I. V. Ada Universitatis^ loc. cit., fol
PHILOSOPHIE A ANVERS. m
on prépare tout pour sa réception au logis du duc d'Enghien ; déjà ses bagages ont été envoyés en avant.
Les Députés. — Et croyez-vous donc que le Prince sera si fier de voir, pour camarades de M. le Duc» des fils de marchands ?
Les Pères. — Nous croyons que le Prince ne regarde pas à la qualité, mais au talent et à l'émulation.
Les Députés. — Il y aurait assez d'émulation pour le Duc avec huit externes et dix-huit scolastiques.
Les Pères. — Pour l'émulation, les externes valent mieux.
Les Députés. — Ces jeunes gens d'Anvers ont été tirés des familles de marchands les plus considérables et les plus riches. Ces gens-là auraient toute facilité pour envoyer leurs fils à Louvain.
Les Pères. — Notre choix n'a pas été guidé par leur condition et nous ne savons si elle est telle que vous dites. Nous sommes prêts d'ailleurs à vous donner leurs noms, que nous croyons vous avoir été remis déjà par écrit. Nous vous offrons, en outre, un acte de non-préjudice.
Les Députés. — Etes-vous prêts à reconnaître dans cet acte que vous enseignez uniquement par grâce et consentement de l'université, laquelle, en faveur du fils du Prince, déroge aux édits royaux, et que, autrement, vous ne pouvez ni ne voulez enseigner ?
Les Pères. — Nous ne saurions le reconnaître en ces termes, mais seulement sous cette forme, à savoir que nous n'avons enseigné ni n'enseignons avec intention de nuire aux privilèges de l'université.
Fusco. — Quand donc laisserez- vous enfin l'université en repos }
Le p. de Schilder. — Le jour où l'université nous permettra enfin d'enseigner.
Fusco. — Eh bien, vous attendrez longtemps.
On était loin de la civilité des premiers propos. Il n'y avait plus qu'à se séparer. Les députés s'en retournèrent par eau à Bruxelles, comme ils étaient venus. Mais avant leur départ, ils prirent la sage précaution de laisser entre les mains d'un ami d'Anvers la relation des conférences. Très dévoué, l'ami s'engageait à faire observer, au premier avis, les édits sous peine d'amende ; entre-temps, il ferait du tapage, crierait à la fausseté et à l'astuce des Pères, et parviendrait à effrayer les parents.
Il n'eut guère à parler. De plus en plus, le bruit de toute l'affaire se répandait en ville.
Un vieux proverbe dit qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Les députés de l'université furent d'un sentiment différent. A Anvers, ils avaient esquivé Condé ; à Bruxelles, ils en appelèrent à son conseiller, le président Viole '. Cette justice leur est due, qu'ils avaient
I. Ce vieux frondeur, qui haranguait la populace de Paris sur le Pont-Neuf, quitte à en rire avec Condé à la Croix-du-Tiroir (Journal des j^uenes civiles^ t. Il, p. 241), paraît bien avoir joué dans toute Taffaire son rôle habituel de donneur de bonnes paroles. Il ne prenait rien au tragique. M^ le duc d'Aumale en a tracé ce joli portrait qui conviendrait plutôt à un parlementaire du xvni* siècle : € Aimable président qui n'avait rien d'austère I Brouillon, mobile, de peu de fond et de mérite médiocre, mais hardi, impétueux, peu considéré dans sa compagnie et cependant influent, s'imposant par sa suffisance. > Histoire des princes de Condé^ t. VI, p. 44.
mené le retour aussi vivement que l'aller. Le samedi i6 décembre, peu après minuit, ils étaient rentrés dans la capitale, et, le matin, ils faisaient au représentant de M. le Prince le récit des actes accomplis par eux à Anvers. La péroraison fut une charge à fond contre les ennemis héréditaires de Tuniversité.
Les députés avaient parlé en latin et non sans emphase. Viole répondit en français, avec une extrême honnêteté. € Je sais, dit-il, combien est répandue la renommée de l'illustre université de Louvain et combien aussi il est nécessaire d'assurer le maintien de ses privilèges ; leur conservation importe et à l'État et au pays tout entier. S. A. S. Mgr le Prince de Condé n'aime rien tant, après les armes, que les belles-lettres. Aussi jamais ne lui est-il venu à l'esprit d'aller contre les privilèges académiques, sur cette terre étrangère devenue la patrie de l'exilé et son refuge contre les détestables machinations de ses ennemis de France. Si la chose était au pouvoir du Prince, il protégerait, bien mieux, il augmenterait dans la mesure du possible les privilèges de Louvain. Jamais il n'a voulu que son fils eût à Anvers une foule de condisciples externes ; au contraire, s'il l'a envoyé là, c'est pour que, séparé des autres écoliers, il pût apprendre ses rudiments avec les jeunes scolastiques de la Compagnie. Il avait songé d'abord aux Jésuites de Louvain, ayant lui-même été élève de philosophie chez les Pères à Paris * ; il y a renoncé par délicatesse et pour éviter tout déplaisir à l'université. Mais afin que vous ajoutiez foi à mes paroles, je vous promets de solliciter pour vous, dès demain, une audience du Sérénissime Prince. Si S. A. préférait une autre voie, je vous rapporterais moi-même la réponse qu'il vous adresserait. >
L'audience eut lieu.
Les députés introduits par le président Viole, recommencèrent en présence de Condé l'exposé de leurs griefs et le couronnèrent par un panégyrique de Y Aima Mater, qui semble bien une tardive réponse au mot maladroit des Pères d'Anvers sur le prince de Condé à nul autre pareil. C'est l'Académie de Louvain, rappelèrent-ils finement, qui a formé jadis aux belles-lettres l'invincible empereur Charles-Quint, et il serait glorieux pour des princes étrangers d'imiter ce grand homme, à la fois grand roi et grand empereur. Aussi l'université offrait-elle ses très humbles services au Sérénissime Prince et à son fils, soit des maîtres pour les études du duc d'Enghien, soit une habitation digne de lui.
D'après le document de Louvain ^ Condé répondit conformément à toutes les assertions du président Viole, en y ajoutant toutefois qu'ayant appris que des camarades avaient été donnés pour émules à son fils, il demandait cette grâce à l'université ; il la recevrait de sa bienveillance comme un tel bienfait qu'il n'estimerait davantage aucun autre et qu'en toutes occasions il marquerait sa gratitude. Il jugeait possible et il
1 . Ce n'est pas à Paris que Condé fut élève des Jésuites, mais à Sainte-Marie de Bourges Le président Viole ne doutait de rien .