‹ Trois éducations princières au dix-septième siécleChapitre 103 sur 181 · Ibià · texte numérisé non relu

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«ntre le ruisseau de Wederin et la Basse- Meuse. Elle sera défendue par son ancien camarade de collège, Octave- Ignace d'Arenberg, prince de Barbançon, gouverneur de la ville et province de Namur \ M. le Duc n'avait pas dit adieu, mais au revoir.

I. Voir les Histoires du siège de Namur et aussi l'étude d'Eug. Del Marmoi : Lés Anciens gouverneurs de Namur dans les Anna/es de la Société Archéologique de Namur ^ t. X, p. 317 à

ïjïipitrE On5ièmE.

8 EST probablement le 27 octobre 1656 que le duc d'Enghien 1 quittait Namur et partait pour le collège d'Anvers, son quatrième collège '. Des trois premiers, la fatalité du malheur, ou de l'exil, l'avait renvoyé au milieu de ses : études ; ici du moins il comptait bien les achever ; mais t ce ne fut pas sans difficulté, comme nous allons le voir. La mauvaise chance avait voulu qu'à Namur il n'y eût point de chaire de philo&ophie Les classes s'y terminaient pour tous avec la rhétorique. Ce n'est pas que l'établissement fût inférieur à aucun autre tenu par le clergé régulier ; mais il se trouvait dans les conditions communes imposées alors aux collèges. Le fait peut paraître étrange k nos yeux, habitués que nous sommes aujourd'hui, en France et en Belgique, à jouir de la pleine liberté de l'enseigaernent secondaire, y compris les cours de philosophie. Il n'en était pas de même au XVII^ siècle dans les Pays-Bas espagnols.

On sait qu'au moyen âge la création des universités se faisait de commun accord par tes souverains pontifes et par les princes temporels. L'Eglise et l'Etat octroyaient à ces grandes institutions les droits et les privilèges généralement en usage à cette époque. Lors de la fondation de l'université de Louvain en 1426 par le pape Martin V et par le duc de Brabant Jean IV', il avait été stipulé que, pour y attirer de nombreux

I. La Compagnie de Jéaus avait depuis 1612, dans les Pays-Bas, deux provinces de l'Ordre : la flamande et la wallonne. Cette division avait été faite d'après les langues usitées paimi les populations. Le collège d'Anvers appartenait à la province à\ieJîandrihMffe, et celui de Namur, que venaient de quitter le duc d'Enghien et ses précepteurs, relevait de la £iillo-belge. Les catalogues mentionnent ce cbangement de domicile ; — f 1656-1657, P. Falliète (hV) et Berger iverunt in Flandro- Belgicam cum duce Anguiano ; — 27 octobris 1656, venerunt. > Archives générales de la Compagnie.

X Voir, sur la ion dai ion de l'université de Louvain, ses statuts et ses privilèges, Mgr Namèche, Cours abrégé ^histoire nationalt, L II, p. 311. — Voir aussi Vernulœus, Acaltmia Lovanitnsis, tiKtKatoa,Anaiecles peur servir à Phiiloire ecclésiastique de la Belgigut,\. XIII et XIV.

élèves, la Faculté des arts de cette université aurait le monopole de renseignement philosophique, lequel ne pourrait être donné par les écoles d'humanités dans toute l'étendue des territoires du duché de Brabant '. Ce privilège avait été depuis confirmé par les successeurs de Jean IV, entre autres par les archiducs Albert et Isabelle en 1617, et plus récemment en 1639 par le roi d'Espagne Philippe IV. L'université de Louvain, on le comprend, tenait beaucoup à ce privilège et n'entendait pas laisser entamer le monopole dont elle jouissait. Cette interdiction de l'enseignement philosophique en dehors des Pédagogies qui relevaient de la célèbre université ne comportait qu'une seule exception. Les seuls cours de philosophie auxquels elle ne faisait pas obstacle étaient ceux que les Ordres religieux avaient le droit de donner à leurs propres étudiants, parmi lesquels ils ne pouvaient admettre aucun écolier du dehors ou externe, soit laïc, soit ecclésiastique, sous peine d'une amende de cinquante florins de Brabant, subie ipso fado, chaque fois, par chacun des délinquants, maîtres ou élèves.

