CHAPITRE yill
Engnemad de lUrigny «tt eafeimé m LoQvn et ensuite tu Temple. — Sa eemparatiOD devant aoe commissioD à TinceDiie8.~RéqDi-
sitoirc ilr Jean d'AsDiéres. — Principaux griefs articulés contre lui. — On refuse de l'entendre et il est ramené au Temple. — Hésitations du roi à son égard. — Il est accusé d'avoir voulu envoùtei le roi et le comte de Valois. — Une commission le condamne à élre pendu. • L'exécution a lieu le 30 avril 1315.— Bétails à ce sujet. —Deux Boovelles eiécotionsp conséquence de la sienne, la snivent peu de jems après. — Le* corps d'Engnerrand de Marigoy est descendu du gibet et dépouillé de ses hiî>its. — Quelques amis fidèles le font transporter nuitamment au couvent des Chartreux. — L'arcbevéque de Sens, son frère, meurt bientôt après.
Le gouvernement de Philippe le Bel avait soulevé tant de hunes et il s'était personnifié à ce point dans
radministration d'Ënguerrand de Marigny, que tout le monde semblait s*attendre à cette arrestation. Au moment où la volonté do roi lot fut signifiée, il se trouvait dans son hôtel de la rue dis Fossés-Saint-Germain. On lui donna d'abord une tour du Louvre pour prison. Outre ses fonctions de trésorier et de chambellan du roi, £nguerrand de Harigny était aussi capitaine du Louvre. Le comte de Valois eut peur que cette prison ne fùl pas
ENGUERRAND DE MARIGNY
assez sûre, et il exprima ses craintes au roi. « Que youlez-vous qiie je fasse de lui et où fautril donc le mettre? dit celui-ci. — A l'hôtel des Templiers, répondit le comte de Yalgis, et qu'il y soit enfeymé dans un bon cachot* » Louis le Uutin y consentit. « Adonc, disent les Gramêês Chroniques de Samt^Denys, par le commandement du roy, le dit Enguerran, du Louvre où il estoit, à cheval, à helle compaignie de sergens chevauebans avec luy, au Ternie fut mené, moult de peuple après luy alàtit pour le veoir, et, de ce, grant joie démenant \ et ilec en estroite garde fut mis en prison. »
Le jour même de cette aiteiftation, le comte de Valois avait mandé par tout le royaume que tous ceux, pauvres et riches, qui auraient à se plaindre d'Enguerraiid de Marigny vinssent à la cour exposer leurs griefs pour en avoir justice. Lç samedi suivant, on le conduisit à Vincennes. Une foule immense Vy accompagna en le poursuivant de §es injures, u Va, lui disait-eiie, exécrable traître. Que Dieu te rende tout le mal que tu as fait aux pauyres gens. Par toi, nous avons été dépouillés de tous nos biens. Par toi, combien d'exlorîiiûns ont été commises, cQm)iien defoisjes monnaies ont été changées! Par tei, tout le royaume a été jeté dans la confusion ^ »
* Chnottce Sù$ict% FietUftit, etc., ubi mpra^ p. 149, recto. Volcl
«somment, de son côté, Codcfroy'de Paris raconte ee fUt> p. 26S :
*. . Après iui niaïute gcut, 4)at tovi l*«l0Mat agrègent.
Le rpi et un nombre eomidérabifi barons et de prébitt ^'étaient rendus à Vincénnes. Enguerrand de Ma*
rigny fut amené en leur présence. Sur Tordre du comte de Vetois, uu avocal géDéral au parlement, Jean d'Asnières, eicpeia longuement les moti& de la mise en accusation de Tancien favori de Philippe le Bel. Le réquisitoire de Jeap d.Aâ>^ière» lut coipreml de ce mauvais goût particulier aux haranguas étudiées de Tépoque, et qui ne disparut que plusieurs siècles plus tard, ^.avocat général piit pour toxie de son discours ces paroles de l'Évangile : Non nobis, Domine^ non noàùj ied nomini iuo da ffkniam. Après avoir raconté le sacrifice d'Abraham, il fit la description du Poitou et des « ravages qu'y causaient les serpents avant i arrivée de saint liiiaire* Comparant ensuite à ces serpents £n^ guerrand de Marigny > ses parents et ses créatures , 4ean d'Asnières fit la description de ce (ju'avait souffert le royaume pendant qu'Enguerrand y exerçait la principale autorité* £nfln, il formula les griefs dVcusatlon, sur lesquels celui-ci aurait à se disculper. Ces griefs étaient au nombre de quarapte et
TouB oals qnl après lui venoieat,
Que plus que moins le maudissoient; Et d isolent avant : ■ Rcnart, Honte te doiot saint Liénart | Ton Itarat et ta tricherie A tous» nous a lolu la vie.
l*«Toir dn céMioe M eablé. B
96 ' ra^GUlIBRAND DE MARIGNT.
on; il suffira d*aiUeursde faire connaître les principaux: Philippe le Bel avait dit, de son vivant, qu'Enguer-
rand de iMarigny Tavait trompé ^ ainsi que tout son royaume. Plusieurs fois, on avait trouvé ce prince pleurant dans sa chambre, à cause du chagrin qu*ilen éprouvait, et c*est pour cela qu'il n'avait pas voulu, en dernier lieu, maintenir Ënguerrand au nombre de ses exécuteurs testamentaires.
Pendant que le roi Philippe le Bel vivait encore, et au moment oii il était sur le point de mourir, Ënguerrand de Marigny, aidé de six hommes , avait pillé le trésor du Louvre et s'en était emparé.
A la dernière campagne de Flandre, il avait parlé seul à seul, dans les champs, au ûls du comte de Flandre, Louis, comte de Mevers, qui lui avait donné deux barils émaillés d'argent et plusieurs joyaux. LMessus, il avait été d'avis de retourner en France et avait fait revenir l'armée sans ri^n entreprendre.
A son retour de Flandre, il avait conseiOé de lever une subvention dont le menu peuple fut singulièrement grevé.
Quand le roi avait député vers le pape Ënguerrand
de Marigny, il lui avait donné trente mille livres en or que celui-ci avait gardées. De môme, ayant trouvé mort Raymond de Goth, auprès duquel le roi l'avait envoyé avec quinze mille florins, il se les était aussi appropriés. A l'époque où Guillaume de Nogaret était chancelier,
ENGUERRAND DE MAhlGiSV. W
Enguerrand de Marigny lui avait fait signer seize lettres, en lui cachant ce qu'elles contenaient.
Quand le roi Philippe le Bel faisait don de quelque terre à Enguerrand de Marigny, celui-ci donnait Tordre
d'estimer à deux cents livres ce qui en valait huit cents.
Enguerrand de Marigny avait reçu huit mille livres de marchands qui en devaient beaucoup plus à un de leurs confrères, lequel ayant été jeté en prison, n*était parvenu à en sortir qu en jurant qu'il ne réclamerait plus rien*
La terre de Gaillefontaine, cédée par le comte de
Valois à Enguerrand de Marif2;ny contre celle de Champrond, n'avait été esùuiée que huit cents livres au lieu de douze cents, de sorte que le comte de Valois avait été trompé de quatre cents livres. Uabbé de Sainte- Catherine à Rouen et le prieur de Saint-Arnoult avaient été trompés de la même manière.
Un jour, Philippe le Bel avait adressé à la comtesse d'Artois une lettre qui contenait certaines dispositions. A cette lettre Enguerrand de Marigny en joignit une autre qui disait tout le contraire, et par laquelle il assurait la comtesse d'Artois qu'elle n'avait rien i craindre du lOi eu n'exécutant pas ses volontés.
Enguerrand de Marigny avait donné i'ordre U arrêter la duchesse de Poitiers \
* Jeanne de Bourgogne, mariée au comte de Poitiers, lils du roi.
ËNGUËRRAND DE MARIGNY.
Les habitants d'Arras lui avaient une fois donné quarante-huit mille livres, croyant les offrir à Philippe le fiel.
A diverses époques, le roi lui mit abandonné la
garde d'Estouteville valant quarante-six mille livres, le tiers de certaines foires de Normandie estimé soixante mille livres; en oatre, poiif son palais de Paris, dix mille livres; ce qui ne Tavait pas empêché d*enlever à des voisins de ce palais des maisons qui rapportaient plus de cent livres de rente.
Les bourgeois de Rouen ayant sollicité une franchise pour leur ville, envoyèrent tretilc mille livres à Enfîuerrand de Mariguy et obtmrent ce qu ils demandaient.
Pour avoir son appui à la cour, Blanche de Bretagne l'avait gratifié d'un très-beau manoir.
Le sénéchal d'Auvergne lui avait fait don de sept cents livres. De môme, une femme de Sens, qui avait forfait de corps et d*avoir, lui ayant donné huit cents livres, avait été absoute. Un sergent d unnes avait déposé d'un autre iuit semblable.
Soupçonnée d'adultère comme sa 8<eur et sa cousine, Marguerite de Bourgogne et Blanche, femmes des deux autres fils du roi, elle fut détenue prisonnière pendant quelque temps, puis reconnue innoeante par un arrêt du parlement. Tous les historiens s'accordent à dire que cet acquittement fut molivé par la nécessité où le gouvernemeut se serait trouvé, dans le cas où, Jeanne étant reconnue coupable, son divorce aurait été prononcé, de lui restituer la Francbe-Gomté , qu'elle avait apportée en dot à son mari.
EMGUERiUM) US lURlGNY.
Jean d'Asnièrea reprochà encore è Engiterrand de
Marigny de s'être attribué la nomination de tous les ofliciers de Philippe le Bel, d'avoir obtenu par intimidation, de lacomtesse d* Artois, la haute justicede GroisiUes et de Beauvais, d'ayoli* pris ce qu'il y avait de meilleur et de plus beau dans les forêts royales, de s*êtrc fait plusieurs étangs en Normandie au moyen des héritages de la courotine, et de les avoir peuplés avec les poissons des étangs du roi, auijuel il en avait pris pour dix. mille livres, etc., etc. *.
Lorsque Jean d' Asnières eut fini de parler, Ënguerrand de Marigny réclama à son tour la parole ; mais elle lui fut refusée. On autorisa seulement Jean de Marigny, . son frère, qui était présent, en sa qualité d'évéque de Beauvais, à prendre copie des quarante et un articles dont Jean d'Asnières venait de donner lecture. Repoussé sur ce point, Enguerrand de Marigny réclama le gage de bataille, et demanda à se battre contre quiconque, à l'exception des membres de la famille royale, soutiendrait qu'il était traître ou parjure, il avait autrefois refusé cette faveur à Louis de Mevers, injustement détenu dans les prisons du roi de France; on fit de même à son égard. On lui répondit que cette voie ne lui serait pas ouverte j mais on l'engagea à faire connaître purement et simplement quelles étaient, parmi les accusations
*■ Grandet Chronique de S«^nt-Den$$, etc., t. V, p. 212 et stUv.
