CHAPITRE VII
Mort de Philippe le Bel. — Bruits divers qui courent à ce sujet. — Recommandations qu'il adresse à ses enfants et à ses frères. — Une conuniMion pour examiner les complet d'Engaernnd de Marigny avait été nommée avant la mott du roi. — BUe est réorgaaiiée. — Changements à la eour. — Le roi d'Angleterre écrit 4 Loois le Hutin en faveur d'Enguerrand de Mari^'ny. — Ses comptes sont approuves par la commission. — Mécontentement de Charles de Valois. — La noblesse et le peuple demandent satisfaction. — Caractère de Louis le Hutin. — Il cède aux obsessions de son oncle et duuue i urdre d'arrêter Engoerrand de Marigny.
La mort imprévue et prématurée de Philippe le Bel vint tout à coup mettre un terme aux prospérités d*£nguerrand de Marigny et changer violemment le cours (le son éclatante fortune.. La cause de cette mort est restée douteuse. Un contemporain Tattribue au chagrin que causèrent coup sur coup à Philippe le Bel la trêve peu honorable qu'il venait de conclure avec la Flandre, la mort du pape Clément Y, son docile allié, la guerre que, le roi d'Angleterre, son gendre, avait à soutenir contre lés Écossais, enfin les déportements de ses brus, Marguerite et Blanche de Bourgogne. Le
ENGUERRAND VR HARIGNY.
même chroniqueur raconte, en outre, d*après un bruit qui courut alors, qu'un jour, le roi étant a la chasse, tomba de cheval :
« En sa jaml>e fut quass^e,
Où il avoit, firaïul temps passé.
Grand mal éu et maladie, ;
Qui lurii lut coili recuaunaiicie K »
Les chronifjiiiMjrs )t:iliens aiti iliiient . il est vrai, la mort de Piiilippe le Bel à cet accident^. Mais Godeiroy de Paris est le «eut chroniqueur contemporain français qui en ait parlé, et il n*e9t pas impossible que ce bruit çût été accrédité , dans un but tout politique , par le gouvernement*. 11 pouvait» en effet, paraître dangereux de laisser croire au peuple que Philippe le Bel avait succombé, soit à des chagrins domestiques, soit aux remords tardifs qu'il avait éprouvés de la spolia- ' tion et du supplice des Templiers. Ceût été une tache pour la royauté , et les hommes habiles dont elle s'entourait, prévoyant les inconvénients qui auraient pu en résulter, durent naturellement songer à les prévenir
* Chronique métrique de Godefroi de Paris, p. 243 et sniv.
* On a vu plus haut ce que dit le Dante à ce sujet : « Quei che morrà di colpo di eotama. » Celui qui devait mourir de la blestara d'un sanelier.
' CVsi l'opinion développée par M. Lacabanne dans une excellente Dissertation sur la mort de Philippe le Bel et l'avénement de Louis le Mutin. Voir Bibliothèque de VÉcole du CAorta, X** série, U Ul, p. 8 et mUt.
ENGUKBRAND «S MARIGNY. 79
6Q donnant aai idées du peuple ona autre direeliaB* Vaprès les historiens contemporains les plus accrédités, Philippe le Bel serait mort d'un mal inexpliqué, inconnu*. Il en avait, dit^on, ressenti sérieusement Vatteinte i Pontoise vers le commencement de noyembre 1314-'*. Inquiet, il se fit transporter a Poissy, où il avait fondé une nmgnitîque abbaye longtemps restée célèbre par «es richesses et par la beauté de son église. Le mal persistant, il espéra que Taîr de Fontainebleau, ou il avait vu le jour, lui rendrait la santé, et voulut y Cire porté^. Mais bieniùl toutes ses illusions tombèrent. liB 29 novembre, comprenant que ses demierf moments étaient venus, il fit approcher de son lit ses trois fils et ses deux frères, Churks, comte de Valois, et Louis, comte d'Évreux. a Mon fils, auraitril dit alors en s'adressent à celui de ses trois enfonts que son âge dési* giiail pour lui succéder, je reconnais que j'ai suivi des conseils pernicieux en accablant mes sujets d'impôts
A Le oonttDoaUiir de la Ciirmilqiu de tfangH dit à ce tqiet : t IxppWf m Franclœ, diatoma detentus ioflrniiUte, cujiu cauaa mediela crat lacognita» non aolnm ipels, eed et atiU moitié mulU «toporte materiaiii et admiraUoDie indudt ; pneierttm cum inflimitatls aat mertli peficuluni neepuliue eatendeiet née urina. »
* Annale FkloHoiil (Jean, chanoine de $aint«Vletor).^Nii. de la BibUoOiéqoe impériale, eité par M. Ucalïanoe dans ton travail.