Or, les Jésuites flamands avaient précisément établi dans leur collège d'Anvers depuis plusieurs années un cours de philosophie, accessible exclusivement aux jeunes religieux de la Compagnie de Jésus, cours fermé, qui complétait les classes d'humanités ouvertes à tous indistinctement. Une classe de philosophie y existant ainsi de fait, la question pour le duc d'Enghien était d'en obtenir ou d'en forcer l'entrée, comme élève laïc et externe. Le cas de ce petit Prince, étranger et proscrit, fils unique d'un illustre défenseur des Pays-Bas, était tellement exceptionnel, qu'une dérogation en sa faveur au privilège universellement reconiui de \Alma Mater n'offusquerait sans doute pas les autorités académiques de Louvain.

Condé qui, dans sa jeunesse, avait parlé en maître aux Facultés réunies de l'université de Bourges, prévit bien une certaine opposition de la part de l'université de Louvain ; mais il passa outre, sur des assurances verbales que lui donnait la cour de Bruxelles. Il ne voulut pas solliciter de dispense formelle pour son fils, ni du pape, ni du roi d'Espagne, ni même du gouverneur des Pays-Bas, Don Juan d'Autriche. Il s'adressa directement à la Compagnie de Jésus, qui crut ne pouvoir rien refuser à ses instances. Les Pères jésuites avaient lieu de supposer que l'université ne prendrait pas la chose en mal. Tout en se rappelant qu'en semblable occurrence l'université avait agi autrefois contre leur collège de Louvain et fait valoir ses prérogatives, les Pères se retranchaient derrière leur désir sincère de ne point porter atteinte aux privilèges académiques, et, en cas d'aventure, derrière la volonté toute-puissante pour eux de

I. Jean IV n'avait d'autorité que dans les duchés de Brabant et de Limbourg ; aussi, plus tard, il fut question d'ériger une faculté de philosophie dans la principauté ecclésiastique de Liège ; mais ce projet n'eut pas de suites. En 1570, le roi Philippe II créa Tuniversité de Douai et permit aux jésuites d'y installer des cours de philosophie fondés par les abbés d'Ânchin et de Marchiennes.

PHtLOSOPHIK A ANVERS. iTT

M. le Prince qui, élevé par les Jésuites, tenait extrêmement à donner la même éducation à son fils. S'ils espéraient, à couvert de cette protection, éviter toute difïiculté avec l'université brabançonne, ils se trompaient, et ce fut Condé lui-même qui les jeta plus avant dans la voie des emharras.

Souhaitant pour son 61s Henry-Jules les avantages de l'émulation, il pria le Père provincial de la Flandre- Belge, le P. Thomas Dekens ', de

- ASCIEH COLLkCE DES JESUITES D'ASVRRS. '

(D'après un plan en relief de la ville, 1635.)

lui donner quelques condisciples de son âge. A peine cette nouvelle se fut-elle répandue, que les demandes d'admission auprès du provincial ne manquèrent pas de se produire. Dekens admit donc au cours de philosophie de M. le Duc les deux délia Faille, fils du président du

I. Le P. Thomas Dekens ^tait fils de Henri et de Comélie Comelissen.'n^i^ocianis en denrées coloniales i Anvers ', entré dans la Compagnie de Jésus en i6:!.i i l'âge de 17 ans, il fut ordonné prêtre en 1641 et bientâl après, pendant plus de 30 ans jusqu'i sa mort arrivée le 14 mai 167; «1 collège d'Anvers, nous le voyons charèé des plus importantes fonctions ; il fut supérieur de Ift Maison professe d'Anvers, instructeur de la 3* Probaiion à Lierre, deux fois recteur du ca!l^£e d'Anrers et à deux reprises provincial de la Flandro-Belge.

I4 (nod ConiU. ii

Conseil de Flandre ', un noble Frison, des enfants d'avocats et de marchands ; en outre trois écoliers pauvres, ainsi que deux élèves inscrits les derniers, en tout dix-sept auditeurs externes, Henry-Jules faisait le dix-huitième. Pourquoi ce chiffre de i8. futur objet de vives et longues contestations ? C'est que les scolastiques jésuites étaient dix-huil eux-mêmes. Et l'on trouva que c'était un ingénieux moyen d'émulation que d'opposer en nombre égal le costume des écoliers laïques à la soutane des sujets de la Compagnie : dix-huit contre dix-huit. Cette idée plut fort à Condé. Lui qui avait jadis bataillé avec les jeunes Jésuites de Sainte-Marie de Bourges, loin de regarder d'un mauvais œil la présence de son fils au milieu des étudiants religieux, répondit à la lettre du provincial qu'il était charmé de la combinaison. Quant à M. le Duc, renchérissant encore sur les plans d'émulation et de son père et du provincial, lorsqu'il apprit le nombre relativement restreint de ses camarades, il parut quelque peu étonné et s'informa si vraiment ils ne seraient pas davantage '.