ENGUERRAISD DE MARIGNY.
qu'il venait d'entendre, celles qu'il niait et celles qu il reconnaissait fondées, et on lui dit que celles qu'il contesterait seraieot prouvées immédiatement. U répondit qu'il réfléchirait à cette proposition. Néanmoins, il protesta de toutes ses forces, en disant qu on le traitait avec une injustice manifeste*. On le ramena ensuite au milieu du même concours de peuple et des mêmes injures % à sa prison du Temple, où il fut enchaîné à des anneaux de fer, et gardé avec les précautions les pius^ minutieuses K
Voilà à quoi avaient abouti la recommandation du roi
d'Angleterre et l'arrêt de la commission qui avait déchargé Engucrrand de Mahgny et ses héritiers de tous les faits relatifs à sa gestion de trésorier du Temple, du Louvre et de la Gbamhre du roi. Deux mois s*étaient à peine écoulés, et il avait à répondre à une série d'accusations, dont les plus graves étaient précisément celles que cet arrêt avait voulu rendre impossibles.
Qu'Enguei rand de Marigny eût atténué l'importance de quelques dons que lui avaiil laits le roi^ qu'il eût reçu de Blanche de Bretagne ou de quelques villes diverses sommes d^argent pour s*occuper de leurs intérêts, tout porte à croire que ces accusations étaient fondées. Cela
* Cht onice Sancti f'^ictoiis, etc.» ubiëupra.
* 9 Ei Bic iteium nd Tcmplum cum iriliiperio est reductas. « Chronice Sancti Vicloris, etc.
* Grande» Chrcniqveâ, ete.» «bi iupra»
ENGUBRRAMD DE MARIGNY.
était dans les mœurs du temps, et, trois siècles après, les iDÎDistres de Louis XIV faisaient encore de même, sans croire apparemment encourir le moindre blâme Quant aux griefs relatifs aux maltôtes et aux altérations des monnaies, ils étaient d*une injustice évidente. £n effet, toutes les mesures administratives prises sous le règne de Philippe le Bel l avaient été tic l'avis de son / Conseil, avec le propre consentement du roi. Ce qu'il eût fallu prouver, c*est qu*Enguerrand de M arigny avait reçu de l'argeiU des Flamands pour leur faire obtenir la paix ou gaspillé le trésor royal. Or, bien qu'elles tlgu- Fassent en première ligne au nombre des articles mis à sa charge par Jean d*Asnières, nulle preuve convaincante ne parait avoir été apportée à Tappui de ces allégations«
Cependant Engoerrand de Marigny avait déjà comparu depuis plusieurs semaines devant le roi, les prélats et les barons assemblés à Vincennes, et aucune résolution n'avait encore été prise à son égard. Louis le Hutin hésitait. N'ayant ni les passions ardentes, ni les profondes rancunes de son oncle de Valois, il lui répugnait d'abandonner à son inimitié et à celle des barons et du peuple eelui qui, pendant près de vingt ans, avait été le conseil intime et le bras du roi son père, qui l'avait représenté et secondé dans ses plus grandes allaires.
* Voir mon Histoire de Colbti C, chap. 111, p. 1^9, noie.
D'un autre côté, rarohevôque de Sens et ré?éque de Beeuvais, Philippe et Jean de Marigny, ainsi que les
autres membres de leur famille, usaient de toute leur inlluence pour soustraire Ëuguerrand de Marigny au sort qui le menaçait Sans nul doute, le comte de Valois redoublait aussi d^instances auprès du roi; mais celuin;» inclinait à la clémence; il songeait à exiler Engnerrand de Marigny dans Ttle de Chypre. Louis le Hutin estimait que cet expédient, à Taide duquel toute la fortune d'Enpruerrand serait d*ailleurs revenue à la couronne, devait satisfaire les barons et le peuple. Craignant de perdre sa proie, le eomte de Valois fit alors observer au roi qu'il avait àrétranger des ennemis puissants et que la présence d'Ënguerrand de Marigny au milieu d*eux, car il ne doutait pas qu'il ne s*échappèt facilement de Ttle de Chypre, pourrait devenir funeste a ia 1 r,àiico*.
Deux incidents imprévus et des plus fâcheux entraînèrent i^uis le Hutin dans les voies de rigueur auiquelles il répugnait naturellement. Un chroniqueur^ raconte que la reine de Navarre, femme du jeune roi, qui avait été enlermée à Cbaleau-Gaillard pour le scandale de son adultère, mourut au comm^kcement de rauuec 131 dans les sentiments de la plus grande
t Gontlmiiitenr de GuUlautne de Nangis, «M supra, * 6oâefro> de Paris, Ckrtmipie métrique, année i3|6.
ISmUSRBAND DB MABIGNY. m
dévotion, et ()u avant sa mort elle donna à un cordoUer, son eonfeneur, en lo priant de la remettre à Louis k Huttn en personne , une lettre dont celui-ci eut seul connaissance et qui lui aurait révélé les faits les plus graves à la charge .d'Ëngoerrand de Mangny*. Une pareille lettre iHreUe été écrite? Quelles aoousatîons coiiLeiiaiL-cllc contre Enguerraud de Marigny? Double mystère qui ne sera probablement jamais éclaire i. D'autre part, au moment oii l'irrésolution de Louis le Hutin ao sujet d'Enguerraod de Marigny semblait s ac-» croître et remplissait d'espoir ie cœur de ses amis, le bruit se répandit que sa femme et la dame de Qma* teloup, S€Bur de œlle-ci, avaient consafiré au démon quelques images de cire au moyen desquelles, grâce aux sortilèges d'une boiteuse, d un certain Jacques Pavîot et de son valet, elles avaient voué à la mort le roi Ittî-mème, le comte de Valois et le eomte de Saint^PoL A peine ce fuit, qui constituait, à ces époques de barbarie, le plus grand de toMs les «rimes, eul-U été dénoneé au comte de Valois, qu*il s'empressa d*en in* former le roi et de requérir l'emprisonnement de la dame de Marigny, de sa sijsur et de leurs complices.
^ WnttKtdKtwAfmnéiiÊat «oa la idasda fUmm IM tfCrangWe à CbAteaa-Oainafd par Tordfe dn id, impatteat da oantraetar d'autras nceuds. La vérité iiir cet aJnreax drama da fiuiiiUa, dont laa trait bruB da Pbftippa la Bal forant la miat dant la même année, a*a jamais été bian oomuia. '
ENGUfiRRAND DE MARltiNY
Cette révélation produisit sur Tesprit du jeune roi une impression profonde* Dès ce moment, la mort d*Ën-
guerraiid fut certaine, a Je este de luy ma main, dit le roi tout ému au comte de Valois, et dès oies en avant ne m'en entremets; mais selon ce que vous verrez lïien expédient et avenant luy faites. » Déjà le comte de Valois avait fait conduire dans la prison du Louvre la dame de Marigny et la dame de Chanteloufl, et dans celle du Châtelet, la boiteuse et Paviot, son complice. Il s*empressade convoquer àVinccnnes, pour lu samedi d avant l'Ascension, plusieurs pairs de l^ rance. liarons, chevaliers, et leur exposa ce qu'il appelait les forfaits et félonies d'Enguerrand de Marigny, en insistant principaleméat sur les projets d envoûtement que sa femme et sa sœur avaient formés à sa suggestion. <c Lors, disent les Grande» Chrcniquê» de Saint-Denys, par le jugement d'aucuns barons, pers, chevaliers et barons (Ui royaume de France pour ce iilec assemblés, Enguerran tut condamné à mourir pour êstre pendu. Et ce fait, le mardi ensuivant, très bien matin, du Temple au Ghastelet, en une charrette, tout ferré de ses ferreùres, fut amené, disant le peuple après et de ce esjolssant : Au giàei I au gibet eoU amenè^ ! %
L^exécution lixée au lendemain mercredi 30 avril 1315, fut, plus encore qu'à Tordmaire, à cause de la
* Lts (irandu Chroniques, etc., t. V, p. 21».
ENGUERRAND DB MARI6NY
haute position du ooDdamné, roccasion d'un grand émoi pour la population parisienne. Celui qui, investi de Fau-
torité principale durant lu majeure partie du règne de Philippe le Bel, avait été» au dire des chrouiqueurs, coadjuteur du royaume, plus que maire du palais, et dont la volonté avait réglé presque souverainement, pendant celongespace de temps, les affaires les plus impor tan tes j raltier favori à qui les plus grands et les plus puissants de la cour obéissaient naguère comme au maître et au dispeiisateur de toutes les grâces-, qui avait lait autour du roi une muraille infranchissable, amassé des biens immenses, élevé ses frères et ses amis aux postes les plus considérables ; cet homme enfin, jusqu*alors si renommé par sou habileté, et qui, sorti de la condition la plus humble, s était élevé à une si haute fortune, allait mourir à Montfaucon du supplice des plus abjects criminels. On peut se figurer la multitude innombrable accourue pour assister à ce spectacle et les sentiments dont elle était animée. Depuis sa condamnation, Ëuguerrand de Marigny avait été enfermé au Châtelet. Quand, au jour fixé pour l'exécution, l'heure fatale fut venue, on le fit monter dans une charrette. U avait une espèce de coiffe ou bonnet, et ses bras étaient comme emprisonnés dans Si s ( hausses di^ rouleur. Escortée par le prévôt de Paris, le lieutenant criminel, le procureur du roi, et par une grande quantité d'archers et d'hommes du guet, la charrette qui le portait prit lentement la route de Montfiui-
con, Par intemlles, dominant les bourdonodinaiits de llà foule, Enguçrr^od de Marigny s écriait : k Borner popr Dieu^ priez pour fnm ' , »
Le gibet de Monfaocon, de triste et fameuse mé*
moire, était situé vers rexlrémilé septentrionale du faubourg Saii^trMartin. De la butte sur laquelle il était bàtî, on découvrait) à plusieurs lieues à la ronde, 1»
pays triste et désolé qui s'étend au nord-est de Paris. Dix ou dou^e assises de gros qus^rtier» de piçr res brutes,
forioafit un earré long de quarante pMs sur vîngMnq on trente de large, servaient de base au lugubre monur
ment. Une plate-forme à laquelle ou mouLait par une rj^mpe de pierre et dont une porte solide fermait Tenr trée, réunissait ces assises. Sem piliers également en pierre et hauts de trente-deux pieds, s'élevaient sur cette plate-forme, unis entre eux par de doubles poutres «upportant des cbalpes de fer do trois pied9 ol demi debng auxquelles on suspendait les condamnés* D'autres traverses, destinées au même usage^ reUaînnt ausû ces piliers à moitié de leur hauteur ^
' l.e/t Grandes Chroniques de Saini-Denys, t. V, p. 219.
