Duc de Bourbon à Condé, 19 octobre 1682, s. l P. C
plaindre de son application jusqu'à présent, > écrit du Rosel à Condé le 2 1. L'émulation y aide beaucoup, tenue en haleine par de fréquentes disputes publiques. Cet exercice de la dispute, parfois si peu profitable, stérilisé qu'il est par le mécanisme de la routine, retrouvait en effet son utilité sous la direction consciencieuse et éclairée du P. Martineau, l'homme du monde le plus ennemi des pratiques artificielles et des vains combats de paroles. Nous avons pu lire dans le Cours manuscrit du duc de Bourbon les règles sages et précises que le régent de logique imposait à ses écoliers et dont voici la substance :
Avant tout, Martineau justifie l'emploi de la méthode. Sa croyance en l'efficacité de ces discussions orales repose sur les divers avantages qu'elle présente. Ce choc des opinions aiguise les esprits, comme deux fers s'affilent en se croisant ; il habitue à l'exact discernement du vrai et du faux, met sur la voie des arguments pour et contre ; enfin il force à élucider des notions enveloppées de vagues ténèbres et d'apparentes confusions. Mais, s'il proclame les avantages de cette escrime intellectuelle, il est trop loyal pour en taire les inconvénients, et il cherche à les conjurer. Dans la fièvre de la lutte ( concertattonis œstu)^ ne court-on pas le danger de se laisser entraîner hors de la question, de troubler la marche indiquée et de poursuivre la victoire plutôt que la vérité } La recherche de la juste solution le cède au plaisir d'étaler son bel esprit.
Pour remède à ces défauts, le P. Martineau interdit les arguments captieux, bons seulement à jeter de la poudre aux yeux et à donner le change ; il met en garde contre l'opiniâtreté à défendre une proposition démontrée fausse, comme si, dit-il, il était honteux de renoncer à une erreur.
Mais, d'abord, que le sujet soit bien connu et de Yargumentant et du répondant, et que tous deux sachent sur quoi ils discutent. Cette condition indispensable dans la controverse est pourtant celle qui manque le plus souvent ; le professeur expérimenté le déplore et signale les embarras au milieu desquels il a vu tant de fois les combattants s'embrouiller et se perdre, pour arriver finalement à constater de part et d'autre, après beaucoup de bruit pour rien, qu'on ne s'était pas compris au préalable.
A l'horreur des cris en l'air et des clameurs en pure perte, Martineau joint un sensible dégoût des manques habituels d'urbanité et de courtoisie. Pour ce régent de bon ton et de bonne société, la philosophie est encore une classe d'humanité, et rien n'est si indigne d'un honnête homme (homine libérait) que de chercher à triompher aux dépens du vrai, ou de prétendre à la victoire par la violence des invective^ plutôt que par le poids des raisons.
Celui qui joue le rôle d'assaillant doit proposer son argument en termes clairs et brefs, sans rien apporter d'étranger au débat. Serait-ce de bonne guerre de faire aux logiciens des difficultés puisées aux parties suivantes
de la philosophie, et de se servir contre Jes physiciens d'arguments tirés de la théologie ?
Celui qui joue le rôle de soutenant doit répéter en entier l'argument forgé contre lui, ensuite tâcher de le démonter pièce à pièce. Il revient à la première proposition, et, s'il y découvre quelque chose de faux, il le nie ; quelque chose de vrai, il l'accorde ; quelque chose d'obscur et d'équivoque, il le distingue ; quelque chose pris en dehors du sujet, il se sert de celte expression, d'une latinité douteuse et offensive de l'oreille cicéronienne du P. Martineau : transeat. Par là, il fera entendre que, juste ou non, l'objection n'a pas trait à la question.
Le tenant de ces luttes prolongées doit avoir l'élémentaire prudence de ménager ses ressources. Si dès le début de la dispute il jette à la tête de l'agresseur tous ses moyens de défense, deux conséquences se produiront, également fâcheuses, l'une pour lui, l'autre pour les assistants. La première est qu'il parafera réciter sa leçon de mémoire ; la deuxième, qu'au cours de la dispute il sera plus d'une fois obligé de revenir à ce qu'il aura exposé au commencement : grave ennui pour les auditeurs.
Ne pas se payer de mots ni de formules. Ce n'est pas tout d'avoir répondu par un nego^ un concedo, voire un distinguo. La distinction manque-t elle d'évidence et demande- t-elle explication, le défendant a le devoir de définir, puis d'appliquer sa définition à toutes les parties de la division établie.
