller du roy, qui dist que le sire de Harcourt avoit fait trahison. Monsieur Cliarles dist que non; messire Enguerrun de Margny desiuentit monsieur Charles, dont après le comparut (le paya) si chier, que il fuet pendu, combien qu'il fust prud'homme. La baUiiie fut adjugée*, et vint le sire de llaicourl au duunp armé de fleurs de lys; et se combattirent ces deu& barons très fièrement. Le roy d'Angleterre et le roy de Navarre, ^[m ià cstoient présents, prièrent au roy de France que la bataille cessas! , et que dommage
* Geyendant» m&ne avant la bataille, Pbilippa le M avait rettd«|
ao parlement de la Toussaint, une ordonnance atnil conçue :
« Noue voulons et ordonnons que le lire de Hsroourt fasse amenda au diambetlsnt de Vexcès de la vengeance qu*ll a pris de luy, plus ^aud qu'il nedevit{
■ lientp nous voulons et ordonnons que la satisikelton de ranmnds soit qu'il volse en pèlerinage pour la cause de Tamende, première» ment à Nostre-DameHle-BouloigDe, de Nostre-Dame-de-Bonlolgue à Ssinct-Thllmotf à Kostre^Dame-du-Pui, et tult dl (tous ceux) qui filrent en sa compagnie à blesser le cbsmbellant |lntilfaomme.
t Nous osions et dépendons toute manière de guerre des deui par* tics, soit pour ce cas, soit pour tous antres. »
Malgré cette ordonnance, il fallut que le gage de bataille eût lieu, tant l'exaspération des Tamarville et de leurs jiartisans devait être grande. La suite du récit fait voir comment l' alla ire se teiiimia. Quant au comte de Valois, il n'oublia par l'échec qun lui avait fait subir Enguerrand de Marigny, et, comme dit ie chiumqueur normand, celtiH cl « le comparut cbier. •
piGmilAMD DE MARIGMY.
seroit si deux vaillans hommes comme ik estoient s*en-
tretuoient. Donc fut crié Ho / de par le roy de France, et furent tous deux faicts contents , et par les ditz roys fui la paix faicte d*eulx deux. Et fut environ « ranMGCC.»
L'issue de cette lutte montra clairement que l'influence du comte de Valois avait été effacée par celle d*£nguerrand de Marigny, et que la faveur de celui-ci
serait désormais toute-puissante. D'autres occasions en donnèrent successivement de nouvelles preuves. On a TU que Philippe le Bel avait récemment rétabli à Rouen la cour de l'Échiquier. Enguerraiid de Marigny fut chargé, en 13(Hi, de la présider, de préférence à l'évôque d^NarbonnCf à Guy de ChàtiUon, comte de Saint* Pol, et à d'autres grands personnages qui assistèrent, sous ses ordres, à la session de la cour ^ Le soin apporté a raffermissement de Fautorité attribuée à l'Échiquier de Normandie avait sans doute pour cause des révoltes graves, qui avaient éclaté quelques années auparavant dans le pays, à l'occasion de la levée de nouveaux impôts. Le chroniqueur Guillaume de Nangis raconte qu'en 1292 le gouvernement avait établi une nouvelle manière de taille si oppressive qu'on lui donna le nom de malt6te, mâie levée. A cette occasion , le peuple de
*■ BUtoiredet nUnis$re8 (^État, par le baron d'Auteoll» 1 toI. intoùo, Paris, 164^, ^, 606, d'après les Antiç^té* de Para, du P. Dubreiiil> lir. I, p. IjGS.
ENGUGRRAND DE MARIGNY.
Rouen s'était soulevé, avait détruit la maison du collecteur, semé par les rues les deniers du fisc, et assiégé
dans le château de la ville les ofliciers de TEchiquier. On connaît la suite ordinaire de ces sortes de rébellions. Âu bout de quelques jours, les principaux magistrats de Uouen réussirent à faire (lè[)Oser les armes aux rebelles, et mirent la main sur les plus coupables, parmi lesquels les uns furent jetés dans les cachots, et les autres pendus'.