* Antiqvàtiê dê Paris f par Sauvai, passim; citées par M. de La ViltegiUe ûftaè une brocbpfe iRtilul^ : Des anciennes fourches jtaUbulaires de Monifiiuconi f^\B^ laafi. M. 4e Lf| ViUeglUe constate, d'après le roman de Berteaux grands piés^ composé vers 1270, que le gibet de Montfaucon existait à cette époqoe, d'où il résalte que ce n'eut pes, comme Font prétendu plusieurs aatears, Eognemnd de Manm 9u| r#rait Uài couttrotn. M. de U VUlei|iUe n^peU^i •« wiet
BNGUfiRRAKD Dfi MARIGHT. iOI
Capendapl le funèbre cortège poursuivait sa marche vers MontfaucûDf à travers les rues les plus pi^uleuses de Paris et au mitieu d'une double baie de curieux accourus de tous les points de la ville et des environs. Il était d'usage, au quatorzième siècle, qu'arrivé devant te couvent des Filles-Dieu, à Textrémité de la rue Saint-Denis, le condamné était introduit dans la cour m^me du couvent et amené au pied d un crucifix de boîs placé soqs qn dais. Après avoir réoité quelques prières , Tattintoier du couvent donnait au patient de Teau bénite et lui iaisail Ijaiser une croix . De leur côté, Mêles à une vieille coutume, les religieuses lui appcMTtaient un verre de vin et trois morceaux de pain. Sans doute, la même cérémonie eut lieu pour Ëoguerrand de Marigny. Aussitôt après, le convoi se remit en marche pour sa dernière station. Comptant sur l'influence de sa famille et sur la reconnaissance dé ceux qu'il avait obligés, Enguerrand de Marigny avait toujours cru qu'on tenterait un suprême ellort pour le délivrer ; mais bientôt il fallut renoncer à tout espoir de salut. Déjà les {burches menaçantes étaient appa-
de ce gM, un «orleDi qaatrain qoe eMtimtlt Saikn JMM^f ; It
voici :
A. éàMm le 4ett, e*«Bt jnttiee.
A Puii, WBUÊ qotrlVBler*; A N«iir«WM, seiie piliers ; Cest à chaciiii m» bénéfioc.
108 ËNGUEKRAiND UE MAKIGNY.
rues à ses regards. A quelque distance du gibet, on le fit, suivant Tusage, descendre de la charrette qui Tavait amené, et le religieux qui rassistalt Vexborta une dci nière fois à se réconcilier avec Dieu par le complet aveu de ses fautes. Loin de confesser qu'il eût voulu causer la mort du roi et du comte de Valois, au moyen de l'envoûtement de leurs images, Enguerrand de Marigny le nia fornieliement. Quant aux exactions et aux altérations des monnaies, il répéta qu'elles avaient été approuvées par Philippe le Bel. 11 protesta, du reste, avec force jusqu à la lin contre sa conduniiialion, ajoutant qu'il n'avait jamais obtenu la permission de se défendre, malgré la promesse qu*on lui en avait faite au commencement du procès.
Les derniers moments de la vie d'Enguerrand de Harigny étaient arrivés. Obéissant à Tordre du prévôt du roi, les exécuteurs s'emparèrent du condamné et le bissèrent rapidement au sommet des piliers. Quelques minutes après, un corps inerte et sans vie se balançait aux plus hautes fourches du gibet de Montfaucon*. Le comte de Valois et le peuple de Paris étaient satisfaits.
Le drame qui se rattachait à cette horrible exécution n'était pas d'ailleurs arrivé à son dernier acte. La
* Grtmdet CknmIqueB de Saint'Denif$, « nos hauts des autres UimiM en ee sibet fut pendu. » — Chronique métrifue :
A KontfnieoD tu nus en etge, Mftl «B tngle, m pins haM citage.
ENGUEBRAND IHS MARtŒVT. i09
semaine saivaote, Paviot et cette boiteuse, qui avaient
été accusés d'avoir fait et percé de coups d'épiiigh s drs images de cire pour envoûter le roi et le comte de Valois, furent à leur tour mis à mort. Peut-être ce dernier avait-il cru que de nouvelles victimes étaient nécessaires pour justifier la passion avec laquelle il s était acharné contre l'ancien favori de Philippe le Bel* Attiré par ces affreux spectacles, le peuple était de nouveau accouru eu loule pour assister à uu double supplice. On commença par lui montrer les images de cire qu'on accusait les deux condamnés d'avoir faites» « Puis, disent les Granàn Chroniques de SainUDenySy la maudite boiteuse en un feu très-ardent fut arse , et ledit Paviot sous son seigneur Ënguerrand de Marigny fut pendu. » Le moine de Saint*Deais ajoute qu'i la même époque la dame de Marigny et la dame de Chanteloup, sa sœur, furent transportées, du château du Louvre où elles avaient été enfermées jusqu'alors, au Temple où on les garda très-étroitement.
Un dernier outrage attendait Enguen aud de Marigny. 11 était d'usage de laisser les cadavres des condamnés aux fourches patibulaires de Montfaucon jusqu'à ce qu'ils touibasseiit en lambeaux ou que leur place fût devenue nécessaire pour d autres supplices'. Quelque temps après celui d'Ënguerrand de Marigny,
> Du anciennes fourches patUnUaires^ etc., p. 3i .
ENGUERRAND DE MARIGNY
des voleurs le dépottillèrent, pendant la noit, de SA
tunique, de ses chausses, et laissèrent son cadavre nu au pied des piliers du gibet. On aurait pu croire que, sa vengeance étant assouvie, le comté de Valois aurait laissé donner la sépulture à sa victime j il ne le permit pas. Recouvert par pitié de quelques habits, le cadavre d'Enguerrand fut de nouveau suspendu aux fourches infamantes de Montfaucon ^
Enfin, la colère royale à Tégard du malheureux supplicié se calma. Déjà^ il était suspendu au gibet depuis assez longtemps, lorsque quelques amis obtinrent Fait* torisation d'enlever nuitamment son corps et de le trausporler au couvent des Chartreux, où il lut enseveli au milieu du chœur. Peu de temps après, Tardent et implacable ennemi des templiers, Varchevêque de Sens, son irere, était inhumé auprès de lui
* Chnmicê Sanetî Vietorit pariÊknH*, ete., p. 140» R*.
* IMd,, eto.» fol. 150 R*.
CHAPITllE IX.
Téritabltfs causes de la moft d'Engueitand de tfarigii^r. — Réactioti «n fiiv^mr du système féodal. •^Pers^cQtioos diiigéM dans les provinces contre les foncUonoaires de Philippe le Bel. — Partafs des dépouilles d'Bognemnd de Mat-igny. — Premièl-es rôpatetiotiB accordées à ses enfants par Louis le Hutin. — Repentir public de Charles de Valois. — Les héritiers d'Engucrrnnd de Marigny rentrent en possession de tous ses biens. —Louis XI permet de lui ériger uu mau^juiee à&iia la Collégiale d'Ëcouis. — fipiuphe gravée sur ce mausolée.
Cinq mois et tin jour avaient séparé la mort de Philippe le Bel de celle de son favori. J'ai cherché à donner une idée du rôle que ceiui-ci avait joué, des service» qu'il avait dù nmdre. Instrument âvetlgle et servile, âme damnée du roi à qui il devait tout, Enguerrand de Marigny avait, à coup sûr, participé à toutes les violences et à toutes les perfidies de ce règne, si même il ne les avait provoquées. D'un autre côté, quand, obéissant aux instincts de suprématie naturels à toute autorité, le roi de France avait voulii abaisser la puissance féodale, soumettre les grands au niveau de la loi, égaliser les cWges publiques en im-
ENGUERRAND DE MARIGNY
posant tout à la lois les nobles, le clergé, le peuple, on peut croire qu'Ënguerrand de Marigny Tavatt secondé avec la résolution et Ténergie qu'il apportait en toutes choses. Les ordonnances de réloniiation que préparèrent les légistes de Philippe le Bel et qu'il promulgua, partaient sans contredit d*on esprit civilisateur, progressif, comprenant les besoias de son temps et les devoirs de la royauté. Contenue dans de justes limites, la lutte qu'il avait soutenue contre Bonilace VIII émanait d*un sentiment de fierté honorable, qui a toujours excité, a juste titre, les sympathies de la nation. Déjà, au surplus, Losis le Gros et l'illustre Suger avaient ouvert à Philippe le Bel la voie où s'engagèrent après lui, Charles Vn et, plus tard, Louis XIV lui-même, avec Bossuet pour guide. Mais, si les intentions du roi étaient droites, sa conduite fut presque toujours empreinte d'une brutalité odieuse. Enguerrand de Màrigny ne resta certainement étranger à aucun des grands événements du règne* Homme de parole et d*action, nul doute qu'il ne soit intervenu dans la plupart des grandes décisions qui ûrent de son époque l'une des plus tristement célèbres et des plus violentes de l'ancienne monarchie. Et pourtant, il faut bien reconnidtre que sa disgrâce n'eut pas réellement pour cause les actes mômes de son administration. D'une part, les rancunes et l'envie du comte de Valois et de quelques autres grands de la cour; de Vautre, Tanimosité des barons dont Phi*
ENGUERRAra) DE MARIGNT. ii3
lippe le Bel avait eu le bon esprit de restreindre les privilèges, aa grand avantage de Tautorité ro y .ile, furent les
véritables mobiles delaperted'Enguerrarul de Marijïny. En un mot, il mourut, non en punition de ce qui pouvait lui être imputé à mal, mais pour le bien même qu'il avait &it. A la vérité, le peuple applaudit à la disgrâce de l'ancien premier ministre, à cause de Félévalion des impôts et des nombreux changements de monnaies \ mais il ne fit que suivre Félan qui lui était donné d*en haut.