Le jeune duc d'Enghien eut pour premier recteur, pendant son cours de philosophie au collège d'Anvers, le P. André Losson * ; ses professeurs de logique furent le P. Ignace Diertins ' et le P, Ignace Maillot'; les Pères Maximilien Le Dent * ei François du Bois ' lui enseigneront la métaphysique; le célèbre Père André Tacquet lui donnera des leçons spéciales de physique et de mathématiques*.

t. Ces deux jeunes gens étaient fils de Jean. Baptiste délia Faille, seigneur à!Asseiuée, conseiller et depuis 1650 président du conseil de Flandre, et petils-lils de Pierre délia Faille^ dont la femme, Marie délia Faille, de 'n branche de Leverghem, était la propre tante du cëlibie mathémaiicieo jésuite le P. Jean-Charles délia Faille, précepteur de Don Juan d'Autriche. — Voir V Annuaire de la noblesse en Belgique, an». 1S5S, pp. 1 16 et 124 ; et la notice sur le P. del!a Faille par le P. V;inderspeelen, dans les Précis historiques, année 1874.

2. < Serenissimum Piincipem ad kcc litterls suis respoitdisse id sibi perquam gratum fore. Imo ipsum Ducem Angiensem, coin iniellexisset numerum condiscipulorum, rogasse cum aliqua admiratione an non casent pluies. } Atta Universitatis Levanierisii à 1' Januatii 165; ad ultimam decembris 1660.

3. Les Pères Antoine et André Losson étaient les seuls fils d'un ticbe inarchand anversois i devenus Jésuites, ils consacrèrent la majeure partie de leur fortune à l'édllication de deux tielles églises de leur Ordre : celle de Malines, aujourd'hui église paroissiale de Saim-Pierre, et celle de Bruges, aujourd'hui église paroissiale de Sainte- Walburge. André Losson était lecteur d'Anvers depuis le 24 octobre 1654, et en même temps préfet des éludes supérieures ; il eut pour successeur le P. Vander Mecrsch, nomn:ié le 20 mars 1658,

4. Le P. Joseph-lgnace Dieitins, né à Bruxelles le 27 avril i6î6 et entré dans l'Ordre le 18 septembre 1&42, fut deux fois provinrial de la Flandro- Belge, el visiteur de Pologne ; il mourut à Rome, assistant d'Allemagne, le 4 novembre 1700. On lui doit d'excellents commentaires sur les Exercices spirituels de saint Ignace. — Voir la Bibliûthique des PP. De Backer et Sommcrvogel, 3' édil., t. III, col. s 3-

5. Sur Ignace Maillot, né à Malines le i; mai 1623, mort à Anvers le 16 Juillet 1675, voir De Backer et Sommervo^el, l. V, col. 343, qui citent de lui quelques thèses ihéologiqties.

6. Comme Ignace M.'iillot, le P. Maximilien Le Dent, né à Bergues (Nord) le g nov. 1619, professeur de théologie à Anvers et à Louvain, confesseur du comte de Monlerey, gouverneur de la Belgique, a laissé surtout des thèses de théologie, et aussi quelques ouvrages de polémique. Voir De Backer et Sommervogei, t. Il, col. 1928.

7. François du Bois, né b Courtrai le 14 septembre i6î3, mort \ Anvers le 3L octobre 1682, après y avoir professé la philosophie cl la théologie, a sa courte notice dans De Backer et Sommervogei, t. I, col. 1601-1602.

8. Sur le P. André Tacquei et sur l'école de malhémaiiques des Jésuites d'Anvers, illustrée par les travaux des PP. d'AiguilIoo, Giégoire de S.-Vinceat, Verbiest, Ch, della Faille, etc.,

Parmi les jeunes scolastîques, condisciples du duc d'Enghîen, nous distinguons deux noms qui ne déparaient pas Técole oh. était assis un prince du sang de France. C'étaient le Fr. Antoine de Bourgogne ', d'une branche de cette famille qui vient de s'éteindre de nos jours dans la personne de Tabbé Jean de Bourgogne", et le Fr. Jacques- Philippe de Hornes, de la maison de Montmorency \

Mais la petite classe de philosophie ouverte ainsi ostensiblement à Anvers avait attiré l'attention des pouvoirs publics, et l'affaire allait être fertile en incidents. Nous raconterons en son lieu cette lutte entre deux grands corps enseignants, autour de Henry- Jules de Bourbon.