Cependant, les germes de mécontentement contre Philippe le Bel devenaient de jour en jour plus nombreux, tant à Paris que dans les provinces, à cause des levées continuelles d'impôts et de raltèrulioii incessante des monnaies par le gouvernement luinnéme. £n 1397, Boniface VIU Tautorisa par plusieurs bulles consécutives à lever une double dime sur tous les revenus ecclésiastiques, menaçant de la suspension et de T excommunication tous les prélats qui lui refuseraient leur argent. Allant plus loin , Boniface VIU déclara, dans une bulle du 13 juillet de la même année, que le roi de France pouvait, si la sécurité du royaume était en
* chronique de GaUlauinc de Nangis, faisant partie de la Colléeiion des mcmon rs relatifs à l'histoire de France, par M. Guizot, t. Il, p. 219. Guillaume de Nangis a vécu sons Philippe le Bel. « Les quinze années, de 1285 jusqu'à 130i où cette chronique s'arrête, sont peut-être, dit M. Guizot, ce qu'il y a de plus exact et de plus complet sur ceUe importante époque du règne de ce prince. •
ENGUERBAND DB IflARlGNY
question, réclamer des subsides ecclésiastiques sans rassentiment préalable du pape. Enfin , le 9 août suivant, il accorda à Philippe le Bel une année du revenu de tous les bénéfices vacants. Pénétré do reconnaissance pour tant de faveurs, le roi de France permit qu'on ajoutât aux dîmes prélevées pour son compte une dime réservée au pape, afin de i'aider dans la guerre qu'il soutenait contre Frédéric d'Aragon *• Le clergé n'étant pas mieux ménagé, on se figure quel devait être le sort des nobles et des bourgeois. Aussi, quand le 11 juillet 1302, les troupes françaises éprouvèrent, dans les plaines de Gourirai, cette défaite sanglante qui sembla un instant mettre la monarchie en péril, les villes de Toulouse et de Bordeaux, encore mal unies à la France, s'insurgèrent contre l'autorité du roi et chassèrent ses olliciers^. Sans doute les mêmes scènes qui s'étaient passées à Rouen en 1292 se renouvelèrent à Bordeaux, à Toulouse, et les rebelles furent sévèrement châtiés. Dès les premières années de son règne, Pliifippe le Bel avait d'ailleurs
* Études sur l'histoire du treizième siècle, par H. Kervin de Lettcnhove ; De la part que l'ordre de Citeaux et le comte de Flandre prirent à la lutte de Boniface Vfll et de Philippe le Bel (Extrait du t. XXVlll ûts Mémoires de l'Académie royale de Belgique). • * Histoire de Flandre, par M. Kervin deLettenbove, & vol in-8; exeelleDte btotoire, composée d'aprèi les documeats orlsinauxi U II, p. 480.
ENGUERRAND DE IIARIGNY. 19
adopté) en matière d'impôls, des mesures qui ne pouvaient qa*amener de fâcheux résultats. A court d'argent, il avait eu recours, pour s en lu ueurer, à deux riches marchands llorentios, Mouche Gui et Biche Gui^, établis en France, et comme garantie de ces emprunts, il leur avaiL tiéléguê le droit de percevoir à leur profit le iiiunlaiU des tailles et autres impdts dans plusieurs provinces du royaume. C'était là un expédient des plus funestes et un abus criant, attendu que, livrés au caprice et au bon plaisir de particuliers puissants, les contribuables perdaient toute chance de voir accueillir les réclamations les plus fondées. Mais comme, en Fabsence du crédit public, ce système d'affermage offrait de grandes facilités au gouvernement, Tabus poussa de profondes racines et subsista, du moins en ce qui con» cerne la perception des taxes indirectes, jus(iu'à la révolution de 1789. Jouissant, grâce aux avances qu'ils faisaient à Philippe le Bel, d*un crédit sans bornes, les deux Fiorciitiiis s'en servirent pour se débarrasser de la rivalité d'un grand nombre de leurs compatriotes,
1 Dans son Bittoire de France, t. V, p. 70, H. Henri Martin, adopUuit l'orthographe de Villani, appelle ces Florentins MusciaUo dH Franetil et Bfeeio, Diaprés lea Ordotmanees des rois de France^ 1. 1| p. 429, noU, ee> deux finanelen ae seraient appelés MoiichaU et BIti» V. Kerf Inde Lettenhove a eu l^eHiéme obUgeance de me faire, à ce sv^t, une communication éUihfissant, d'après les titres contemporains, que les indlvldas dont ils s'agit portaient en réalité les noms de Mouche Gui et Biche Gui;