Pendant que le procès du favori s instruisait, diverses ordonnances lui donnèrent un cachet de passion et de réaction très-caractérisé. Les légistes avaient le dessous^ et lès barons profitaient de leur triomphe pour faire disparaître quelques bonnes mesures qu'avait prises Philippe le Bel. Le 19 mars 131 ô, Louis le Uutin rendit, sur les plaintes des prélats, barons, chevaliers et autres . nobles hommes du duché de Normandie, une ordonnance, désignée plus tard sous le nom de Charle aux Normands^ portant que les monnaies aux mêmes poids et titre que du temps de saint Louis auraient seules cours dans la province, que nul homme libre n'y serait plus appliqué à la question, sans de graves présomptions de crime capital, et que, même dans ce cas, la torture ne devait jamais causer la perte d*un membre ou la mort. Sans doute ces dispositions étaient sages et libérales \ mais alors , pourquoi ne pas les généraliser?
Les barons normands firent stipuler en outre qu'une
lu IMGUnilUIID DB MARIfiNT.
fois l^r tampi de service aeeompli, ils ne poonraient plus 6tre rappelés sous la bannière royale, et que,
même dans ce cas, le loi nHurait plus le droil de rien exiger de leurs sous-tenancier s. La Charte aux Normands portait encore que V£eàiqui§r ou parlement de Rouen jugerait en dernier ressort, et sans appel au parlement de Paris. Seulement, le roi se réservait le droit d'envoyer, tous les trois ans, des enquéteurM dans la province, pour réprimer, au besoin, les excès de ses officiers.
C'étaient )à, notamment les limites au droit de réquisition et ramoindrissement du ressort du parlement de Paris, autant d'atteintes portées par la noblesse à Tautorité royale cl d'entraves à la constitution de cette unité nationale, but instinctif de tous les princes qui, depuis Hugues Capet, avaient gouverné la France. La voie était ouvci U'. Au mois d'avril siii\aMl, la noblesse des duchés de Bourgogne, des diocèses de Langres, d'Àutun, de Ghalon, du comté de Forez et de la sdgneurie de Beaujeu, agissant en son nom et au nom des religieux et hommes non nohles de ces contrées, éleva encore plus haut ses prétentions.
Philippe le Bel n^avait rien négligé pour abolir ce qu'on appelait le gage de bataille ou tournoi judiciaire. Les passions de l'époque l'emportant sur sa volonté, il avait mémo été obligé, après Tavoir supprimé, de le rétablir en partie. La noblesse de Bour-
bngubrrand db marignv. m
gogne fil déclarer le gage de bataille lieite dans tous les cas, sauf celui du crime notoire et flagrant. Vw^
donuance du mois d'avril enleva en même temps au roi la faculté de se saisir provisoirement de villes, cbàteauz, terres ou autres biens des nobles, restreignit son droit de réquisition, lui interdit d^acheter des biens dans les seigneuries des nobles et des religieux, réduisit le montant des amendes auxqudles les bommes nobles et non nobles pouvaient être soumis, et défendit enfin aux ofliciers royaux l'exercice de la judicature, si ce n'est pour appel, sur les terres où les noUes et4es religieux avaient droit de justiee.
On voit que la féodalité prenait amplement sa re> vanche.
Mais cela même était peu de ehose eu égard aoz frafr* cbiaes qu*avait réclamées la noblesse de Picardie. C*est
le propre des réactions de s'enivrer du succès et du ne mettre aucune borne à leurs exigences. A.u mois de mai i31K> après Vexécution d'Ënguerrand de Ifari* gny, les nobles des bailliages d*Âmiens et de Verman* dois demandèrent le rétablissement pur et simple du droit de guerre privée, dans sa barbarie primitive. Le gouvernement ne fit pas droit à cette requête sau-? vage ; il éluda la diliiculLe et tempéra l'ardeur de la noblesse picarde, en lui promettant que Ton consulterait les regùires âe moiuieur saint Loys^ Elle n'obtint d'ailleurs pas moins que les Normands et les Bourgui-
1 1 G BNGUERRAND DE HARIGNY.
gnons* L*ordonnance du mois de mai 1315 interdit en sa faveur les détentions et saisies préventives, ôta les
jugements aux baillis pour en investir les conseillers de la province, rétablit le gage de bataille pour les cas de larcin, rapt, pillage et meurtre, à moins que Taccusation ne fût prouvée par témoins. A la même époque, Louis le Uutin accorda à la noblesse de Champagne des franchises analogues. Celle-ci avait prétendu qu'il ne pouvait la faire chevaucher hors du comté sans la défrayer de tout : il se borna à répondre qu'il examinerait, et il consentit d'ailleurs à ne plus percevoir Taide pour Fanhée sur les taillables et vilains des nobles de Champagne.
D autres villes et provinces, Lyon, le Languedoc, TAuvergne et la Bretagne, obtinrent aussi leur part
dans CCS dépouilles de Tautorité royale*. La réaction profita à tous les privilégiés, aux dépens de la nation. Le roi de France payait les dettes que le comte de Valois avait contractées pour renverser son ancien ennemi. Enfin, tous ceux qui avaient servi avec dévouement Philippe le Bel subirent le contre-coup de la disgrâce d'Enguerrand deMarigny. « Quand la nouvelle do sa mort fut annoncée dans les provinces, dit une chronique contemporaine, les oihciers du roi éprouvé-
* Ordonnances des rois de France, t* I, aux dates iodlgaéeê» mar^ avril, mai 1315,
EiNGUERIUND DE MAIUGNY. il7
rent dans tout ie royaume ies plus cruelles pcrscrutioiis *• »
11 restait à partager la riche dépouille du ministre
toiubé, et ron pense bien que louies les convoitises étaient surexcitées. Onze jours avant sa mort, le 19 avril 1315, le gouveniement avait adressé aux baillis de Caux, de Gisors et de tous les lieux où Enguerrand de Marigny avait des Liens, de quelque nature qu ils lussent, Tordre des*en emparer au nom du roi, de rechercher tous ceux qui pourraient en détenir, par échange ou frauduleusement, de faire un inventaire exact de tous ces biens, de les gérer et d*en percevoir les revenus pour le compte du trésor ^ Au mois de juin sui- . vant, Louis le Hutin fit don à Charles de Valois, son oncle, de la terre de Gaille-Fontaine, qui lui avait autrefois appartenu et qu'il avait échangée avec Enguerrand de Marigny contre celle de Champrond, échange dans lequel, d'aim s la teneur des lettres du roi à ce sujet, « ledit Charles de Valois avoit été, si comme il disoit, grossement deceuz et laidement par les decevances et
* NénmMl» nova CAfoiiiea» ab 478 ad ^Zlê , e irfbui €hro-
Mu, Samti Zamfi, Mtaietm Catharitm ei Majorit eeclt»m Sotemageiuiim coUeeta A.Cbéruel. GaeD, 1S60. l&-4« p« Si. « Giijus « flnlta et iindlque DontlaU morte» eveocnint ««Tlttimtt conm tentioDes cuiieUi regalibne, per totumiegiiuiD. »
* Arcblvee de la Cour des comptes. Mémoriaux dê la Chambre tfef eomjptet (maroquin rouge], p. 23S. — • • Mandatum de boniê In- ^oiMi MarigfdaciJUeo addktniiM. »
118 t.NGlEBHAiM) DE MARIGNY.
les caatèles dadît Engernin* i» Les lettres portaient en
outre que, suivant les usages du royaume, tous les bieas d^Ëoguerrand de Marîgny étaient, /Mwr came de ta fot' faUuTê^ tombés au pouvoir du roi, mais qu'il voulait bien, à raison des profitables services que lui rendait de jour en jour le comte de Valois, lui remettre la terre de Gaille-Fontaine avec toutes ses dépendances, fiefs, arrière-fiefs, droit de haute justice, moulins, étarigs, deux cent quarante arpents de bois et soixante arpents de terre ^ Henhet de Meudon, veneur et favori du roi, le comte de Savoie et bien d'autres sans doute, obtinrent une part des dépouilles d Enguerrand de Marigny. Sur ces entrefaites, Louis le HuUn avait épousé Clémence de Hongrie. Des lettres du mois de novembre 1315 téiiioigiienL de la libéralité du roi envers « sa très-chère compagne, « à laquelle il donna les yilles, maisons, manoirs et terres de Meinneville, Hébecourt, Sainl- I>enis, Fermon, Wardes, Ëcouis, Warclive, qui avaient aussi appartenu à Enguerrand de Marigny \
Cependant la mort frappait coup sur coup la famille royale. La tombe de Philippe le Bel était à peine fermée que les caveaux de Saint-Denis s'ouvrirent pour Louis le Uutin. Ayant, d'après ce que raconte un chroniqueur contemporain, bu abondamment du vin très-frais dans * une cave, à la suite d'une partie de paume fort animée,
< Arcltlves de l'Emp're. Beglstre du Trésor èn CiMrtfls. tth» ^ÏU * im. Registre 423. n> S4.
EffGUBRIlANO MS MARIGNT.
îi mourut, le 5 juin 1316, à VincenneS) à Tâge de vingW sept ans.
Un remords honorable lui était fort heureusement venu avant de mourir. Louis le Mutin était le parrain de Louis, fils aîné d*£ngoerrand de Marigny. U se souvint que la reine Jeanne, sa mère, avait tendrement affectionné la femme d'Enguerrand, qu'elle Tavait mariée et qu'elle en avait reçu de grandes preuves d'atta* chement. Il s^attendrit au souvenir « delà grande infortune qui était advenue audit Loys, qui avait été son chambellan, et aux autres enfants d'£nguerrand de Marigny, m et il leur laissa, par son testament, 10,000 livres (environ un million^, dont Louis de Marigny eut la moitié, le reste ayant été réservé à ses frères. En même temps, Louis le Hutin ordonna la restitution des biens meubles et autres qu'il avait confisqués à Rdoof de Prcsles, à Michel de Bordenay, à Guillaume du Bois, à Nicole le Loquetier et à Pierre d'Orgimont, ancièns officiers et trésoriers de Philippe le Bel, car il n'entendait pas, dit son testament, duniier ou retenir le bien d'autrui
Le premier pas dans la voie des réparations et du repentir était fait. Des démonstrations non moins significatives suivirent bientôt. Le 2ijuiu 1317, Philippe le Long reconnut, par lettres patentes, qu aucune tache
« Archives de TEmpire. Regblre 404, 23.
