I. Comptes de. Vannée i68jy fol. 94, n° iio
n'a guère lieu d'être plus satisfait : € La géographie» la sphère et autres études semblables ne font nulle peine ; mais dès qu'il faut penser avec une application exacte et qui demande de la réflexion, c'est ce qui nous désole. >
Un peu de consolation vint au début de l'année de logique ( 1682-83). On n'est pas mécontent de lui pour ce qui regarde la carte. Cette étude marche assez bien et ce qu'il a appris, le Prince le retient.
Jusqu'où allait cette géographie et que comprenait le programme ? Il ne semble pas qu'il renfermât autre chose que la description particulière des Etats européens. Les pays limitrophes de la France ont la préférence, surtout les pays actuellement en guerre avec nous. On met sous les yeux du Prince les cartes du théâtre des opérations ; un nommé Henry en dessine une pour lui : € Nous l'avons étudiée aujourd'huy et nous avons cherché les endroits dont on parle présentement soit en Flandres, soit en Espagne. > La date de cette lettre est significative. Ce jour même (10 novembre 1683), Dixmude se rendait à nos troupes ; déjà Courtrai, assiégé par le maréchal d'Humières, avait capitulé. Créqui allait bombarder Luxembourg. Par un singulier phénomène souvent reproduit depuis, ces belliqueuses représailles n'empêchaient pas qu'on ne fût officiellement en pleine paix ; c'était une manière de rappeler nos voisins à l'observation plus exacte des derniers traités qu'on prétendait violés.
Une complication pouvait surgir d'un moment à l'autre. Le duc d'Enghien songe à toute éventualité et son attention se trouve ramenée aux études géographiques de son fils. Le 14 novembre, il l'interroge lui-même et les réponses ne sont pas mauvaises. Parallèlement aux Flandres, Louis de Bourbon étudie l'Allemagne. Tous les jours du mois, il en répète les « villes», — c'est bien la pensée de la guerre, et de la guerre de sièges si chère à Louis XIV, qui inspire cette méthode. De fait, les atlas de cette époque ne représentent guère que des places fortes, des abbayes et des villages ; la configuration physique du sol est à peine ou mal tracée. On revoit donc assidûment les villes, et il le faut bien, car < sans les répétitions fréquentes sur la carte... on en oublieroit une partie... Nous ne passons point de jour sans examiner ce que l'on doit retenir de la carte. » Madame la Duchesse elle-même s'y intéresse ; on lui en rend compte et elle parait contente. Cette ardeur universelle continue tout janvier 1684.
A la géographie proprement dite se rattachait aussi la 5/^r^. Ce qu'on désignait sous ce terme un peu vague, ou sous le nom plus précis de sphère terrestre^ était un ensemble de questions moitié astronomiques, moitié physiques, telles que la place de la terre, sa forme, sa grandeur, son immobilité ou son mouvement, sa description. Avec la géographie ce fut pour le duc de Bourbon, dès sa rhétorique, un amusement auquel il se prêta non sans plaisir. Cette science, regardée comme récréative dès le temps d'Aristote, scientia pœrorum, était encore trop peu
compliquée au dix-septième siècle pour avoir entièrement dépouillé son caractère de puérile distraction.