* Ces dlTcra voyagee s'accordent mal , à ce qnUI lemble , avec 1« bmtt que Philippe le Bel aérait mort dee soites d'une fraetore de la Jambe.
ENGUËRRAND DE MiOUGNY.
écrasanls et ea changeant incessamment la valeur des monnaies. Cette conduite a excité mon peuple contre moi ] je crains que IMeu ne me punisse pour m'étre attiré la malédiction des pauvres. Promets- moi donc de faire ce que je n*ai pas fait, d'adoucir les charges du peuple et de prendre la croix aussitôt que tu le pourras, en exécution d un vœu que je n'ai pas accompli. » En même temps, Philippe le Bel suppha ses enfants de s'aimer tendrement, et fit promettre à ses frères de leur servir de guides ^
Ministre longtemps tout-puissant et favori particulier de PhiUppe le Bel, Ënguerrand de Marigny assistait avec les fils et la famille du mourant à ses adieux suprêmes. Sans doute, révénemeht qui se préparait avait rempli son cœur de tristesse et d'inquiétude. Quelque temps auparavant, sur des hruits qiu avaient peutêtre été répandus contre lui et quMl lui importait de deU'uire à leur origine, il avait obtenu cju nnc commission, composée du comte d'Évreux, frère du roi, de révêque de Ghàlons, du comte de Saipt-Pol et des gens des comptes de Paris, vérifierait sa gestion des trésors du Temple, du Luuvre et de la Chambre du roi; mais cette coQWiission n avait pu encore se prononcer sur Tensemble de la comptabilité qui lui avait été soumise. Ënguerrand de Marigny comprit de quelle importance
< AtmahM Vietcriani, ubi supra.
SNGUERRAND OB MARIGNY.
il était pour lui que cette vérification ne fÙt pas trop
longtemps différée, et, s'approcbant de Philippe le Bel, il le supplia d'ordouner à son successeur de la faire continuer, il ali^a qu'il était nécessaire que fan sût ton estai ei son portemet^^ par quoi an en peut porter lo$
ou blasme selonc ses dessertes. Pliilippe le licl aquies<ja à ce desir'. Bientôt après, il mourut, dans la trentième année de son règne. On le plaignit peu, dit Godefiroy de Paris :
Car en France vint grant domage Âu temps que le royaume leuoit.
Il fallut que Louis le liulin envoyât des agents dans les provinces pour obtenir des prières en faveur du roi son père. Six diocèses, ceux de Poitiers, de Bordeaux, d'Agen, de Périgueux, d'Angoulême et de Saintes ne consentirent « à faire chanter pour le roy Philippe « que sur Tordre exprès du nouveau roi'. A la cour, le
* Ces faitâ'SODt authentiques, officiels. On les Urouve consigné» dans une pièce que possèdent les Archives uupcriales, registre 50 do Trésor des chartes, pièce 1 !5 : lettres de Louis par lesquelles il reçoit et approuve les comptes d'Enyuei i and de Marigny et lui donne pleine et entière décharge de V administrât wn des trésors du Temple, du Louvre et de la Chambre du roi. Cette pièce, restée Inconnue aux historiens jusqu'à ces denaers temps, a été publiée pour la première fois par M. I.acabanne dans sa Dissertation sur la morl de Philippe ic Bel (Voir Pièces justificatives, n« 5).