Condé avait été bien inspiré en donnant sa préférence à cette grande cité pour l'éducation supérieure de son fils. Il avait d'abord songé à Louvain, oh. les Jésuites possédaient un autre scolasticat, mais il avait voulu éviter de braver l'université en face. Pour qui connaît les deux villes, le duc d'Enghien n'y perdit rien ^

J'ai recherché ses souvenirs à Anvers et tâché d'y retrouver les restes de ce qui fut le théâtre de ses travaux.

Dans la rue du Prince, rue alignée à la moderne, bordée de maisons neuves et confortables, rien ne rappellerait le passé, sans l'antique façade aux quatre pignons dentelés et aux fenêtres à pinacles, qui mesure 70 mètres de longueur et porte l'inscription Krygsgasthuis (hôpital militaire). Ce vaste bâtiment fut élevé en 1516 par le chevalier Arnold van Liere, alors bourgmestre d'Anvers, sur un terrain comprenant près d'un hectare ; ce richissime seigneur y reçut en 152 1 l'empereur Charles- Quint ; ses héritiers le vendirent en 1 544 à la ville d'Anvers, qui en céda l'usage à la corporation des marchands anglais, d'oii le nom à^Engelsch huis qui lui est resté depuis lors. C'est là qu'en 1607 les Jésuites ouvrirent des cours d'humanité ^

L'avant-cour est assez petite, comme il convenait à une maison privée ; elle a perdu aujourd'hui tout caractère d'architecture ; le gris des vieilles

voir Quetelet : Histoire des sciences mathétncUiques et physiques chez les Belges^ t. I", liv. III, pp. 192 et 226. Renseignement communiqué par le K. P. Victor Baesten avec plusieurs de ceux qui précèdent.

1. Né à Gand, le 2 avril 1632, il était fils d'Emmanuel de Boui^gogne et d'Anne de Rodrigiiez d'Evora y Vega. Avant d'entrer dans la Compagnie de Jésus, en 1655, il avait été page de l'empereur Ferdinand.

2. Sur Pabbé Jean de Bourgogne, voir les Pr/cis historiques^ 1885, p. 495.

3. Ce jeune Jésuite, né à Braine-le-Château le 26 septembre 1634, était fils de Philippe, comte de Homes, et de Dorothée d'Arenberg.

4. Bien que depuis les troubles du xvi* siècle la prospérité commerciale d'Anvers eût subi de graves atteintes, cette belle cité était encore en 1650 un grand centre littéraire et artistique. A côté des Moretus, successeurs des Plantin, et de leurs nombreux rivaux les typographes an versois, on voyait les élèves de Rubens et de Van Dyck continuer non sans gloire les succès de l'Ecole flamande ; dans la Maison professe des Jésuites d'Anvers, les Bollandistes poursuivaient leur œuvre gigantesque ; là aussi le Frère Daniel Seghers (t 165 1 ) s'attirait l'admiration des princes par son merveilleux talent de peintre de fleurs. (Voir sur ce dernier la notice du P. Kieckens dans les Annales de V Académie d^ Archéologie d'Anvers, ann. 1866, p. 355).

5. Sur cette demeure historique, voir le savant livre d'un écrivain aaversois, M. Aug. Thys : Straten en openbare piaatsen van Antwerpen (1879), p. 267 à 272.

180 HENRT^ULES DE BOURBON.

murailles est recouvert d'un lait de chaux bleuté qui, avec l'air saturé d'antiseptiques, prouve les sollicitudes hygiéniques mais non artistiques de l'administration. Deux seuls témoins rappellent les anciens temps : la cloche suspendue sous l'auvent et le pavillon du puits : ces arcades de fer forgé, aux motifs flamboyants que couronne une fleur de lys à quatre faces, ont été soigneusement conservées. La margelle est obstruée et un monstrueux corps de pompe en fonte se dresse à côté, au nom d'une civilisation qui n'en est plus à l'horreur du vide, mais n'en est pas encore à l'horreur du laid.

