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A MONSEIGNEUR LE DUC D'ENGUIEN

Monseigneur,

Je ne sçaurois exprimer à V. A. Sér°^^ la joie que j*ay eue d'apprendre avec combien de gloire vous avez fait triompher vôtre philosophie de tous ceux qui l'ont attaquée^mais, Mooseigneur, il seroit bien malaisé que je peusse aussi vous dire le déplaisir que j'ay de n'avoir pas esté le témoin de vôtre triomphe, et de n'avoir pas augmenté le nombre de ceux que vous avez deffaits. Car enfin, Monseigneur, si j'eusse e-jté à Anvers, j'aurois tiré mon £rgû comme un Carabin de morale ou de Physique aussi bien qu'un autre, et quoy qu'il y ait bien longtemps que je n'ay battu le fer dans la salle des Catégories, je serois entré en lice avec autant de hardiesse qu'un Cordelier qui est en haleine, et qui fait tous les jours assaut contre un Ibernois. V. A. S. m'eût bourré dos et ventre, et moy j'eusse chanté avec plaisir vôtre victoire et dit de bon cœur

Magnaque dat nobis /an/us soîatia Victor,

Que je porte envie à ceux qui ont eu la satisfaction de veoir une légion de syllogismes so tis de toutes sortes de cloistres taillez en pièces pa^ un distinguo de Maison Royale : il me semble que je veoy traitter de haut en bas un Fapesmo Jacobin, un Frisesomorum Augustin, et un Camestres séculier ; il me semble que je vous vcoy démtsler sans peine de toutes les chicanes de l'eschole, et vous jouer de tout ce qui a coutume d'embarrasser les autres : enfin, Monseigneur, je m'imagine de veoir V. A. S. donnant de l'admiration et de l'estonnement à touts ses auditeurs. Pour moy, Monseigneur, tandis que vous vuidiez toutes les diffîcultez de la plus subtile philosophie, je vuidois touts les plus grands verres d'un buffet, car les Thèses que nous soutenons en ce pais-cy ne sont que Bacchiques, et si Tony mesle quelque chose de logique, ce n'est qu'en cette manière tenant un verre en chaque main et disant

Bonum est antecedenSf Ergo bonum est consequens :

Si celuy à qui l'on porte la santé pense se sauver en ne beuvant qu'une flûte et dire Transeat antecedens^ sed nego consequens^ c'est un Bacchicologicien déshonoré, tant on est rigoureux dans nos escholes d'Allemagne : qae d'actions semblables je raconterai à V. A. S. quand j'auray l'honne jr de la veoir, et que d'admiration elle aura de la science de M" nos Alaiires. Ces sortes de relations veulent estre accompagnées du geste, et elles n'ont pas toute leur grâce sur le papier; ayez donc s'il vous plaît la bonté de m'tn dispenser à présent, et soyez satisfait des autres nouvelles : je voudrois estre mieux informé que je ne suis afin de pouvoir contenter une curiosité comme la vôtre; mais, Monseigneur, je ne suis qu'un pauvre simple s|>eclateur qui vous raconte de bonne foy tout ce que je sçay; j'espère que vous me ferez la justice de croire que j'auray toute ma vie la mesme sincérité

pour tout ce qui regardera vôtre service, et que vous serez très persuadé que personne ne sera jamais ni plus véritablement ni plus inviolablement à V. A. Séx'^ que moy.

A Francfort, le 25 May 1658 ',

Marigny n'exagère rien dans ces pittoresques tableaux de mœurs qui remettent en mémoire les meilleures pages des Mémoires de Gramont, l'ambassadeur de France auprès de la diète. Et cela ne rappelle-t-il pas le fameux portrait de Jean-Philippe de Schônborn, l'électeur de Mayence qui < avoit très-bien fait ses études ^, brillait par sa « conversation gaie et libre, ne tenant rien du pédant », et qui surtout < étoit sobre dans ses repas, mais ne laissoit pas de boire autant qu'il étoit nécessaire pour être agréable à ses convives, qui ne se paient pas de médiocrité en ce pays-là, et pour lesquels il avoit la complaisance qui est indispensable en Allemagne, lorsqu'au lieu d'un compliment l'on ne veut pas faire une injure à ceux qu'on a conviés ? Il se mettoit régulièrement à table à midi, et n'en sortoit guère qu'à six heures du soir. Sa table étoit longue et de trente couverts. Il ne buvoit jamais que trois doigts de vin dans son verre, et buvoit régulièrement à la santé de tout ce qui étoit à sa table, puis passoit aux forestières (étrangers), qui alloient bien encore à une quarantaine d augmentation ; de sorte que, par une supputation assez juste, il se trouvoit qu'en ne buvant que trois doigts de vin à la fois, il ne sortoit jamais de table qu'il n'en eût six pintes dans le corps, le tout sans se décomposer jamais, ni sortir de son sang- froid... '. >

M. le Duc n'avait rien à envier aux pantagruéliques agapes des gens de la diète. Avant que Léopold I«*^ eût été enfin nommé empereur à Francfort (i8 juillet 1658), et que les électeurs, gorgés de vin et dor, eussent signé avec la France la Ligue du Rhin (16 août), le fils de Condé avait quitté Anvers pour se rendre à Bruxelles, et assister, le dimanche 2 juin, à la procession solennelle de Notre-Dame du Sablon. Les Relations véritables^ muettes sur la cérémonie religieuse, parlent d'un diner offert par le Magistrat dans la Maison de ville. Les convives étaient Charles 1 1 Stuart avec ses deux frères : le duc d'York, appelé à régner sous le nom de Jacques II, et le duc de Glocester, sitôt emporté par la mort^; le prince de Condé, le duc d'Enghien et le maréchal d'Hocquincourt. Ils furent traités < avec les respéts et la magnificence» que les Bruxellois se vantaient d'avoir « toujours bien sceu prattiquer à Tendroit des plus grands Princes et personnes de haute condition ^ >

C'est au milieu de cette capitale, flamande par le cœur et française par l'esprit, que Henry-Jules, rapproché désormais de Condé, va passer la fin de son exil. Auprès de Monsieur le Duc, ses deux précepteurs, les PP.

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