* Dépenses faites par le messager chaigé de faire faire des
8ft ËNGUERRAxND DE MAUIG.NY.
diangoment de règne avait causé une sorte de révola-
tion. Jeune, iiisoueieux, aimant le plaisir et les fêtes, Louis le Hulin abandonna la principale autorité à Charles de Valois, qui régna véritablement sous le nom de son neveu. Pierre de Latilly, évôque de Châlons- sur-Marne, çhancelier de France et l'un des membres de la coin> mission que Philippe le Bel avait formée pour la vérification des comptes 4'Enguerrand de Harigny, fut la première victime de la réaction. Remplacé dans la charge de cliancelier par Etienne de Mornay, chambellan du comte de Valois, jeté au fond d'un cachot, il eut à se défendre de Fabsurde accusation d*av<nr fait jjérir, par ipaléiîces, révéque de Chàlons, son prédé> ces9eur, et le roi Çh^ppe lui-même. Heureusement pour Pierre de Latilly, }\ put revendiquer la juridictîoii ecclésiastique, fit traîner l'affaire en longueur et finit * p^ être acquitté. Ui) célèbre aypcat général au parlemept de Paris, ^apul 4^ ffrefiegy avait été donné pour complice à l'évêque de Chàlons-, il résista aux tourments de la torture et fut eniin relâché, heureux d'en ôtre quitte pour )à perte de ses biens
Ces persécutions contre un ancien ministre de Philippe le liel é^eot, pour Eugue^raod de Marigny, un
prières pour Philippe le Bel dans la province ctAqtUtaine. — Compte officiel et originaly à la mile de la diasertatton de M. Laea* banne, citée plus haut.
* Continuation de la CAronique de KangU,
ENGLERRAND DE MâHIGNY. 83
indice qu*il ne négligea pas. IL connaissait rinstabiliCé
des cours, les tempôfes qui éclatent daus ces mers dangereuses, les naufrages dont elles sont le théâtre. Quel* quea années auparavant, le faVori dn roi d'Angleterre, Pierre de Gaveston^ éUût mort tragiquement sous la hache des barons anglais révoltés contre Edouard II. Enguerrand de Maiigny n!ignorait pas que les frères du' roi, les barons et tes grands dû royaume étaient animés à son égard des dispositions les plus malveillantes, qu'une haine profonde, invétérée, fermentait contre lui dans leurs coeurs, et qu'ils espéraient le traiter comme les barons d'Angleterre avaient traité Gavcston. Il avait autrefois rendu de grands services à Édouard II, qui Ton avait d'ailleurs magnifiquement récompensé. H eut recours i lui. Le SO décembre 1314, celui-ci écrivit à Louis le Hutin, sou beau-frère, une lettre dans laquelle il le priait instamment de reporter sur « Epguerrand de Marigny l'afiéction que Philippe le Bel avait eue pour loi et la confiance qu il lui avait de tout temps témoignée, à cause des éminents services qu'il en avait reçus » La lettre fiit apportée à Louis le
* Rymer; Acta publicn, etc., t. III, p. ."jOL « Excel lentissimo principl, Domino Ludoviro, etc. Nobilem viruni et iiobis dHocluni Ingelramum de Marigny, militem, qui suis merîtia exigenlibus el obsequiis fructuosis, clarœ menions, Domino PhUippo, genitori vestro, et noslro patri carissimo, impcnsis, in afTectione apeciali îp!=!H3 genitori? vpstri, proiit meruit, recumbebat, in gratlara et Uilcctioneoi vestrs r«gi« magQiûceotiœ comprettendi aimillter afTectamus... »
84 ENGUERRA.ND DL MARIGNY
Hutin par un serviteur d*Édouard II, qui était chargé d'expliquer de vive voix au roi de France le désir que ie roi d'Angleterre, son maître, avait d'être utile à Enguerrand de Marigny. Vers la même époque, celui-ci avait demandé, en invoquant les dernières volontés de Philippe le Bel, que la commission par lui instituée continuât ses investigations. Louis le Eutin y consentit, mais après avoir formé, sans doute d'après les conseils du comte de Valois, une commission nouvelle dont firent partie : Philippe, comte de Poitiers, frère du roi j — les comtes de Valois et d'Évreux, ses oncles-, — le comte de Saint-Pol; — Louis de Clermont, sire de Bourbon; — le connétable de France; — le seigneur de Noyers^ — G. de Harcoart; Etienne de Momay, chancelier de France; — Mathieu de Trie, chambellan du roi j — Jean de Grez, maréchal de France ; — Herpin d Ërqueri, chevalier ; — Jean de Marigny, évéque de Beauvais, maître des comptes, frère d'Ënguerrand de Marigny, et les autres maîtres des comptes.