20 EiNGUËRRÂiND DE MARIGNV.
qui, alléchés par leur fortune, étaient venus se flxer en France, où ils leur faisaient une concurrence inquiétante. La manière dont on s*y prit pour la faire cesser, est caractérisli([ue. Dans la nuit du premier jour de mai 1291, Philippe le Bel iil arrêter et jeter dans les cachots, comme accusés d*usure , tous les marchands italiens du royaume. Cétait la un véritable coup d'État, ou plutôt un coup de ûlet, car le gouvernement savait bien que les marchands italiens ne demanderaient pas mieux, comme ils Tavaient déjà fait une fois en pareille circonstance, que de se racheter à beaux deniers comptants. C'est ce qui eut lieu. A la même époque, les juifs jouissaient en France, grâce à des tributs considérables qu'ils [);iyMii'iit an gouvernement, d'une grande tolérance. Leur tour vint, il est vrai, en 1306, lorsque, ces tributs ne suffisant plus, Philippe le Bel eut besoin de leur fortune môme. Convaincus qu'il n'y avait plus de sécurité pour eux en France, les principaux marchands italiens se décidèrent à retourner dans leur patrie, laissant les frères Gui maîtres du terrain.
Telles étaient donc les formes de perception derimpôt en usage vers les dernières années du treizième siècle. Les ordonnances du temps font connaître en outre à quel arbitraire l'assiette môme des contributions était assujettie, et il n'est pas difficile de se figurer les réclamations qu'elle devait occasionner. Un rôle de la taille
£NGU£RRAND DË MARIGI^Y.
SI
de Paris, en 1292, établit quelle s'éleva, pour une population évaluée à deux cent quinze mille habitants, à la somme de douze mille deux cent dix-fauU livres purisis, représentant environ seize cent mille francs en monnaie actuelle ^ Bien que cette taille fût basée tout a la fois sur la fortune présumée et sur les immeubles des Parisiens, elle fut et ne put qu'être essentiellement approximative. Quand les circonstances furent devenues plus critiques, par suite •des exigences de la piiorre, le gouvernement se vit forcé d'établir des contributions jusqu'alors inusitées et véritablement draconiennes. Une ordonnance motivée sur les grandes dépenses de la guerre de Flandre, en 1302, eut pour objet de frapper d abord les propriétaires les plus aisés, en attendant que les autres eussent leur tour.
« Ceux qui auront cent livres tournois de revenu par chacun an, en fonds de terre, portait l'ordonnance, payeront vingt livres tournois de subvention par chacune cent livres, et de plus en plus, suivant la même proportion.
a Ceux qui auront la valeur de cinq cents livres
tournois en meubles payeront vingt-rin(i livres tournois pour chacune des cinq cents livres, et ainsi
* Parié sous Philippe le Bel, par M. Géraud [Collection des docU' wunti inédits mr VkistoUred» France), p. è&3 et luiv.
ENGUERRAiND DE MARIGNY.
pour tout ce qui excédera suivant la même proportion.