Commença- 1- il vers la même époque, ou seulement en philosophie et à la veille de sortir du collège, une étude du même genre et qui rentrerait aujourd'hui dans les leçons de choses, mais qui d'ailleurs n'y figure pas et a été, croyons-nous, totalement abandonnée : F Architecture civile et militaire ? On l'enseignait alors chez les Jésuites, soit en classe, soit aux répétitions du soir. Le professeur de rhétorique de Condé à Bourges, devenu le grand adversaire de Descartes au collège de Clermont, le P. Pierre Bourdin, y avait rédigé, vingt-cinq ans plus tôt, toute une série de ces manuels : Le Dessein, ov la Perspective militaire. Pièce très facile et très nécessaire à tous ceux qui désirent de pratiquer F Art et fortifier^ (1655) ; — L'Architecture militaire, ov fart de fortifier les places régvlières et irrégvlières. Expliqué, Pratiqué et Démontré cCvne façon facile et agréable. Au^c un abrégé de la pratique de la Géométrie militaire (1655) ; — enfin un Cours de mcUhématiqve (1661), dédié à la noblesse et renfermant les sciences accessoires de l'art de la guerre ou de la fortification. En même temps, la première partie du grand ouvrage de Perspective pratique composé par le Frère Jean du Breuil pour Condé lui-même, alors duc d'Enghien, continuait à reparaître augmentée d'un Traité de perspective militaire (1679), sans faire tort à \Art de fortifier, de défendre et d'attaquer les places, suivant les méthodes Françoises, Hollandoises. Italiennes et Espagnoles, du P. François Milliet de Châles (1677). Châles, ancien missionnaire de Turquie, avait été nommé à son retour, par Louis XIV, professeur d'hydrographie à Marseille. Ses succès ne découragèrent pas le Jésuite Pierre Ango, qui publiait à Moulins, en 1679, une Pratique générale des fortifications pour les tracer sur le papier et stirle terrain, sans avoir égard à aucune méthode particulière. Mais ce ne fut aucun de ces traités que le duc de Bourbon parait avoir eu entre les mains ; il étudia dans un gros ouvrage qui sans doute avait fait oublier ceux-là, ne fût-ce que par son titre pompeux de Travaux de Mars. L'auteur, un ingénieur des camps et armées du Portugal, nommé Allain Manesson-Mallet, en avait offert la première édition à Louis XIV en 167 1, étant présenté lui-même à Sa Majesté par Turenne ; et le roi l'avait reçu, au rapport de la Gazette, € avec tout l'agrément imaginable. :^
Dans notre tableau de la vie du collège, nous aurions l'air de ne présenter que les ombres et les points noirs, si, après avoir fait corriger à nos lecteurs les thèmes du duc de Bourbon et assisté à ses leçons d'accessoires, nous n'éclairions cette peinture un peu sombre et d'aspect monotone, du rayon de joie innocente et de saine gaieté qu'y mettaient ses plaisirs d'écolier. Les règlements de l'externat favorisaient ces bienfaisantes alternances entre le travail et le repos, la réclusion et le mouvement, et l'on trouverait dans la correspondance des gouverneurs Deschamps et du Bouchet la matière de tout un chapitre sur ce sujet.
LOGIQUB ET PHYSIQUE. 287
Nous nous bornerons à glaner quelques traits dans les lettres des PP. AUeaume et du Rosel, notre source habituelle.
Adroit naturellement à tous les exercices du corps, Louis de Bourbon s'éprit de bonne heure pour la chasse. Il n a point encore ses onze ans, quand il tue son premier lapin, à dix ou douze pas, dans le jardin du Petit- Luxembourg. La même année, à Chantilly, pour l'ouverture des grandes vacances, il se console de son prix manqué en quatrième par un coup de fusil qui atteint huit perdreaux. A Paris, dans le fort de l'hiver, il se rabat sur de vils moineaux qu'il va chercher en carrosse.
Sans pitié envers les malheureux oiseaux, il est généreux de sa chasse et de celle d'autrui. A l'occasion des Enigmes de seconde, il offre ses présents au P. de La Baune, son régent, et au Père préfet : « On ne parle au collège que des libéralités des Princes. On y fait la meilleure chère du monde. > Tout n'avait pas été cependant au mieux dans le meilleur des établissements scolaires, mais dans la dernière des institutions culinaires. Les cuisiniers de la maison de la rue Saint-Jacques, habitués à n'apprêter que des viandes communes, massacrèrent la venaison envoyée de Chantilly. L'allégresse générale y trouva son compte ; les poètes de l'école relevèrent les sauces insipides et les rôtis desséchés en servant après coup aux convives le ragoût, non d'un sonnet, mais de plusieurs épigrammes, assaisonnées de sel plus ou moins attique. Commire donna la parole à un aper vaticinans ; Vavasseur compara les mœurs relativement douces de l'animal dans la forêt à l'atrocité de ses perfidies dans le plat. La lettre du P. Talon contant l'aventure à Condé vaut bien ces «pièces d'esprit» tant louées du duc d'Enghien : « Nos pauvres Ecuyers de cuisine ont sué sang et eau pour faire des ragoûtz de toute sorte de couleurs ; je ne crois pas que personne se soit jamais avisé d'en faire de semblables, ne croyant pas aussy que le bonhomme Ovide ait jamais fait plus de métamorphoses qu'en ont fait nos cuisiniers avec nostre sanglier et nos deux biches. Ce qui m'obligea de dire, il y a quelques jours, à quelques-uns de nos Messieurs qui me demandoient de bonne foi ce qu'ils avoient mangé, qu'en vérité je ne le sçavois pas moy-mesme, mais que cela valoit bien leur bœuf et leur mouton.