Composée des personnages les plus éminents et des grands dignitaires de la cour, la commission comptait dans son sein des ennemis acharnés, implacables, d'Enguerrand de Marigny, notamment le comte Charles de Valois, ËtiennedeMornay,son chambellan, et G. de Harcourt. Y a*-t-ii injustice à supposer qu'elle avait dû être formée avec des intentions hostiles à Tanc îen favori de Philippe le Bel et dans l'espoir qu'elle lui serait déiavo-
ËNGUBIUULND DË MAiUUMY.
rableP Quel ne dut pas être réionnement de la cour, lors qu*on y apprit que les vérifications de la commissioii avaîenteu un résultat tout contraire? Sansdoute, ilavait fallu se rendre à l'évidence. Sur un rapport que lui firent ses oncles, les comtes de Valois et d'Évreux^ plusieurs autres membres de la commission et les maîtres des comptes, Louis le Hutin, signa à Vincennes, au mois de janvier 1315, des lettres par lesquelles il approuva, loua et reçut « pour bons et souffisans les comptes d*£ngerran ; le tint quitte, lui et ses hoirs, de toutes les receptes faites pour radministration des trésors du Temple, du Louvre et de la Chambre du roi. » La déclaration royale portait, en outre, expressément, que ni Louis le Hutin, ni ses successeurs, ne pourraient jamais rien réclamer d'Ënguerrand de Marigny et de ses héritiers pour quelque raison que ce pût être ; enfin, elle le reconnaissait absous « dou tout m tout jusque» ou jour dê la claie de eeeteltres^. »
Cette justitication semblait péreniptoire. A la vérité, elle ne concernait que la gestion d'Ënguerrand de Marigny comme trésorier du Temple, du Louvre et de la Chambre du roi, mais, jusqu'à ce moment, aucune accusation relative à d'autres faits n'avait encore été articulée contre lui. On se figure le dépit de Charles de Valois. Cependant, la lutte était engagée de telle sorte
' Ardilvesde VEmpIre. Lattm de Louii U HqUd [Piècu fmafka-
ENGUERRAND DE HARIGNY.
que la victoire d'Enguerrand de Marigny lui nuisit sans doute plus que ne l'eût fait un simple blâme de la ^art de la commission qui avait examiné ses comptes. Com> ment espérer en effet que, maître à peu près absolu du pouvoir comme il Tétait alors, Charles de 'Valois oublierait ses griéfe de quinze ans? Led événements lîii fournirent bientôt l'occasion qu'il cherchait, qu'il provoquait peut-être. L'irritation que les mesures financières de Philippe le Bel Avaient causée dans le royaume ne s*était pas apaisée à sa mort. Non-seulement le peuple, mais la noblesse elle-même semblait attendre une victime. On a vu que les seigneurs d'une partie de la Fraflices*étaient ligués contre Philippe le Bel Leurs dispositions, bien que plus calmes en apparence, n'étaient pas meilleures à Tégard du nouveau roi. Un hofiiine surtout excitait leurs rancunes, tant à cause de la grande autorité dont il avait joui sous Philippe le Bel qu'à raison de son immense loi tune : c'était Enguerrand de Marigny. Ils disaient que tant que son orgueil n'aurait pas été abattu, leurs pleintes subsisteraient. Faisant remonter jusqu'à lui la responsabilité de toutes les fautes du dernier règne, notamment des lourds impôts et de l'altération des monnaies, ils rappelaient
oHcUmê parlement*, parBoulainTlUtert» citées par M. Gueuarâ dans niM étuda sur ÉUemw ite Mormif, ekmeeUer de France mm Leuii e Huiin (BMolbAqao 4e rÉeale des Caiartaa, t. V, p. Zli at aniT.).
ENGUfiRRAND DE MARIGNY. §7
sa hauteur à leur égard et comment il avait si bien circonvenu le roi défunt que les personnages les plus conadérables de la cour ne pouvaient plus arriver jusqu'à lui. Le comte de Valois exploita, au proQt de sa haine, ces récriminations en partie fondées, et se décida à frapper résolùmrat, pendant que le flot des mécontentements publics le soutenait encoro, un coup décisif.