Rétorquer est encore préférable. Heureux qui, saisissant dans le principe même de son adversaire un élément de conclusion contre lui, parvient à lui arracher l'aveu de son erreur ou bien le contraint à se retrancher derrière quelque distinction pour l'en déloger.
\J instance n'est pas d'un moindre secours.
Telles sont les recommandations théoriques faites par le P. Martineau à ses élèves ; mais aucune ne vaut, dans sa pensée, la pratique et l'exercice de l'argumentation.
Non seulement il fait paraître le duc de Bourbon en classe dans les répétitions du jour ou de la semaine et dans les séances solennelles, il va le relancer encore à son hôtel ; il lui conduit au Petit-Luxembourg des « petits frères philosophes » ou scolastiques de la Compagnie, pour rompre des lances avec lui. Le noble écolier se fût sans doute passé de l'honneur de leur visite, mais il eût été bien sot de n'en point profiter. Quoi de plus capable d'élever le niveau des discussions que ce mélange presque perpétuel des jeunes religieux destinés à l'enseignement et des simples logiciens ' } Ainsi Condé, enfant, s'était trouvé en contact à Bourges avec un scolasticat de philosophie et de théologie : et le duc
I. < Nous espérons (jue l'exercice et le chagrin que lui a donné depuis trois jours quelqu'un des écoliers de logique aideront à entretenir l'ardeur. Mgr le duc de Bourbon disputa (lundi 19 octobre) contre le petit Amelot. Celui-ci fut un peu embarrassé et ne laissa pas pourtant de se vanter au fils de M. de La Motte qu'il avait mis dans le sac, comme ils disent, Mgr le duc de Bourbon. > Du Rosel à Condé. Paris, 21 octobre 1682. P. C.
Le graod Condé. i3
d'Enghien, à Anvers, avait failli n'avoir d'autres compagnons de classe que des Jésuites. Rien n'était moins étranger aux enfants de qualité d'alors que les fortes études scolastiques, et rien aussi ne leur était plus accessible. Tous les élèves» pensionnaires ou externes, qui abordaient ces matières, nouvelles pour eux, étaient encadrés par les < petits frères > en soutane, vétérans la plupart et repassant des traités qu'ils avaient déjà défrichés dans leur temps de collège ou de scolasticat, que plusieurs même possédaient à fond \
Aux exercices oraux, si utiles dans ces conditions, s'ajoutait, parmi les obligations de l'écolier, la confection d'un résumé des cours *. En effet, le régent dictait au moins pendant une partie de la classe, et ces notes étaient, au retour, à rédiger et à transcrire. Dure corvée, à laquelle les élèves riches trouvaient moyen d'échapper. Un siècle plus tôt, saint Louis de Gonzague, réduit, au Collège Romain, à la même servitude, adressait à sa mère des demandes d'argent pour frais de copistes. Louis de Bourbon, qui suivait de loin le patron de la jeunesse dans la voie de la sainteté, l'imitait de près en ceci. Le 28 décembre 1684, selon le certificat du P. Alleaume, M. le Prince ordonna de payer € au nommé Gaillard, la somme de 220 livres pour avoir écrit pendant deux ans les cours de philosophie pour Mgr le duc de Bourbon ^ > C'est ce Cours, revêtu, à l'époque, d'une chemise rouge en maroquin du Levant frappée aux armes de Condé, que nous avons eu la bonne fortune d'examiner aux archives de Chantilly ^ Tout document faisait défaut jusqu'ici sur l'enseignement philosophique du P. Martineau ; on peut désormais l'étudier sur pièces. Ce régent, hâtons-nous de lui rendre cette justice, dictait, mais ne dictait pas une grande quantité de matière. Le résumé existant parait fort peu succinct ; or il n'est pas considérable. Gaillard avait pourtant intètêt à abréger le moins possible ses écritures. Mais Martineau de son côté visait plus à la qualité qu'à l'abondance et préférait s'étendre en profondeur plutôt qu'en superficie. Nous allons nous en convaincre en rapportant ses propres principes d'enseignement
La méthode synthétique doit être, de l'avis commun auquel il se range, plus souvent employée que l'analytique, la facilité étant plus grande pour passer du général au particulier et du simple au composé, que l'inverse. Comme les espèces, continue-t-il, ne peuvent être connues que par le genre, on aurait constamment à revenir en arrière dans l'explication des espèces, si elle n'était précédée de la définition des genres.