V. les Aiss. de Lentty t. XX, fol. 94 et suiv
Prince. Il fut sensible à cette marque de mon zèle et témoigna m'en savoir bon gré. Vingt-deux ans de plus, de fréquentes incommoditez, et beaucoup de réflexions sur les désagrémens de cette vie, et sur rimportance de l'autre, doivent avoir encore mieux disposé son cœur \ > Le Père Bergier, autre témoin oculaire, atteste aussi ce premier retour à Dieu de ce grand homme : € Sa vie n'a pas esté uniforme, je l'avoue ; le feu d une grande jeunesse enflée de succès, heureuse dans ses entreprises et appuyée dans ses égaremens par les flatteries de quelques lâches courtisans, mais non pas jusqu'à luy faire perdre lessentimens de la foy. Il en donna des marques dans la maladie qu'il eut à Paris au commencement de son mariage, en Allemagne au milieu de ses victoires, ei surtout à Gand, où feus V honneur de le voir se confesser et communier avec une dévotion qui donna de l'admiration à tout le monde '. >
Les Pays-Bas s'étaient émus comme la France.
Le 7 décembre. Don Juan d'Autriche, parti de Lille pour Gand, multipliait ses visites auprès de M. le Prince. Ces réceptions étaient signe que le malade se rétablissait. Le lo, un avis parvenait aux Relations véritables annonçant qu'il commençait en effet à se mieux porter Le gouverneur des Pays-Bas n'en prolongea pas moins sa présence et ses assiduités. Soit démonstration d'amitié de Son Altesse Sérénissime envers Son Altesse de Condé(tels étaient leurs titres officiels), soit plaisir d'assister aux curieuses fêtes nautiques — combat sur la glace à l'épée et au pistolet — que lui offrait « la confrérie des Bateliers et autres de ce peuple-là > — il prolongea son séjour jusqu'au 15 janvier (1658). M. le Prince, «entièrement guéri, > avait quitté cette magnifique abbaye de Saint- Pierre de Gand qui faillit être son tombeau, et il était rentré à Bruxelles deux jours plus tôt (dimanche 13 janvier) \
M. le Duc, resté moins longtemps que Don Juan aux côtés de son père, n'avait pourtant consenti à se séparer de lui qu'après l'avoir vu en pleine convalescence.
Le 27 décembre, de retour à Anvers, il écrivit à Marigny cette lettre aux accents d'une piété filiale simple et vraie. Il y mêle des désirs enfantins et pousse ses éternels soupirs pour la muse favorite.
D* An vers, le 27 décembre 1657.
J'ay attendu jusques à cette heure à vous faire response à cause que je vouloîs vous mettre touttafaict hors de peyne sur la maladie de Monsieur mon Père, et je vous assure que vous n'en devez plus avoir maintenant, car il y a plus de huict jours qu'il n'a plus de fiebvre, et mon retour en cette ville vous peut assés persuader qu'il n'y a plus rien à craindre, car vous pouvés bien croire que s'il y eût eu encore quelque espèce de danger, je ne me serois pas esloigné de luy. Cependant comme vous scavés que lorsque l'on a évité quelque grand danger, l'on en est plus guay après cela, il faut que vostre muse se resveille et qu'elle
I. Guitaut à Bergier, Epoisses, 15 août 1680. Archives du château d'Epoisses. Minute ou copie ancienne.
2 De Mofte Ludovici Borbonii^ p. 171. (Bibl. nat. Ln. 27, 4705). 3. Relations véritables^ 5, 12, 13 et 19 janvier 1658.
vienne icy me divertir de tout son mieux. Il n'y a rien qui le puisse mieux faire, si vous ne venés vous-mesmes icy ; mais comme les affaires ne vous permettent pas de faire ce petit voyage, il faut que je me contente des visites de vo3tre muse. Je luy feray le meilleur accueil que je pourray et je seray ravy si elle se plaist icy assés pour y revenir souvant. Comme je sçay que vous avés un très grand pouvoir sur elle, vous m'obligerés beaucoup si vous voulés l'obliger à faire ses visites un peu fréquentes. Je vousasseure qu'il ne se présentera aucune occasion que je ne vous tesmoigne la reconnoissance que j'en auray et que je suis à vous plus que personne.
Henry-Louis de Bourbon '.
Adresse : Pour Monsieur de Marigny, à Francfort.
Cette foîs, Marigny eût été cruel de résister. Sa muse ne fut pas inexorable ; elle lui inspira pour son petit Prince charmant une lettre rîmée du goût le plus délicat» et par endroits de la plus haute élévation de sentiments. Elle est intitulée : Estreines a Monseignevr
LE DVC d'AnGVIEN. L'aN 1658 ^
Le début en est alourdi par de solennelles périphrases : € Auguste sang de nos Monarques... plus que fils de Mars, Anguien ; > Marigny, écrivant de Francfort ^ prétend offrir ses vœux « en bon allemand > et faire des brindes ^ Mais, de ces vers moitié emphatiques, moitié ironiques, avec quelle légèreté toute française le poète retombe à la prose !
Cette Muse que vous appelez vostre bonne amye, a Thumeur assez enjoiiée au premier jour de TAn : et, si elle continue comme elle commance, V. A. S. n'aura pas sujet de luy reprocher que c'est une paresseuse. Il y a quelque temps qu'elle avoit dessein de réveiller la vostre, de qui elle est très-humble et très-respectueuse Servante, et de luy envoyer une Relation de la vie que Ton meine en cette Ville, en attendant qu'il plaise à Dieu, et à Messieurs les Électeurs d'y faire un Empereur. Mais la triste nouvelle de la maladie de Monseigneur le Prince, et l'extrême danger où se trouvoit S. A. Sérénissime, la firent tomber dans une létargie si profonde, que rien n'estoit capable de l'en faire revenir que l'heureuse et agréable nouvelle de sa guérison. Car enfin. Monseigneur, quand je n'aurois pas une vénération singulière pour sa Personne, quand je ne serois pas attaché à son service par des chaisnes très-fortes, il faudroit que je fusse ny bon François, ny amateur de la gloire de nostre siècle ; si la seule pensée d'une perte si considérable ne m'avoit mis dans une consternation estrange.
Cette dangereuse maladie, comment Tappellera-t-on et à quoi la comparera-t-on ? C'est une éclipse qui a fait subir ses effets à tous les corps politiques de l'Europe. Marigny revient ici au genre affecté qui lui convient si peu. C'est du Lefranc de Pompîgnan avant la lettre :
Ainsi quand le Soleil, dans son char radieux, Rend avec plus d'esclat sa route lumineuse, etc.
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