Le grand bâtiment du fond, de même longueur que celui de la rue» a sa principale façade sur le jardin; il parait être du XVI I^ siècle et n'a aucun cachet d'architecture. Une salle sert de chapelle. Un vestibule banal mène au jardin, si l'on peut toutefois appeler de ce nom une vaste cour sablée, plantée d'arbres en quinconce et flanquée d'un hangar. Nous ne la mentionnerions point, si elle n'avait été témoin de la discussion entre les députés de l'université de Louvaîn et les Pères du collège. Les doctes promeneurs d'alors conversaient sous les regards curieux des élèves et des maîtres, tous postés aux fenêtres et aux ouvertures. Aujourd'hui le visiteur passe sous les yeux de jeunes soldats convalescents qui attendent en flânant leur permis de congé. Des pavillons inégaux font saillie aux extrémités et nuisent à la symétrie sans donner de relief. Une galerie aux arceaux cintrés rompait jadis la monotonie de l'aspect ; elle est murée. Telle se présente la Maison des Anglais, après trois siècles de métamorphoses. La dernière sera radicale : € On devrait raser tout cela ; > ce fut le mot de notre cicérone. Pour révolutionnaire que soit le propos, il est excusable. Si l'on compare le Krygsgasthuis, soit au nouveau collège des Jésuites, bâti avenue des Arts, entre parc et boulevard, soit au récent collège archiépiscopal de S*-Jean-Berchmans, voisin de l'Hôtel du roi, place de Meer, on a certes le droit de souhaiter aux militaires comme aux écoliers un établissement à proportions plus larges» avec plus d'air et de clarté. Toutes les habitations bourgeoises du voisinage, sous leurs grillages défiants, jouissent encore moins de ces présents du ciel. Elles paraissent avoir appartenu à des banquiers, mais à des banquiers dont aucun ne s'est construit un Jacques-Cœur. Le collège même du grand Condé et de son fils à Bourges est d'une architecture fort en avance sur le Krygsgasihuis.

En revanche, combien plus d'animation à Anvers que dans la paisible capitale du Berry ! Le car qui glisse sur les rails des rues de la cité est bondé de voyageurs parlant toutes les langues et vêtus aux modes les plus diverses. A cet arrivage incessant d'Anglais et d'Allemands, de Suédois et de Congolais, un ami du passé opposerait peut-être avec quelque regret, dans un souvenir d'imagination, les flots moins tumultueux des élèves qui, au XVII^ siècle, affluaient ici. C'est à près de six cents enfants, sans compter les cinquante clercs étudiants en théologie morale, que les bâtiments peu considérables de la Maison des Anglais^

déjà encombrée par le scolasticat, devaient donner accès chaque jour '• Ces écoliers arrivaient un à un ou par groupes de divers points de la cité. Le bataillon le plus compact était formé par les cent élèves du Convtctus ou pensionnat tenu par les Jésuites dans le voisinage. Ce pensionnat, le seul avec celui de Mons que les Pères, toujours partisans décidés de l'externat, possédassent dans les Pays-Bas, venait d'être installé (1652) près du Kipdorp, au marché Saint- Jacques, dans la maison dite Straelen- Toren^ ou Tour de Straelen, du nom du fameux bourgmestre décapité au temps des troubles par l'impitoyable duc d'Albe. Le Convtctus a déjà subi le sort qui menace le Krygsgasthuis ; il a disparu sous la pioche des niveleurs *.

M. le Duc parait avoir mené à Anvers le même genre de vie qu'à Namur. Il était externe et logeait en ville avec les domestiques de sa maison. Son gouverneur ^ est nommé dans la correspondance. D'autres documents nous apprennent que les Pères de La Falluère et Bergier, qui avaient quitté Namur le 27 octobre 1656, accompagnés de leur Frère coadjuteur Montreuil, ne se séparèrent de leur élève qu'au terme de sa philosophie. Mais il Jeur fallut une dispense, et le provincial Dekens, qui la leur accorda, regarda comme grave et extraordinaire cette autorisation de vivre hors de l'enclos du collège, dans le logis du duc d'Enghien.

M. le Duc suivît-il avec beaucoup d'entrain classes et cercles, sabbatines et menslruales du scolasticat ? Il est permis d'en douter un peu. Le contrôle pour nous est d'autant plus difficile qu'en général on n'écrivait guère. Après les leçons des professeurs recueillies plus ou moins sous la dictée, on rédigeait le cours sur ces notes ; on ne se livrait en somme à aucun travail bien personnel de plume et l'on ignorait presque l'usage des dissertations.