Louis le Hutin avait alors atteint Tage de yingt-cinq ans, « 11 étoit volentif, a dit un contemporain, mais n'étoit pas bien ententîf en ce qu'au royaume il falloit ^ » Doué de bons iustincls et aiiimo d intentions généreuses, le jeune roi manquftit, à ce qu'il parait, du jugement et de la fermeté nécessaires pour faire le bien. Le comle de Valois tira bahileniciit parti, dans l iniérèt de sa vengeance, de la faiblesse de son neveu. Quels ressorts fii-il jouer auprès de lui? Cest oe qu'il est impossible de savoir avec certitude. Sans doute, il s'attacha d'abord a décrtditer l'arrôt de la commission qui avait examiné les comptes d'Ënguerrand. n dut représenter qoe ces comptes, préparés de
longue main, avalent été falsifiés-, que le trésor (^tait à sec et qu'Enguerrand de Mariguy , dont la fortune était prodigieuse; n'avait pas pu acquérir de si grands biens par des moyens honnêtes. Les chroniqueurs contemporains disent que les choses se passèrent de la sorte. L'uh d'eux, chanoine de Saint>Victor, à Pa-
* l'Art de vérifier Iti dates, etc., t. VI, p. 24.
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tt BNGUERKAND Dfi MARIGNY.
ris, fait même, des incidents de la lutte et des tentatives du comte de Valois auprès de Louis le Hutîn, un
Ubleau animé dont il est essentiel démettre la traduction * sous les yeux du lecteur. Inexact eu ce qui touche le résultat de la vérification des comptes d'Enguerrandde Marîgny^ ce récit, conforme d*ailleurs à la Chronique métrique de Godefroy de Paris, porte, sur tous les autres points, le cachet de la vérité,
« Le roi, dit le chanoine de Saint-Victor, se transporta avec ses frères, ses oncles et un grand nombre de harous au bois de Vinccnnes, et se fit rendre compte, en leur présence, de Tétat du royaume; il fit, en même temps, convoquer tous les trésoriers et receveurs pour connaître Tétat de leurs recettes et de leurs dépenses. Ces trésoriers, de même que tous les officiers de la cour, étaient des créatures d'Enguerrand, auquel ils étaient tout dévoués. Leurs comptes accusèrent un si honteux gaspillage qu on ne trouva dans le trésor ni or, ni argent, ni pierres précieuses'. Alors, le roi s*écria tout en colère : « Où sont les dixièmes, les cin- « quantièmes, les centièmes levés du temps de ieu mou a père? Que sont devenus les produits de ces înnom- « brables changements de monnaies? Je veux savoir la « vérité sur tout cela. — Clitii neveu , dit le comte de
* « Undè in cuinpotis suis tam turpiter defecerunt quod in Thegauro nihil inveutuiu est> non aureum, non argentum , nec lapides pretiosi. •
EN6UERRAND DE MARIGNT. 89
« Yalois, cherchez d'où peuvent provenir tant de palais u et tant de vases d'or et d'argent q\i'on y admire ; c'est
« là que le Iresur de voire père s'est engouHré. » Làdessus, le roi appela Ënguci rand et tâcha d en obtenir la vérité. Celui-ei ne put cacher qu'il avait reçu des* Flamands une somme considérable. « Mais, dit-il, si j'ai « agi de la sorte, c est aUii que les ennemis fussent épui- « sés d'autant; je ç'ai d'ailleurs rien fait que par la « volonté de votre père, i» Ces mots remplirent le roi d'indignation, w Mon neveu , reprit alors le comte « de Yalois, nous sommes trompés par un méchant ft homme qui n'est resté au milieu de nous que trop N longtemps, et dont les méfaits ont attiré sur notre w maison lu malédiction universelle. C'est lui qui est « cause des extorsions dont on se plaint, et qui , pour « de l'argent qu'on lui a donné, a fait, à la honte du «royaume, obtenir plusieurs trêves aux Flamands. « Cest pour cela que votre père est tombé dans une « tristesse telle qu'il en est trépassé avant le temps. « C'est cet Enguerrand, ajouta le comte, qui est la « cause de sa mort. Pour moi, je suis prêt à prouver « qu'il est un voleur et qu'il a trahi le royaume ; et si «c vous ne le fûtes arrêter sur-le-champ, je jure Dieu « que je ne paraîtrai plus ni dans votre conseil, ni à « votre cour*. »
* Bibliothèque impériale. Mss. Chronice Sancti Victoris Parisitnsis, n"* 4 12 à, fol. 148 V*>, et 149 R*.