« (À;ux (|ui n auront ni cent livres de revenu en fonds de terre ni cinq cents livres en meubles ne payeront rien. »
L'instrucliun qui fut adressée par Philippe le Bel à ceux de ses agents- qu'il chargea de faire exécuter cette ordonnance est un modèle de finesse et d*babileté. Le roi leur reconiiuaiidd expressément de parier au peuple « par douces paroles, » en insistant sur la désobéissance des Flamands et sur le tort que leur rébellion portait au royaume ; de ne rien négh'ger pour éviter « une esclandre et eouiuiocion du menu peuple, » de n'employer, s'il fallait en venir à des mesures de rigueur, « que serjans débonnères et traitables, » de bien expliquer que tous ceux qui auraient payé la conlnbulion seraient exempts de tout danger, et pourraient s'occuper de leurs affaires ou administrer leurs biens en toute sécurité. L'instruction conteiiail. en outre, ces recommandations significatives : « Contre la volonté- des barons , ne faites pas ces finances en leurs terres. Et cette ordonnance tenez secrée, mesmement l'article de la terre des barons^ quar il nous seroit trop grand domage, se ils le savoient. £t en toutes les bonnes manières que vous pourrez, les menez à ce que ils le veuillent suiïrir, et les noms de ceux que vous y trouverez contraires nous rescrivez hâtivement, à ce que nous mêlions conseil de les ramener, et les menez et U iiiUei^
BNGUERRAND DE MARIGNY. S3
par belles paroles, et si courtolsemeiit que esclandre
n'en puisse venir'. »
L'ordonnance de 1302 n atteignait que ies personnes ayant plus de cent livres de revenu en fonds de terre,
et laissait les rdlm iers eu dehors du iioiivel iiiij*ùt. Des lettres patentes du mois de mai de Tannée suivante astreignirent ceux-ci & servir personnellement, à moins de se libérer moyennant finance, et assujettirent à la même obligatiuii los nobles ayant cinquante livres de rente «t plus en fonds de terre. £nûo, six mois après, le 9 octobre 1303, on enjoignit aux arcbevêques, évéques, abbés, comtes, barons, d> 1 tirnir pour chaque cinq cents livres de terre, <c un gentilhomme bien armé et monté à cheval de cinquante livres tournois et couvert de couver* ture de fer et de couverture pourpoints. » Les roturiers devaient fournir, pour chaque cent feux, six sergents de pied, dont deux arbalétriers. Moyennant ce subside, le roi reconnaissant le dommage qu'avaient occasionnés les changements de monnaies, s'engageait, sur la requête des prélats et barons, a faire faire dans un an (c de bons petits tournois et des parisis de la loy et de la valeur de ceux qui avaient cours du temps de saint Louis. TU — « Et outre, disait Philippe le Bel, en terminant, ferons abessier petit à petit les monnoies que
^ Ordonnaae» dêt roif tfe Fronce^ U A, année ISOS, après TAnnondnUon.
24 ENGUERRAMD DE MARIGMY.
nous faisons à présent faire pour ]a nécessité de la def-
fense de notre royaume, si que la bonne nionoie pourra alors avoir son cours convcnabiemeut »
* Ordonnances des rou de France, 1. 1, à sa Uuie.
CHAPITIIË 111.
Opérations du gouvemement de Philippe le Bel sur les monnaiei. Proposition faite à ce sujet par le clergé de France. — Quantité considérable de faux-monnayeurs. — Lois de maximum rendues nécessaires par l'altération > oiitinuetle des monnaies. ^ Participation
probable d'En?Tierrand de Marîpny à cos mesures. — Vers de Dante sur Philippe le Hel. — Chanson poinil.iir» eonlre le papp (!h»mont V et le roi, à cause des muuuaies. — Kevtillts en Languedoc pour la même cause. — Cinquante-quatre habitants de Carcassonne et do Limoux sont pendus pour erime de haute trahison.— £meute à Paris pour le fait des monnaies. — Exécutions nombreuses aux diverses portes de Paris.