Henry-Jules de Bourbon profita de ces loisirs pour reprendre sa correspondance française avec le poète-abbé Marigny et faire des thèmes allemands.

Marigny avait passé encore en Italie tout l'automne, s'occupant de transmettre à Condé des nouvelles militaires et à médire aimablement du cardinal de Retz, qu'il prétendait caché ou employant son talent «à la composition de quelque homélie ^ » Mais toutes les troupes avaient pris, là-bas comme en Flandre, leurs quartiers d'hiver et Marigny faisait

1 . D'après les Uttera anntta de 1656, il y avait < circiter 600 humanioram studiorum disdpuli et theologiae moralis studiosi externi 50. >

2. < Anno 1652, convictus Antverpiensis, acquisitâ domo in Kipdorp, foro sancti Jacobi, dicta de Straelen- Toretiy cœperat convictus prorsus sejunctus existere ; sed ad scholas collegii ibant convictores, ut deinceps semper. > Catal. 7^ personn.et funci,Provinciœ Flandro-Bel^ca^ octob. 1652, p. 267, not. I. Voir aussi A. Thys, ouv. cité, p. 275 et suiv.

3. Noas réparerons ici une confusion qui nous a échappé dans les Précis historiques, Saint- Simon, le gouverneur du duc d'Enghien, plus tard secrétaire dés langues et lecteur d'allemand dans la niaison de Condé, n'appartient pas à la famille de Saint-Simon l'auteur des Mémoires. Cest un personnage obscur sur lequel les renseignements font défaut.

4. Papiers de Condé^ série P, t XVI, fol. 360. Marigny à M. le Prince, 21 octobre 1656.

1B2 HENRT-JUJLKS DK BOURBON.

pressentir son prochain retour. Entre deux lettres au fameux abbé Charrier, il envoyait des lettres à M. le Duc, pour lui et aussi — c'était sans doute un horoscope — pour la petite sœur qui lui était née à Malines, le i8 octobre '. Enghien très touché fit cette réponse au tour galant ; elle ne trahit aucune empreinte mise sur son esprit par le langage scolastique :

J'ay leu avec le plus grand plaisir du monde la lettre que vous m'avés escritte, et les vers que vous y avés adjoutés m'ont semblé fort jolis et m'ont esté tout à fait aggréables. J'aj aussy trouvé si beaux ceux que vous avés faicts pour ma petite sœur que je n'ay peu me lasser de les lire ; tout ce que j'y trouve à redire, c'est que vous me donnés un peu trop de louanges aux endroits où vous parlés de moy, et je souhaitterois de pouvoir estre quelque jour en effect tel que je suis^ dans vostre esprit, et que vous me figurés dans vos vers et vostre prose. Il me tarde fort que vous soyés ici pour nous divertir ensemble ; continués je vous prie à m'aymer et à m'escrire souvent et soyés persuadé que j'auray toujours toutte la reconnoissance possible des obligeantes marques que vous me donnés de vostre affection, et qu'il n'y a personne qui vous aime plus que

Henry-Louis de Bourbon •.

Adresse : Pour Monsieur de Marignî.

D'Anvers, le 7 décembre 1656.

Il n'oublie point non plus son ami Lenet, à qui il écrit, sous forme de thème, et de thème ^allemand. Le français est à Tordinaire, de la main du gouverneur Saint-Simon ; l'allemand, de celle du Prince, qui a criblé ses mots de ratures.

Il y a longtemps, que je ne vous ay pas escrit en allemand, et je vous escris ce billet« pour vous asseurer que je suis l'Ënnemy mortel de Hans Wourst \ et que l'on ne parle point icy d'estrènes ce qui m'estonne fort \

Es is schon lang, das ich hab dem herren Keine teutsche brifiein geschriben, uber ich schreibe ihm dises, ihm zù wissen z\x thun das ich des hans wursten tôdtlicher feind bin undt das man ihr nichts vom nëwen iar sagt welches mich sehr verwùndert.

Heinrich Ludwig *.

Si faible qu'il fût ^ ce thème était en progrès sur deux autres que nous possédons du Prince et qui paraissent dater de la période de Bordeaux ' ( 165 1- 1653). Nous les avons réservés à cette place afin de pouvoir établir la comparaison. Encore ce rapprochement ne peut-il être que

1 . On peut relever une construction encore peu française dans la première phrase ; le reste est presque correct.

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