ISO ENGUERRAND DE HARIGNY.
dlnfamie ne devait s'alUcher aux enfants d'Ënguer* rond de Marigny à raison de sa mort Mais la réhabilitation la plus éclatante d Enguerrand de Marigny devait venir de celui*ià même qui Tavaii fait condamner. Ât« teint, h son tour, par la maladie, à moitié paralysé, arrivé, après une vie des plus agitées, ca face de la mort et de réternité, Charles de Valois se reprocha l'acharnement avec lequel il avait poursuivi Enguerrand de Marigny. Il fit publiquement, en 1325, amende honorable de ses torts. Sa maladie s'aggravant, disent à ce sujet les chroniqueurs de l'époque, il fit faire aux pauvres de Paris une distribution d'argent, et a chaque denier (lue duimaierit ceux (^ui étaient cliargés de cette distribution» i^ disaient : » Priez pour le seigneur Enguerrand et pour le seigneur Charles, i» mettant toujours, c'est le peuple qui en fit la remarque, le nom d'Ënguerrand de Marigny avant celui de Charles de Valois ^ •
Juste maisinsuffisan te punition d*unedes plus grandes
iniquités que la passion et la cupidité aient fait commettre l Quels qu'eussent été les torts d'Ënguerrand de Marigny, ils devaient être couverts, surtout aux yeux de
Charles de Valois, par rapprobation constante de Philippe le BeU Les princes de la branche de Valois ne
* Archives de l'Empire. Registre 63, n" 22C.
* Conlinualion de Guillaume de Nangis, p. ^80» Vuir aussi ics Gran4es Chroniques de SaitU Denys, t. Y.
ENGCERRAND DE MARIGNT. lîi
négligèrent, d'ailleurs, aucune occasion de réparer
Toutrage et le tort iuiineiiscs faits par leur auteur à la fatuiUe de Marigny. On a vu que Jean de Marigny était devenu d'évéque de Beauvais, chancelier de France, ambassadeur, archevêque de Rouen. En 1340, des ictlres de Philippe de Valois Tautorisèrent à racheter, de concert avec son frère Robert, les biens d'Ënguerrand de Marigny que Louis le Hutîn avait donnés 4 la reine Clémence, et tout porte à croin' que c'est I Miiln)i)e de Valois lui-même qui paya les frais de < c rachat. i> un autre côté, Jeanne de France, reine de Navarre, fille posthume de Louis le Hutin, ayant pris en amitié Yde, fille de Louis de Marigny, la maria eu 1348 avec Jean de Melun, fils aîné du comte de Tancarville, connétable et grand chambellan héréditaire de Normandie. Vers cette époque, la plupart des liu ns d'Enguerrand de Marigny étaient rentrés dans sa famille. Cependant, la mémoire de Fancien favori de Philippe le Rel n*avait pas encore été formellement réhabilitée, et tandis que quelques-uns de ses descendants occupaient, sous le gouvernement des Valois, les postes les plus élevés, son corps gisait obscurément dans cette église des Chartreux où il avait été déposé quand Louis le liutin consentit à ce qu'il fût soustrait à l'infamie du gibet. Ce fut le plus perfide et le plus cauteleux desValob, Louis XI, qui, cent soixante ans après la iiiorl de cette vicLimo éclatante du chef de sa race, permit d élever à Ënguer-
Iff ENGUElIttAND DE MAHIUNT.
tànû de Marigiij, dans TégUse d'Ëcoub, un liiausolée sur lequel on gram Fiiiscription suivante ' :
CY DESSOUS GIST DE CE PAYS i/hONNEUR,
DS MARIGNY^ ET DE CE LIBU SElGNEUa^ DIT BNCUBUAiri TRIs-BÂGB CBBTAUtaf mS ROT iPBIUfPB LE BBL GRAND GONSBIUBR, ET GRAND MAISTRK DE FRANCE TRÈS-UTILK î POUR LE PATS COMTE DE LONGUEVILLB.
CBTTB toXSB PRtfSRMTR FIST JADIS iDIRBR, 1m' AV MIL TROIS CBNT DIX, POUU HONORER DES CIEUX LA REINE ET DAME. UNQ AlfS APRÈS A DIEU RENDU SON AME, LB DBRRAUr JOUR d'ATBIL, PUIS FUT MIS CT. PRIBB A DBO qu'il LUI FASSB MBRCI *.
La seule condition que mit Louis XI à cette faveufi due sans doute à Tinfluence alors toute-puissante du
comte de Mclun, fut que Tépitapiie qu'il permit de faire graver sur le mausolée d'Ëngucrrand de Marigny ne mentionnerait pas la condamnation prononcée contre
lui. Obligés de se conformer à ce prograiiiiiie, les chanoines d ii^ouis Ureut, pour le tombeau de leur fonda-
1 BUMn du «BMf ftvf d^État, par te baron d'ÀRleiitl ; Fièeu JtUUjIcaiives, p. 588.
< lettre* âu U jmitei 14lS (tolf PiiutJutiifitaHvts, v S, éPapfèiletamnitf'iMiMl).
ENGUEaRAND DB MARIGNY. m
teiiTi répiUphe inoffensive qa*oii vient de lire et à laquelle manquait certes le nom de Charles de Valois.
Mais, tout en tenant compte de la barbarie des mœurs du temps, l'histoire inflexible ne séparera plus ces deux noms, et elle verra toujours dans le frère de Philippe
le Bel l'instigateur intéressé et vindicatif de la mort d Ëuguerrand de Marigny.
BËAUNE
CHAPITAË PRJUMIËA.
|*es contemporains et la postérité. — La France sons François I**. — Les mauvais garçons. — La ville de Troyes ineendi' e par des voleurs. — Craintes des Parisiens. — Description de Pari^ en 1528. — InceDdie de NoDtargis par des soldats licenciés.— Les mœurs du lempa. — Grâee accordée par François t*' i une femme adultère. — ,0d fait bonUlir les fani moDuayeun. — Praocoia l** et let Imhériens. — Cruauté du roi à leur égard. — Le pape Paul m islefQèdp en leur faveur. — Chan?:pmen1 de système en ce qui les ronrome. — François I" protégé par s(.n pjùl pour les arts et les lettres. — Les dames de la petite bande et autres. — Inclination de la reine de Navarre pour sou frère, prouvée par une lettre. — Intimité de Diane de Poitiers et de François !«*. — Les femmes sons son règnt. —Il fait fortifier Paris.— Troubles à j^yon. — Les finmeieis. — Exécution du trésorier Jean de Poncbet
Cest un admirable repoussoir que réloignement fxmr le point (le vue historique et l'on imaginerait ditlicile- Dieni, s'il n'en existait mille preuves, quel lustre il donne aux événements comme aux hommes. Les informes et
grossières décoruLions d'un théâtre ne gagnent pas plus à être vues à distance que la plupart des époques qu'on est habitué à considérer comme les plus prospères et les plus brillantes. Chaque jour, Tétude des documents originaux met en relief de nouveaux faits à 1 appui de
128 BEAUNE DE SËMBUNÇAY
cette assertion. Grâce à ces enquêtes rétrospectives , plus d*aiie individualité autour de laquelle il 8*esi fait une sorte d'auréole, se touverait exposée, si elle était soumise à un examen impartial fait avec le secours de mémoires écrits au jour le jour par des témoins oculaires, à perdre le prestige qui Tenvironne. Quelquefois, c'est le contraire qui a lieu , mais ces bonnes fortunes de rbistoire sont plus rares. Souvent, il est vrai, les hommes sont de mauvais appréciateurs des événements au milieu desquels ils ont vécu. Cette vérité éclate surtout dans un petit nombre de circonstances, quand, par exemple, un gouvernement s'est proposé un but dont les générations suivantes pourrontseules mesurer la portée. Mais en général, il faut bien teiiir puur vraies les impressions des chroniqueurs contemporains qui, fuyant la publicité et n'ayant pris aucune part aux affaires publiques, n'ont recherché ni honneurs, ni faveurs. Leurs écrits peuvent être parfois passionnés à l'égard des hommes. Les mœurs et rétat social de leur temps trouvent presque toujours en eux des observateurs dont on ne saurait suspecter la véracité.
^ Appliquons cette méthode à un roi populaire, a Françob I*. Des notes, récemment pubUées sur son règne par un contemporain', permettent d'en faire uneappré-
* Immat é^un totir^eels de Parli tout Prmifoit édité par H. Laïamie (PoUtcttUon de la Société de llilstolie de France) , i vol. in-8, 1864.
BEAUNË m SEUBLÂiNÇAY. \»
dation plus exacte que toutes celles que les historieDS en ont données jusqu'à présent. On a sur ce r^ae, sans compter les œayres du plus fimfaron des écrivains, de Brantôme, les mémoires du maréchal de Fleuranges et de Martin du Beiiay ^ mais ces récils, en quelque sorte officiels et dont les auteurs semblent toujours craindre de se compromettre, ne trai*
ieiiL que de lii gueiTe, des ambassades et des évéïiements de cour. Livres précieux pour l'histoire comme on l'écrivait jadis, mais passant sous silence les faits auxquels on attache aujourd'hui le plus d*intérèt, parce qu ils donnent à une époque sa physionomie , les mémoires de ce genre ne font connaître ni la condition du peuple des villes et des campagnes, ni le détail ses charges, ni l'assiette des inipùLs, m TotaL dus mœurs, ni le travail des esprits, rien eulin de tout ce qui constitue véritablement la vie d*un pays. Le Journal iTun Bourgeois de Paris sous François I*' complète très-utilemeut, sous ce rapport, les mémoires du maréchal de Fleuranges et de Martin du Bellay. Ce bourgeois, dont le nom est resté inconnu, n'est pas un ha- Lile écrivain. On peut même assurer qu'il ne s aUendait guère à la publicité que ses notes viennent de recevoir. Tant mieux! On a de la sorte, dans toute leur sincérité, les impressions d'un contemporain de bonne loi sur ce que ne disent pas les chroniqueurs
dont la lignée et les antécédents gênaient la plume ; on
m mk\m b& gEMBUNC^v.
volt mteox i^insi, malgré l'éloignement , la véritable «Mmëitioo de la Fnme pendant le régne du prinee h* Dieux qui, grâce à débiles largeanaliites unl^r^ gitéa, aux arclntectes et aux artistes de son temps, est mt^ noDobatant aes hatdê et lea viees, Via des rois de Franee les plus populaires. L*étal du royaume, à l'époque où il l a gouverné, est-il de nature à justifier oe jugement? Interrogeons le Bourgeois de Paris.