L'altération incessante des monnaies, telle fut, en effets la plaie principale du gcayernemeoi de Philippe le Bel et la cause pour laquelle il devint, à juste titre, Tobjet d'une impopularité telle que peu de princes en ont soulevé de semblable. Il serait sans intérêt d'ana- . lyser toutes les ordonnances que Philippe le Bel a rendues sur cette matière. A partir du mois de mai 1295, elles se succèdent rapidement, et jettent peu à peu le trouble dans toutes les fortunes. Cette altération n'était d ailleurs ni frauduleuse ni secrète j elle se pratiquait^
26 ENGUERRAND DE MARIGPiY.
en plein jour et comme un expédient administratif que
le roi ne craignait pas d'avouer, promettant solennellement de dédommager plus tard ceux qui auraient en leurs mains la monnaie qu'il faisait fabriquer pour les besoins du royaume, et qui serait peut-être, disait Tordonnance de mai 1295, un peu faible de poids et de titre \ Pour prouver sa loyauté, il donnait en garantie ses biens, ceux de ses successeurs et tous les revenus du domaine. La reine elle-même intervenait dans l'ordonnance et rati liait, y étaitril dit, cette promesse, atln de la rendre plus solennelle. Vain engagement! En 1296, dit le (Chanoine de Saint-Victor, on fabriqua beaucoup de monnaie tournois et parisis qui occasionna des maux incalculables \ Dans l'espace de vingt ans, environ quarante ordonnances fixèrent, modifièrent et remanièrent, sans trôve ni délai, la valeur des monnaies. Ën même temps, le gouvernement prohibait Texportation de Tor et de Vargent, sous peine de confiscation des objets saisis, de ia perte des biens et de la liberté. Il avait eu- Joint aux particuliers, comme une chose toute natu« relie, de porter aux hôtels des monnaies leur vaisselle
i « . . • pro Ingruentlbus nostriB et regnt nostri negotils, In qua fonan «Uquantulom deerttde pondère, allelOi seu lege, ete... » Ordim» wmt9 det reiâ de France; leltres dn mois de mai 1 295, 1 1.
* Cité dans le TriOté lUtfotique det mommief d» France, de La B!ane, p. 213. c Les conseUlers du roy qui tronvoient leur intérêt dana cet affolbllaeement, foit oliserver Le Blanc, eoutriboolent plus à perdre ieroyaiiineqn«t«Q$leaell»rlfdea Angola. »
ENGUERRAND DE MARIGNY
d*or et d*argcnt, les menaçant, en cas de résistance,
di:>aiet)t des letlres du 2o août i^02, u de mellre la main dessus, pour raison de forfaiture, n Par intervalles, en butte aux légitimes réclamations des populations, Philippe le Bel essayait de réparer le mal que ses désastreuses opérations sur les monnaies avaient produit*, il formait le projet de revenir à ce que Ton appelait la honnemonnaie. Ainsi, le i" décembre 1303, il invita les pnrticuliers à porter les monnaies courantes, c'est-ànlire affaiblies, aux hôtels des monnaies, ayant, disait-il. Tin* tention de faire frapper de nouvelles monnaies, eonfor* mes à celles du temps de saint Louis. Mais, à la première difficulté financière qui se présentait, tous ces beaux projets étaient abandonnés^ et le gouvernement faisait de nouveau lubriijiaT des monnaies faibles de titre et de poids. A la même époque, le clergé qui, à raison des dîmes dont il jouissait, souffrait pour le moins autant que le reste du pays de ce bouleversement continuel des monnaies, offrit le dixième du revenu annuel de ses bénéfices, sous la condition que ni Philippe le Bel ni ses successeurs n'affaibliraient plus les monoaies sans une nécessité qui devrait être constatée par le conseil secret du clergé et confirmée ensuite par une assemblée des seigneurs et des prélats du royaume. Le remède parut sans doute pire que le mal à Philippe le Bel qui n'accepta pas cette proposition Le faux
* Le Blanc, ïi ailé du munnaies, p. 213.