90 ENGUERtUND Dfi MAlUGttt.
Les ^rélimiiiàired de la disgrâce d*£nguéiTand de
Marigny sont racontés d'une manière encore plus dra-
0iati(}ue dans les Grandes Chi^oniques de Saini-Denys,
Comme le chanoine de Saint-Victor et Godefroy de - Paris, le moine de Saint-Dénis admet que le trésor dé
Philippe le Bel fut trouvé vide. Interpellé à ce sujet, ËDguerrand de Marigny aurait répondu qu'il «t rendrait bon comt>te et loyal. »
« lietidèz4e donc tout màifitenatit; i» dit lê comté de Valois. Lors luy respondit Enguerran , et dist aitisi : « Sire,*^ volontiers, je vètis éh ay ballié la plus grant partie, et le temanânl j'ay mis en |>àiement pour les debtes de monseigneur le roy vostre frère. » Et quant Charles de Valois oit le conte Enguerran , et que premièrement il luy faisoit honte, lors fut inoult courroùcié et iriè ; si luy dit : <c Certes, de ce mèfitez Toùs, Enguerran. î> Et lors Enguerran respondant, dit : « Par Dieu, sire^mais vous méiitese. Âdoiic Charles, conte de Valois, ce entendu; si saillit d'âulre pai*t èt le cuida prendre. Mai^ plusieurs ilrerit cestui Enguerran de ses yeux trestourncr et disparoir -, car s'il t'eust pu avoir tenu eh cette heure, il Teust ôccis ou fait iiîourir de cruel mort^ »
Ces détails et ce démenti, qui eût été le secofld donné à Charles de Valois par Ënguerrand de Marigny
* Gfûwiiêehtwiques, etc., t. V, p. 216.
ENGOCatRAND DB HARIGNT.
(on n'a pas oublié leur altercation au sujet du moulin que se disputaient les Tancarville et les d*Harcourt), sont, par malheur, du domaine des conjectures. Le . seul fait réel^ incontestable, établi par unç pièce authentique, c*est que, même avant la mort de Philippe le Bel, une commission avait lLc nommée pour examiner les comptes d'Enguerrand de Marigny, et que cette comoiisslon, recomposée en partie, après la.m6rt de ce prince, d'ennemis déclarés de son ancien favori, avait rendu un arrêt qui lui était des plus iuvorables et le mettait entièrement à couvert, relativement auxaetel de sa gestion*
Les véritables causes de lu clmlc d Euguerrand de Marigny durent être Tinimitié du comte de Valois et les rancunes de la noblesse, que le gouvernement tout à la fois despotique et formaliste de Philippe le Bel avait réduite à un rôle secondaire et subordonnée aux légistes. On a vu quelles étaient les dispositions des barons peu avant la mort de Philippe le Bel, et comment ils avaient, dans plusieurs provinces importantes, fait accord avec ceux des communes pour s'opposer à de nouvelles entreprises de la royauté. La mort de ce prince n'ayant pas désarmé les mécontents, il fallut à la réaction une victime éclatante qui lui servît en quelque sorte de gage contre le retour des excès qu'elle reprochait au gouvernement de Philippe le BeL Indépendamment de Charles de Valois, quelques barons de
ENGU£RRAND D£ MARIGNY.
Normandie et de Picardie, nolainment ie comte de Saint-Poi et le chevalier Ferri de Piqaigny^ se montraient des plus acharnés contre Enguerrand de Marigny. Ils représentèrent sans doute à Louis le Hutin qu'un exemple était nécessaire -, que la tranquillité du royaume en dépendait; que les barons et ie peuple s'attendaient à un grand acte de justice, et qu'on n'obtiendrait leur aide et loyal concours qu'à ce prix. Peutêtre inaslèrent-ils sur ce que Philippe le Bel, qui, dans un testament remontant â Tannée 1311, avait nommé Enguerrand de Marigny au nombre de ceux qu*il chargeait de l'exécution de ses volontés, ne l'avait pas nominativement désigné dans son dernier testament. Léger, dissipé, entraîné par le plaisir, et n'ayant pas même la décision et T énergie de son âge, Louis ie Hutin n'eut pas la force de résister aux obsessions des ennemis d'Enguerraod de Marigny, il donna Tordre de l'arrêter.