La première obligation d'un gouvernement est de sauvegarder les personnes et les propriétés contre les attaques à main armée et les violences dont elles pourfiient être TobjeU Cette obligation est telle qu'on peut dire que Timpôl n*est véritablement dft qu*è ee prix. Tout gouvernement qui ne sait pas défendre la propriété, et à plus forte raison les personnes, contre la forée brutale, manque i sa mission et fait en quelque sorte aveu d'impuissance. Cette impuissanee , occasionnée sans doute par les longues guerres du règne, 80 manifesta sous François 1" de la manière la plus Hebeuse pour lea populations rurales. Déjà , un an après l'avénement de ce prince, des bandes de voleurs parcouraient, au nombre de deux ou trois cents, les provinees voisines de la capitale, pDlant et égoi^ géant, jusqu'aux portes de Paris, les malheureux qui ne pouvaient satisfaire leur rapacité. On pouvait se oroire ramené au temps AinesCe où Cbartes VU ayant peiaeidéfeniro les lambeaux qui loi restaient dé son
MUIM ne flBUBUflCAY. 131
royaume, tes écordiears et raitlers aehef^ieiit, à qui mieux mietnt, k besogne des Anglais. Soos François V^^
ces malfaiteurs avaient reçu du peuple le nom de mauvai$ garçonB, Le Bourgeois de Paris raconte qu*on en krùla, dès le commencemênt dn règne, un grand nombre à Rouen et à Paris, mais la race n'en était pas éteinte. Sept ans après, un édit du roi autorisait les juges subalternes à faire pendre et étrangler les mauTais gar^ çons, afin d*obvier, disait Tédit, « aux grands mauh, pîlleries, larcins, meurtres qui se faisaient en France. » De son côté, le connétable de Bourbon, que le roi avait envoyé dans la Brie pour châtier des bandes de mautais garçons, en avait fait, peu de temps auparavant, prompte et sévère justice.
Sur ces entrefaites^ la bataille de Pavie fit rentrer en France des corps nombreux occupés depuis plusieurs aiiiR'cs L'ii Italie, Vers le même temps, on apprit à Paris que des gens d'armes italiens et français désolaient les environs de Pontoise et menaçaient de prendre d*assaiit Tabbaye de Maobuisson. Heureusement, le gouverneur de Paris et le prévôt des marchands, suivis des deux bourreaux de la ville, d*un grand nombre d*archer», d^arbalétriers et d'arquebusiers, arrivèrent à ttîmps pour prévenir un pareil désastre. Un certain nombre de ces bandits furent pendus sur place. Malgré cet exemple, les environs de Chartres, de Melun et de Provins furent désolés. Tannée suivante, par
fi&àUNE DE SEMBUMÇAT
cinq À six mille hommes à pied et à cheval, qui, sous prétextç qa*i)s n*étoient pas payés exactement, rançon aident sans pitié les paysans du plat pays et les hahilanls des villes ouvertes. « Et n'y sçavoit-on mettre remMo, dit le Bourgeois de Paris, au moyen du gros nombre qui y estoit. »
Ces violences paraissent d*ailleurs avoir cessé vers 1524, et rien n'indique qu'elles se soient renouvelées dans les vingt dernières années du règne de Fran* çois I**". Une catastrophe qui détruisit les trois quarts d'une des plus grandes villes du royaume et jeta l'épouvante dans toutes les autres, se rapporte À la même époque. Le â4 mai la ville de Troyes devint, en grande partie, la proie desilammes. Cette ville, alors la plus industrieuse et la plus florissante de la France, avait tenté la cupidité de quelques Iiommes qui espéraient faire moin hasse sur ses richesses, à la faveur des désordres inséparables de l'embrasement simultané de ses divers quartiers. Le bruit courut et une enquête démon* ira que le feu avait été mis sur plusieurs points à la fois p;tr des enfants de sept à huit ans, auxquels des iticonnus déguisés et qui changeaient souvent de costume avaient donné de Targent. Sept grandes églises furent réduites en cendre, et plus de trois mille personnes, auparavant riches, complètement ruinées. Le nombre des maisons consumées par les flammes s*éleva à seize cents. Â la suite de cet incendie, on brûla et Ton pendit
BEAUNE DE SEMBLAISÇAY. 133
à Troyes et à Paris quelques-uns de ces enfants qui confessaient avoir mis le feu à la ville. En même temps, les l^ruits les plus sinistres circulèrent à Paris et dans la France entière* On prétendit que Tincendie de Troyes avait été tramé et organisé en Italie par le con-^ nétable de Bourbon, que les matières propres à mettre le feu avaient été préparées a Naples, que Paris et d*au<» très villes du royaume étaient menacées du môme sort. Naturellement, ces rumeurs jetèrent TeiTroi dans la population parisienne. Quatre ans après Tépoque dont nous parlons, en 1528, un ambassadeur vénitien faisait de la capitale de la France la description suivante :
« Paris est une viiiê très-grande, très-belle, trèspeuplée, la seule, à mon avis, qu*on puisse comparer à Venise. On lui donne sept cent mille habitants, mais elle en a bien au moins trois à quatre cent mille. Les rues sont belles, ornées de boutiques mervmUeusemenfc riches. Les maisons sont plus commodes qu'agréables à la vue. Les marchands riches y sont en grand nombre et les gentilshommes aussi. Le Parlement y siège Al il est la principale cause de la grande affluence qui se remarque dans cette ville. L'Université compte un nombre considérable d'étudiants. Aussi, quand le roi vient à Paris avec la cour, il n'y parait pas plus de monde qu'auparavant, tant la population ordinaire est nombreuse. Et cependant (chose incroyable!) les vivres y sont à bon marché, et plus abondants peut-être que nulle part.
A voir ce qui y entre tous les matins, on dirait que cela çufiir&it pour troi§ villes } mais lorsqu'on pense au sombre des babitanU, on s'étoone commeoi ils peuyent trouver suffisamment de quoi manger. D*abord les aleiitoufi) soat fertiles et riches^ puis la Seine et ses affluents y apportent de tous côtés des vins, des vivres et toute sorte de choses; la Sdne enfin, mettant en cornmunication Paris avec la mer, lui fournit tous les avantages du commerce maritime. Aussi ne taulril pas s'éton'^ ner de l'abondance qui règne dans Paris, notamment lorsqu^on pense à Tadmirable industrie de ses habitants.. Entre autres métiers, il y en a qui travaillent en argent,, et d'autres en or, d'une manière très-fine et très-jolie, et ces travaux sont recherchés partout, en France et au dehors. Mais tout ce qu'on pourrait raconter de Paris ne serait jamais assez *, aussi Unirai-je par dire que c'est la plus grande et la plus belle ville de TËurope K »
On se figure Témotion que devaient y pioduiio les craintes suscitées par Tincendie de Troyes. Cepen^ dant, les bourgeois, le prév<^t, les édievins et le par* lement s*étant assemblés à ce sujet , décidèrent que les habitants feraient le guet, que les soupiraux des caves seraient fermés, les rues éclairées la nuit, et que des provisions d'eau seraient toujours prêtes dans toutes
été Kùvtgmm S$f9tm «i en lymt « uss.)
les meîfont. Ces précautions étaient-elles lusUfiéesf Y
avait-il, comme on ïq disait, un projet d'incendier ia capitale du royaume pour en faire le pillage? Vrai ou non, ce bruit circulait « Et, disait-on, ajoute le Bour<^ geois de Paris, que dix jours après rincciidic de Ti oyes furent en aucunes maisons trouvez des huis et fenestrcs marquez de croix de SainIrAndré noires» faictes de nuit| par gens inoognuB. « Ce qui est certain, e'est qu'on brûla et pendit dans Paris un grand nombre de gens qui passaient pour des boute-feux. Les Parisiens con^ tinuèrent à &ire le guet pendant deux ans , dans la crainte d'un incendie. Rien eut pris aux Loursreois de Montargis de suivre cet exemple j leur ville n'au^ rait pas été brCdée en entier, le â5 juillet  k vérité, les inoendiiures de Montargis n'étaient pas, comme ceux de Troyes, des inconnus, mais des gens d'armes licenciés qui, ayant eu querelle avec les habitanta qu'ils ne voulaient pas payer, mirent le feu à leurs maisons. Le dommage fut immense. Revenus de leur stupeur, les gens de la ville et des environs se mirent à la poursuite des gens d'armes pour leur faire un mauvais parti, mais ils ne purent les atteindre, et en retournant sur leurs pas, ils m trouvèren plus que les cendres fumantes de leurs demeures et d'immenses pans de murs calcinés par le feu.
Le JourmU du Bourgeois dê Paris n'enregistre pas avec rexacUtude de la Gazelle des Tribunaux tous les
136 BfiAUNE OE SGMBUNÇAY.
crimes de son temps; mais il en dit assez pour constater une fois de plus que nos bons aïeux ne valaient pas
mieux que leurs descendants du dix-neuvième siècle. Il n'est pas question ici des passions religieuses déjà violentes i cette époque, on en verra la preuve plus loin, mais des crimes privés suscités par les égarements ' de l'amour et par la nipitliié, ces passions éternelles du cœur humain. « L'an iô3ô, dit notre Journal, le 8* de may, fut tué le fils de M. de Gapanes, à Paris, par le fils du feu président Clutin et trois ou (|uatre autres. Et ce, par jalousie, à cause de la femme d'un Élu de Paris, et pour ce qu'eux deux se trouvèrent en sa muson. » Quelques années auparavant, un procès en adultère, que le rang des personnages mis en scène et diverses péripéties rendirent célèbre, avait donné de Talimentà la malignité naturelle des Parisiens.
La femme d'un lieutenant civil du Chàtclet, nonimé Ruzé, avait quitté la maison conjugale, avec sa chambrière et deux galants, fils du bailli d^Orléans, du nom de Saint-Mesmin. L'action était peu honnête ; ce qui rétait encore moins, c esl que ia dame avait emporté avec elle sa vaisselle d'argent et ses bijoux. Après quelques mois de vagabondage, elle revint à Paris, et, sur la réquisition de son mari et de ses parents, l ut l enrrrmée d*abord chez un huissier, ensuite dans le couvent des Haudriettes. On lui fit son procès, qui amena les plus tristes révélations : convaincae d*adultère, dln-
BEAUNË DE SEMBLANÇAY. 137
ceste et de vol à l'égard de son mari, elle fut condamnée à un emprisonnement de trois ans dans le couvent des Cordelières. Quant aux frères SaintpMesmio, ils furent acquittés, dépens comperuh. L*arrét n*ayant satisfait personne, les parties en appelèrent devant ie parlement, qui prononça, dix-huit mois après Tenlèvement, un arrêt définitif portant que la dame Ruzé serait bat» tue de verges, rasée; qu'elle porterait l'habit de religieuse toute sa vie, et qu elle recevrait de Tabbesse du eolivent la discipline, trois vendredis consécutifs. Le lieutenant civil, son mari, devait, de son côté, lut donner quatre-vingts livres par an pour sa nourriture et ses vêtements.