£NGUERRAND DE MARIGMY.
monnayage officiel suivit donc son cours. Grâce à ce
réprime, les faux-monnayeurs abondèrent. Impuissant à guérir le mal qu'il ayait fait, Philippe le Bel eut recours au pape Clément V, qui les frappa d'excommunication, mais sans succès, car leur nombre ne diminua pas On se ligure d'ailleurs les transes continuelles des propriétaires et des marchands, toujours dans Vappréhension d'une nouvelle diminution des monnaies. Ces derniers augmentaient bien le prix de leurs denrées en proportion de la moins-value des monnaies nouvelles. Mais alors des lois de maximum étaient rendues en vue de protéger les acheteurs, lois impuissantes et forcément inexécutéeSf comme elles le furent et le seront de tout temps. Un mandement, adressé au bailli de Vermandois dans le mois de uiars 130i, fit défense de vendre le setier ^ du meilleur froment plus de 40 sous parisis. Un an après, un autre mandement défendit n de vendre le pain, le vin et autres vivres trop cher, mais seulement à prix convenable, en ayant égard à ce que ces marchandises auraient été achetées en gros, sous peine de forfaiture. » Le mandement ajoutait que nul ne pourrait, sous ladite peine, vendre plus cher à Toccasion d'une monnaie nouvellement fabriquée.
D*autres ordonnances avaient pour but de régler en
*■ VArt de vérifter let dates, édition deSalnt-AlIalB, t. YI,p. tO, « La contenaoce du leUer était do 1 iMct. ht lilns.
ËNGUËRHAr^O ÛË jJARlGNY
quelle monnaie et sur quel pied devaient s enectucr les payements des i*entes à vie ou des sommes stipulées eu d'anciens contrats. De i306 à 1313, ces ordonnances se multiplièrent déplorablement. Tantôt on défendait de fondre les monnaies du roi; tantôt on suspendait le cours de celles apportées de l'étranger. De nombreuses ordonnances sans cesse inodifiées lixaii iU le cours légal des monnaies françaises dont la circulation était auto-, risée \ En un mot, et ceci suffira pour donner une idée
du désordre iiiUoduiL dans cctLc [jurtie si delltuLe de Fadministration publique, quarante livres de ce que ron appelait la monnaie faible étaient égales à treize livres de la forte monnaie % c'est-à-dire que la première valait environ deux tiers de moms que la bonne monnaie*
Aucun document oflSciel ne constate la part qu*En-
guerrand de Marigny a pu prendre dans ces désastreuses mesures^ mais tout porte à croire qu'elle fut prépondérante. Les fonctions de chambellan et de trésorier du
roi qu'il remplissait, le crédit immense dont il jouissait, sont, à défaut de preuves certaines, des indices suffisants pour croire qu*aucune disposition financière
de quelque importance n'a été adoptée pendant le temps
* Ordonnance des rois de France, t. I, passini.
' Cittalofjuc des manuscrits de la Bihiïolhrque de Genève ^ par Scnebiur. Fragment, des comptes de la uiaiâOQ do Pbilippo le Biii, p. 183.
ËNGUERRAND DE HARIONY.
de sa faveur qu'il ne L'eût conseillée ou approuvée. Les clercs du conseil et les légistes ne préparaient les ordonnances de cette nature que sur les indications qui leur étaient données. Eu attendant, l^s plaintes que ces ordonnances soulevaient étaient amèreS) générales. Un contemporain, le Dante, a stigmatisé Philippe le Bel du surnom de faux monnayeur Les sujets de ce prince -furent au moins aussi sévères. Une énergique satire du temps exprime bien la haine qui fermentait à ce sujet dans les cœurs. Les imprécations qu'elle contient contre Philippe ie Bel et contre Clément Y ont une Âpreté singulière. Il n'entre pas dans mon plan d'examiner, à propos d'Enguerrand de Marigny, quel a été le rôle de ce pape, instrument docile, pour ne pas dire servile, de Philippe le Bel. La satire anonyme dont on va lire la traduction littérale prouve, dans tous les cas, que, même dans Tadministration des choses temporelles, le peuple associait Gément V a la haine qu'il portait au roi de France. Cette satire, qui paraît remonter à 1 année 1305, est intitulée Doupape^ dou royet desmonnoies\ « Ce que j'entends dire, je ne cherche pas à le con*
* Li si vedrà il duol che sopra Seona Induce, fatseggiando ]a moneta, Quei che morrà di colpo di cotenna.
{Dlvlna Commedki! ParadiMOt XIX).
* Bulletin de la Sociéié de VHi$îoire de France, deaxldme partie. Documents histmiptes atiglnanat, iS3j», p. 331. Cette satire a été publiée dans ee Bulletin, par H. Ghaballle, qui en a donné en même
ENGUERRAND DE MARIGNY. 31
tiredire; car Jésus-Christ nous fait savoir que TAntccbrist est né réellement.
« H n'est plus lié, car il court eu liberté par le monde ^ ' il sert le pape, il disert le roi par la manière dont il règne.
« Cest-à-dire (je le dis avec vérité), en tout lieu la bonne coutume change, et, de loyale et bonne (qu'elle était, se transforme.
« Pape Clément, Thomme qui ment doit être repris, c'est bien clairement démontré, car de la conduite
a L'Kglisese plaint^ qui est dépouillée et injustement partagée. Personne en ta contrée n'en parle à cause de ta menace.
« Tu dois savoir si tu agis sagement ou iolieuient. Tu devrais observer la loi de saint Pierre, comme vrai père.
« Aime le peuple avec charité ; tu ne le fais pas : tu n us d'autre anu que Targent g
a 11 lut forgé pour ton malheur : tu es menacé fortement d'une correction par la sombre Mort, qui murmure contre toi et suit les traces.
« Roi saint et fort, issu de saints, il est trop triste de voir que la royauté et les bonnes mœurs déchoient à cause de toi.
fi Roi, pourquoi n'y penses-tu pas? Tu a' es pourtant
temps la traducUon que Je reproduis ici avec quelques modiflcaUoni. La même pièce a?«U4^à paru dans le Ghuaireû» Roquefort ^ « Ta n'as amis
« Fors la pécune. »
32 £NGUERRAND DE MÂHIGNY.
plus un enfant. Si lu savois ce qu'on va publiant avec mépris de tes monnoies ' ?
« Personne ne t*en loue : loin de là, tu es blâmé de tout le monde; mais je n en veux tle mon Lon gré rapporter la grande diiïamation.
« Non, je ne le dirai pas*, mais bientôt ta sauras comment ton peuple se perd réellement à cause detamonnoie.
« Le menu peuple est éperdu et en contestation, et il se désespère de voir faillir le bon temps.
« La droiture cbange et se transforme, et la raison tourne ouverlenient en déraison \ cela est démontré.
« Crier n'y peut rien \ ainsi dorénavant je veux m'en taire, puisqu'on en parle et qu'on en disserte souvent sans moi. »
11 était impossible qu'une telle irritation ne provoquât pas, sur quelques points du royaume, des conspirations et des révoltes. C'est ce (jui eut lieu. De toutes les provinces de la France, le Languedoc était alors celle dont le commerce était le plus actif : c'était celle par conséquent que les altérations des monnaies troublaient particulièrement. £n 1305, cinq ordonnances successives y jetèrent la perturbation. Quatre ans auparavant, un envoyé du pape Boniface VIÏÏ, Bernard de Saisset, évèque de Pamiers, avait semé dans la province
* « Roi?, que n*è panccs? — Tu n'ics mais en fcs : — Se tu savoics : C'on va diâant — £a despisaot — De tes monooies! •
ENGUERRAND DE MARI'^NY. 33
des ferments de discorde et de séparation en répétant partout que Philippe le Bel était un roi d'iniquité, un faux-moDnayeur, une vaine et muette image, qui ne savait que regarder les gens sans rîen dire, et que la race de France Oiiirait avec lui. Ces imprudentes paroles, dont Philippe ie Bel fit remonter la responsa* hilité jusqu'à Boniface YIII, avaient même déterminé Vadoption de mesures violentes contre RoIxm! de Saîsset, et amené la rupture célèbre qui éclata bientôt après entre le roi de France et le pape. Quoi qu'il en soit, les idées répandues dans le Laiii^ucdoc par Tévôque de Pamiers avaient germé, et lorsipie les changements apportés dans les monnaies, en i3Û5, eurent ajouté un nouveau motif d'exaspération à tous ceux qui existaient déjà, les plus exaltés tramèrent une conspiration qui avait pour but de livrer la province au roi de Minorque. Le complot ayant été découvert, la vengeance royale s*exerça d une manière terrible. Les huit consuls de Carcassonne et six de leurs concitoyens, ainsi que quarante habitants de Limoux, petite ville voisine, furent pendus pour crime de haute trahison. En outre, ces deux villes, de même que celles de Narbonne et de Lodève, perdirent le privilège d*ètre administrées^ par des consuls'.