Que se passa-t-il i la suite de cet arrêt? Le Bourgeois de Paris n'en sut rien sans doute, et, si par hasard il lui revint à ce sujet quelque version des malins du Palais, sa discrétion est trop grande pour qu'il se soit permis la moindre critique. Quoi qu'il en soit, les Parisiens durent être bien surpris en apprenant un beau jour « que ie Roy avoit baillé sa franchise et liiterté, comme auparavant, à la femme du lieutenant civil du Châtelet. » C'était faire peu de cas des arrêts de la cour souveraine. 11 est vrai que François l" créait, à cette époque, des places de conseiller au parlement moyennant finance» et probablement il ne se croyait pas tenu à beaucoup d'égards envers la nouvelle magistrature. Un grand nombre d'arrêts exécutés dans toute leur rigueur
j^ouvent d'ailleurs qu'il n'abusait pas du droit de grâce» Que de fois les luthériens, les ÛDaQCÎers accusés de cou* cussion , les faux^monoayeurs se ressentirent de sa sévé^
riLé ! La peine infligée à ces doniiers avait notamment un cachet de barbarie qui, aujourd'hui, indigne et révolte : on les faisait bouillin Ëcoates plutôt limpassihle Bourgeois de Paris : « Le 9 novembre I5S7, Yon de Lescut, marchand de Pans, fui bouilli au marché aux PouroeauU-lez-Paris, parce qu'il avoit, par Tespaee de plus de quinse ans, faîct faulce monnoye d*or et d*ar» gent, au moyen de quoi il avoit faict grosses acquisitions. » Je ue sais au Juste à quelle époque cet affreux supplice a cessé d*étre usité en France ; mais on rougit de le voir encore appliqué dans ce siècle si élégant cl si raffiné sous d autres rapports, qui est devenu pour la postérité le siècle de la Renaissance 1
Quant aux luthériens, les persécutions dirigées contre eux par François l" sont la grande laclic de son règne. On comprend que le gouvernement attachât une extrême importance à ciHiserver dans le royaume Tunité de foi. Il y avait là pour la France une question de force, d'avenir, d'existence peut-être. Sous ce rapporti on peut dire que Tabn^tion de la pragmatique sanction par François P', malgré la résistance obstinée et prolongée des parlements, a sauvé le catholicisme, nonseulement en France, mais en Europe. Qu'on se figure rinâuenee qu'aurait exercée la continuation
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dos brigues seaddaleuses et des désordres auxquels-
donnait lieu la nomination aux grades ecclésiastiques par voie d'élection. Sans le concordat conclu entre François l*' et Léon X| grâce aux soins du chance* lier Du Prat, pour qui la négociation de cet acte célèbre sera toujours un titre de gloire, la France courait le risque de devenir protestante. Or, qui peut prévoir les tempêtes qu*aurait excitées, dans une nation aussi impressionnable, l'esprit de discussion passé en quelque sorte à l'état de dogme et formant la base de la constitutioa religieuse du pays?
Mais, s'il faut louer François l" d'avoir voulu 8*op« poser aux progrès des nouvelles sectes en France, on ne saurait trop s*élever contre Tinhumanité et la barbarie dont il fit preuve dans sa cnusade anti-protestante« Il est juste sans doute, en pareil cas, de tenir compte des mœurs du temps ^ mais lo premier devoir d'un prince^ et ce qui Tbonore le plus dans la postérité, c'est de savoir résister aux exigences populaires et aux passions contemporaines, surtout quand elles sont avides do sang répandu. François I*' se faisait gloire, on le sait, d'avoir à sa suite des savants cbargés de le familiariser avee les clie&4*CBUvre de Tantiquité grecque et latine. On a peine à comprendre que Tétude des civilisations athénienne et romaine, ainsi que le spectaele des vices et des vertus des deux peuples, n'ait pas hiunauii^é son caractère, et que la geuéro*
BEÂUNE DE SEMBLANÇâY
«té de quelcfues-uns de leurs grands hommes n*aUété
qu'un sujet de vaines discussions pour les rhéteurs de sa cour. Malgré les efforts de quelques esprits d élite, notamment de Clément Marot et de Marguerite d'Angouléme, François 1*' combattit la réforme par des moyens dignes, sauf le nombre des victimes, de Néron et de Dioclétien» Cent fois, sous son règne, le même marché aux pourceaux où Ton faisait bouillir les faux-monnayeurs, et la place de Grèvo virent s'élever des bûchers destinés aux sectateurs de Luther. Le Journal du Bour-' geoi$ de Paris est plein de la description de ces supplices. Le premier, à ce qu'il semble, eut lieu en 4525, à Grenoble, où le grand commandeur de Viennois ût brûler un cordelier luthérien. A partir de cette époque jusqu'en 1535, les exécutions se succédèrent sur tous les points du territoire, principalement à Paris ; ce qui prouve encore une fois que la cendre des bûchers engendrait, suivant la coutume, de nouveaux martyrs. L*une de ces exécutions fit surtout le plus grand bruit : ce fut ceile d un gentilhomme nommé Berquin, condamné une première fois, absous, poursuivi de nouveau et brûlé en Grève, aii mois d^avril 1529, pour avoir refusé d'abjurer les dogmes de Luther. Et non-seulement on punissait de mort les partisans de la religion nouvelle, mais encore ceux qui ne les dénonçaient pas à hi justicé. « Le premier samedi d'avril 1530, dit le Bourgeois de Paris, fut publié que quiconque sauroit aucuns luthériens se-
BEAUNfi DE SEMBUNÇAY.
crets, ii les vint révéler a la cour de Parlement, et qu'on donneroit vingt escus d*or au révélant; autrement, /(St recèlerait eeroU hrmîé, » Vers le même temps, le roi bannissait pour cinq ans, après confiscation de biens, un riche particulier nommé Meigret le Magnifique, « parce qu'il estoit luthérien et mangeoit de la chair en caresme, et les vendredis et samedis. » Mais c'est surtout vers la Gn de 1534 et au commencement de Tannée suivante que la persécution contre les luthériens futacharnée, i mplacable. Le 28 octobre 1534, on en brûla trois à la Croix-du-Traboir et trois aux Halles. Le 10 novembre suivant, on en condamna sept autres» qui furent aussi brûlés dans divers quartiers de Paris, la plupart après avoir eu le poing coupé. Le lundi 25 janvier 15^, on somma de comparaître avant trois jours, et sous peine de confiscation, soixante-treize luthériens, parmi lesquels figuraient unprètre d*Alençon et Clément Marot. Vers la même époque, on brûla, à Paris seulement, d'après l'indication détaillée qu'en donne le Bourgeois de Paris» plus de trente luthériens, au nombre desquels on comptait des femmes, des écoliers, des marchands, des libraires, des artisans de tous états.
Loin d'être popaUdres comme le furent les mesures de rigueur prises contrôles protestants sous Louis XIV» ces odieuses exécutions soulevaient, d:uis les classes moyennes et supérieures, les plus vives répugnances. Le sentiment de répulsion qu*dles inspiraient fut tel
fifiAUNE DB SBMHUNÇAY.
qû% le ptjpe Pftul 111 ieterviat liu-méme auprès de Francis I^, pour en arrêter le eom. Ce fait, quW
cun historien n'avait signalé jusqu'à ce jour, est mentionné dans le Journal du Bourgeois de Paris, Suivant lui, le bruit oourut à Paris, au mois de juin 1535, que le pape « adferti de reiéeniUe etherrible juitiee que le roi de France faisoit en son royaume sur les lothériens, quoiqu'il pensât qu'il le fit en bonne part, le pria et requit par ses lettres, de vouloir apaiser sa gunne et rigueur de justice, en leur luisant grAce et pardon. » Il faut rendre justice à François l'' : à dater de cette épo« que, la perséeution contre les lutbériens perdit, sauf dans une circonstance fatale où le président du parlement de Provence outrepassa ses ordres, le caractère de violence et de barbarie qo*die avait eu pendant dix ans, et qui avait indigné tous les hommes modérés. Pour preuve de ses dispositions à changer de système, le gouvernement, sur la demande du pape, fit grAce et accorda leur liberté aux lutbériens qui gémissaient dans les prisons, et rappela les soixanle-seize qu'il avait bannis quelques mois auparavant. Une déclaration du 16 juillet IÔ35, portant que les hérétiques fugitifs pourraient rentrer en France, sous la condition d*abjurer, donne Fidée des rigueurs auxquelles le gouvernement 8*était laissé entri^ner. Ce fut un noble rôle pour la % papauté de Tavoir arrêté sur cette pente. Le successeur de scÙQt Pierre, tu donnant uu semblable conseil au
BBAONB OK SBMBUNÇAY.
suoceiieur do Charkixiagne, tui atait parié ie véritable langAge da VÉTangile. Pourquoi la mèra de Charlea IX otl68 ministres de Louis XIY ne Teurent-ils pas mieux présent à Tesprit?
Hfiareuaement pour François i** et pour Louis Xl¥, leur goût pour les arts et les lettres, les làveura qu'ils ont tous deux accordées aux savants, aux poètes, aux grands peiiilreSy aux sculpteurs et arcliitectes de leur temps ont efiiMsé de la mémoire des peuples le souvenir des persécutions sanglantes aLixtjuelles luthériens et protestants ont été en butte sous leurs règnes. Les chefs-d'œuvre qu'ils ont pris sous leur protection ou fait éelore leur ont été, à Tun comme à Tautre, un précieux talisman. Mais ce prestige a clé particulièrement utile à François I*'. Des contemporains impartiaux font de ce prince un portrait sévère. « Le roi très-chrétien, écrivait à son gouvemoment un ambassadeur vénitien à la cour de France, n'aime ni les affaires, ni les soins de l État, mais \\\y}U)i k chasse et les plaisirs^ tandis que Tempereur (€barles< Quint) ne rêve que les alAdres et les moyens d^augmenter sa puissance. Le roi de Frauie est simple, ouvert, libéral, docile à Favis de ses conseillers j l'autre est tièft-réservéy tiés-paroimonieux, ferme dans ses vouloirs, et il se conduit d'après son propre avis, platM que d'après celui des gens qui l'entourent » Après les
^ CoBiatlaB éct àoammU toédltt tw liystolte èe Pr.*iiee. JMotUm du miiètmoémm 9éitiHm$, t. T, p. lift.
BEAUME DE SEBIBLANÇâY.
artistes, les liomines que François Iraitail avec le plus de bienveillance étaient les savants. Habile à les faire parler, il réparait, dans leur société, les négligences de son éducation première. Venaient ensuite les poètes. Émule lui-même, comme Louise de Savoie, sa mère, et la reine Marguerite de JSavarre, sa sœur, de Marot et de BalF, il se hasardait à composer, avec leurs cou-* seils, quelques pièces qu'on applaudissait à l'envi On Yoit par ce qui précède quelles devaient être les tendances de cette cour, où une femme, une favorite , exerça toujours, plus ou moins ostensiblement, l*inlluence suprême, qui ne fut jamais accordée à la reine.
Cette influence était échue, pendant les premières années du règne, mais non sans partage, à la comtesse de Chateaubriand. La reine mère, après la lui avoir longtemps disputée, parvint enfin à s en enqi arer. Prévenue par la chute de celle qu'elle remplaçait, la duchesse d'Étampes ne songea jamais qu'à divertir et amuser le roi. S'il faul en croire les contenq)orains, elle eut et toléra dans ce but de nombreuses rivales. . Les mêmes scandales qui s'étaient produits à la cour de Charles YII, dans les dernières années de son règne, se renouvelèrent à celle de Franc^ois I". « Le roi François, . dit Brantôme, ayant choisi et fait une troupe qui s'appelait la petite bande des dames de sa cour, des plus
* L' .î pvrstes de François et de Louise de Savoie oui été publiées par M. A. CbampolUon-Figeac en un volame in-8.
BEAUN£ Dfi SËMBLAiNÇAY
belles, gentilles, et plus de ses favorites, souvent se . dérobant de sa cour, 8*en partoit et s'en alloit en d*au- Ires maisons courir le cerf et passer son temps ^ et y demeuroit là quelquefois ainsi retiré, huit jours, dix jours, ([uelquefois plus, quelquefois moins, ainsi qu'il lui plaisoit et rbumeur Ven prenoit » Indépendamment de ses largesses aux demes de îa petite bande ^ François 1*', le fait est avéré par une pièce comptable, encourageait et soldait d'autres désordres. Mais toutes les pièces officielles ne sont pas de nature à être reproduites, alors même qu'elles commencent, comme celleci, par la formule sacramentelle ; Françoù^ par la grâce de IHeu etc. » 11 faut noter, pour éivfi juste, que la dépense à laquelle il s'agissait de pourvoir s'était pratiquée, dit la pièce oiUcielle, a de toute ancienneté »
Une autre accusation plus grave, mais calomnieuse et
qui doit être attaquée de front, a, depuis longtemps, été articulée contre François l"'. La belle et spirituelle Marguerite de Navarre, sa sœur, éprouva, dit-on, pour lui une tendre inclination. On a tiré cl-Uc dcduction d'une lettre, en eÛ'et, très-passionnée qu'elle lui écrivit et qu elle le priait expressément de jeter au feu, ce que François P oublia de faire, car la lettre originale existe encore*.
* François /" et sa cour, par K. Haotéao, p. 88. ' Nouvelles lettres de la reine de Nawrre^ publiées par V, Gévln, p. 4.
WWm DR BEHBUNCAY.
Les défmeun iptaei Marguerite reoimnaîiieiit que m lettre avait cette rignifieation, maia ton con^
tenu prouve en même temps que François I" résista i renlralnement dont elle est Tiadice. Ainsi se dé* foulait dans Tombre et à travers les intrigues de le cour la plus p^alante et la plus désordonnée du seizième ^ècle, la contre-partie du drame de llené. Si les ea^ ractères étaient différents, la lutte était la môme. Longtemps controversée et contestée , la liaison de François avec Diane de Poitiers, la iiiie du seigneur de Sainte ValUer, complice du connétable de Bourbon^ est aujourd'hui certaine. Le témoignage du Bourgeois de Paris est, sur ce point encore, curieux à noter. ( Et estûit bsuii^ dit-il, que le dict seigneur de Saint^Yallier avQit menacé le roy, en son absence, de le tuer , à cause de la défloration d'une sienne tille qu'où dict qu'il avoit violée. » D'autres témoignages beaucoup plus positifs confirment cette intimité devenue v<dontaire. Oix-eept lettres de Diane de Poitiers, postérieures de plusieurs années au procès de son père, conatateut que la pasaioii de François l*' pour elle dura cinq ou sixans.«N*estoytà cause dek paresse de Yostre boDiieste main de roy, lui écrivaitelW un jour qu'il tardait trop sans doute à lui ré^ pondre, je n'eus oncque occasion de me plaindre jus^ qu'à cette heure; car les liens de dure pryson (Fexil à Madrid) ne autres adversités ne m'ont si longuement
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privée de ?on heureux ciret )> Grâce à ces inelinalions maitre, la cour de François I" était u& Ibé&tre de galanterie, de fêtes, de plaisirs plus ou moins délicaAs. « Les fiBniDies faisoient tout, dit Tavannes, même les généraux et les capitaines. » On n'en eut que trop la preuve lorsque Tanbitieuse coBitesse 4e Gbateauliriand fit donner le cominaiideiDent de Tarmée d'Italie an maréchal de Luutrec, son frère, dont la violence et les fautes eurent les pkis tristes suites. Le même chroniqueiur parle oonnne il suit de la i(hd intime eit secrète 4e François I*' : « H eut quelques bonnes fortunes, et beaucoup de mauvaises. »
Cependant, si animés «t si brillants qu'ils puissent être, les divertissements et les fêtes des cours ne suspendent pas les crises ordinaires de la vie des peuples. Pendant que le gouvernement faisait tous ses efforts pour mener à bien la guerre dltalie^ il avAÎt à soutenir une lutte très-vive, très-animée, contre les Anglais, qui lui disputaient, avec des chances variées, et souvent avec succès, les provinces de l'Artois et même de la Picardie. En 1823, le jour de la Toussaint, la panique des Parisiens iut telle que les prévôts et éclieviiis ordonnèrent 'détendre les chaînes dans les rues, comme cela se pratiquait toutes les fois qu^'On redoutait un grand danger
^ Journal cTtm BourgeoU de Part», ^^piica iui»ficaUw§, p. 463.
public. Ea même temps, le gouverneur de Pftris, M. de
Vendôme, fit commencer les remparts du faubourg Sainl-HoDoré el fortifier ceux du faubourg Saint-Denis^ mats on les abandonna huit jours après, pour les reprendre d*uUeurs bientôt. Ces craintes incessantes d'une invasion étrangère firent que la question des forti< fications de Paris joua un grand rôle pendant le règne de François I*'. Benvenuto Gellîni raconte dans ses mémoires qu'il fut consulté et donna son avis à ce sujet durant le séjour qu'il fit à Paris. Après la bataille de Pavie, les Parisiens, aveuglés par la frayeur, voyaient déjà leur ville envahie, saccagée, la France démembrée, rayée de la carte des nations. La régente , il faut le dire à son honneur , ne partagea pas ces craintes pusillanimes; les dispositions énergiques qu'elle prit sans hésiter sauvèrent le royaume. Environ dix ans après, la guerre avec l'Angleterre continuant, le gouvernement en était encore à craindre de voir la capitale prise d^assaut. Pour prévenir ce danger, on reprit l'œuvre si souvent interrompue des fortifications de Paris. JLe cardinal du Bellay, alors gouverneur de la ville, se rendit lui-même sur les lieux avec un grand nombre d'archers, pour activer les travaux. Ces préparatifs de défense produisirent leur effet, et les Anglais renoncé* rent à leur plan de campagne sur Paris»
Des accidents d'une autre nature préoccupaient aussi parfois le gouvernement. La cherté des subsistances
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avait causé à Lyon, quelques années auparavant, une émeute qui amena une répression terrible. Dans un moment d'effervescence et de délire, le peuple avait pillé quelques maisons « et occis, dit le Bourgeois de Paris, un pâtissier de la ville, riche homme, qui leur faisait des remontrances. » François I" était alors à Blois ; il envoya immédiatement à Lyon le prévôt de rhôtel, avec ordre de faire prompte justice. Celui-ci ne s'acquitta que trop consciencieusement de sa mission. Sur une première enquête, il fit pendre tout d abord vingt révoltés des plus compromis. Ce début promettait. Justement effrayéspar cette justice expéditive, un grand nombre d'habitants se sauvèrent, redoutant le même sort.
Ces exécutions en masse étaient heureusement acci* dentelles. Celles des financiers, trésoriers et receveurs
se renouvelèrent pendant tout le règne de François avec une fréquence singulière dont on n'a d'exemple à aucune autre époque. Toujours aux abois et aux expér dients, le gouvernement battait monnaie, sans vergogne ni scrupule, aux dépens des hommes qu il avait caressés dans ses moments de détresse et qui avaient mis à son service leur crédit, leur fortune. Rien ne lui était plus facile. Le danger pa^^sc, un bon procès pardevant des commissaires envoyait au gibet ceux dont on convoitait les biens. Le Jonmai du Bmtr^em dê Pam est plein de ces iragidm^ comme disût énergi-
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^uement Estiennc Pasquier, a propos de Jacques Cœur. L'année 1?)33 vît, à quelques mois de distance, celles des tréMriers Besnîer, GaïUard-Spifaiiie, Lallemaad de Bourges et Jean de Poncher. Les trois fitremîers en furent quittes pour la coniiscation, l'amende honorable, le pilori et la prison^ C'était déjà quelque chose. Le trésorier général du Languedoc, Jean de Foncber, ne se tira pas m^me d'affaire à ce prix. Neveu de l'ancien archevêque de Sens et cousin de iévêque de Paris, il Etait des amis puissants» dont Fun, prévôt à Paris, IV ▼ait longtemps protégé. Ceîuî-cî mort, îe bruit courut que Poncher allait eHre poursuivi, il se méfiait du roi et surtout du chancelier Du Prat, qui lui en voulait. H passa donc la frontière et se réfugia à Yalendennes; mais, sur l'assurance que le chancelier, le roi de Navarre et le grand maître de France lui firent donner qu'il pouvait revenir en sûreté, il fit la sottise de rentrer en France. « A son rcLour, dit le Bourgeois de Paris, il fut prins et mené prisonnier chez un huissier, puis fut
pendu et estranglé le 24 septembre Trois ou quatre
jours après, son corps fut secrètement dépendu et enterré aux champs, où, ayant été trouvé, il fut rependu à chaînes de fer. Mais il fut mis en pièces et esté de là^ tellement qu*on ne seut ce qu'il devint, «
Les mêmes circonstances avaient signalé, huit ans auparavant, la mort du surintendant Semblançay. Cette mort avait eu, comme on peut le croire, un Mon aU'
BEAUNE IS SeaiBLANCAY. i5t
tre retentissement que eelle du trésorier Poncher.
Tout en reconnaissant que Semblançay a été victime d'une intrigue de cour, les historiens et chroni^ queurs du temps ont imparfaitement édaird cette afTaire. Nous allons essayer a notre tour, à Taide de quelques lettres et documents ofticiels qu'ils n'ont pas connus, de soulever un coin du voile qui cache encore le véritable mobile et les causes réelles de ce funeste procès.