* flïstelftf de France, par H. H, HarUn ; première édition, t. V, p. 105 et 157.
U ENGUERRAND DB MARIGNY
Une révolte formidable éclata ('année suiTante, ûam Paris même. Elle fut sascitée par les prétentions des
bourgeois de cette ville, qui voulaient que les loyers de leurs maisons leur fussent payés en bonne et forte monnaie, soutenant à ce sujet, d*accord avec tes ordonnances du gouvernemeut, que leurs locataires n'avnit ut pas le droit de s'acquitter avec de la monnaie allai bUe, bien qu'elle le fût par le fait même du roi. Telles étaient les questions que celui-ci soulevait sans cesse par ses fatales opérations sur les monnaies. Un ricbe bourgeois de Paris, Etienne Barbette, passait pour avoir fait adopter, par son crédit, l'ordonnance relative au payement des loyers. Le premier jeudi d'avant l'Épipbanie de l'année 1306, les foulons, tisserands, tavemiers et grand nombre d'autres ouvriers des métiers de Paris, se portèrent en iuule à une maison de plaisance qu'Etienne Barbette possédait dans la Vieille-rue-du-Temple, y mirent le feu et la détruisirent de fond en comble. Ils allèrent ensuiLe à un bel hôtel qu il avait dans la rue Saint-Martin, et qu ils saccagèrent aussi complètement, forçant les tonneaux et jetant les meubles les plus précieux par les croisées. Alors, surexcités par les vins qu'ils avaient bus, ils se rendirent au Temple, où Pbilippe le Bel se (rouvait, en envahirent les avenues et jetèrent dans la boue des rues les viandes qu'on lui portait de sou palais. Le prévôt de Paris et quelques barons finirent par les calmer, et ils consentirent à rentrer cbez
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eux ; mais Philippe le Bel ne se tint pas pour satisfait de cette soumission. Le lendemain et les jours suivants il en ût emprisuniicr un certain nombre, et ordonna que leur procès fût promptement instruit. Un chroniqueur contemporain fait le récit suivant des suites de cette triste révolte, que les fausses opeialions du gouvernement sur les monnaies avaient, on peut le dire, provoquée :
(( Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy, espéciaument pour sa viande qui ils lui avoient espandue et gettée en la bœ, et pour le fait du ditEstienne, vingt-huit homme furent pondus aux quatre entrées de Pans, c est assavoir : à Torme par devers Sainct-Denys faisant entrée, furent sept pendus; et tept devant la porte Sainct-Anloine faisant entrée ^ et six à l'entrée devers le Koule vers les Quinze Vingt aveugles faisant entrée, et huit en bi partie de Rostre- Dame des Champs faisant entrée, furent pendus. Laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei (chut) èii gnuat doleur K %
* Ut ërmdn Cknmfutt d$ MiMMf, éMloa ie M. Ptnliii Paris (t. in-lS)» p. ni et solrantei. — Confira, pour le même bit, le continuateur de la Chrouiqué de Guillaume de Nangis (col* leetion Onifot), t. XUI, p. 262. Le récU de ce chroniqueur est d*atU leurs beaucoup moins comiilet et détaillé que celui dw Ghroai^oi' de ââiui-Ûeuis.