> Mais, mon Dieu, me dit l'un de nos doctes, qu'est-ce que cela, car ce n'est ny biche, n'y sanglier. » — < C'est donc, leur répliquay-je, la matière première qui n'est ny quid, ni quale, ny quantum, sed subjectum horum ofnnium, » De quoy mon Docteur, qui se pique d'estre grand philosophe, me parut si content qu'il me pria de luy faire servir souvent des matières de cette sorte. > Condé était trop bon pour s'y refuser. Lorsque, le 2 février 1683, le P. de La Baune prononça solennellement les derniers vœux, cette < feste des secondes nopces > de sa vie religieuse fut rehaussée à table par le gibier de M. le Prince et présidée, à son défaut et au défaut du duc d'Enghien, par son ancien élève le duc de Bourbon devenu logicien. La relation de cette fête unique alla jusqu'à Rome.
Si giboyeux que fussent les bois de Chantilly, ils avaient le tort d'être à deux relais de Paris. Saint-Maur, au contraire, était situé dans la banlieue. Ce château rappelait -il trop à Condé ses bouderies de la Fronde ? Lui paraissait-il trop voisin du donjon de Vincennes, comme aux yeux de Louis XIV les clochers de Saint- Denis étaient trop visibles de Saint-Germain ? Gourville lui en avait demandé la capitainerie en 1673 et en avait reçu de lui la jouissance. L'ancien laquais de La Rochefoucauld, maintenant intendant de la maison de Condé et grand seigneur lui-même, s y livra à de folles dépenses en moulins élévatoires, fontaines, réservoirs et jets d'eau, dont l'un était le plus beau qu'on eût encore vu. Il recevait M^^ La Fayette, l'auteur de la Princesse de Clèves, et aussi l'auteur des Maximes. Là on tenait des discussions philosophiques et Despréaux lisait son Art poétique.
Le duc de Bourbon, en dehors de Pâques et des grandes vacances, aimait à y prendre ses congés. Rien de plus agréable que d'aller au milieu de ce parc et de ces prairies « courir un lièvre entre deux ondées >, le dimanche de Carnaval, ou simplement de s'y promener par une belle après-diner de fin mai, pour ne rentrer à Paris que < sur les neuf heures du soir >. Plus fidèle observateur des jours de fêtes que nos modernes Parisiens, à la Pentecôte il ne sort pas: même avant sa première Communion, il se confesse le matin, entend le sermon l'aprèsmidi et le lendemain seulement, toutes ses dévotions accomplies, il file joyeux à Saint- Mandé, < où il s'est bien diverti, écrit le Père, et a beaucoup chassé. » Le 22 juin 1681, tandis que les Pères du collège de Clermont sont victimes de leurs cuisiniers improvisés, le Prince est allé sagement se faire « traiter > par Gourville. Homme aimable et sachant également frayer avec les petits et les grands, les Jésuites et leurs écoliers, ce singulier personnage a le don de charmer tous ses visiteurs. Le duc de Bourbon profite de son humeur hospitalière pour amener des camarades, M. de Lamoignon et l'abbé de Marillac.
Ce même goût de la société lui rend particulièrement cher son congé d'été à la maison de campagne du collège de Clermont, près le village de Gentilly. Une année, il y va collationner, et, de là, souper à Fssy. Cette double course, assez longue, il la fait à cheval. Une autre année, il sacrifie, pour répondre à une semblable invitation, une partie projetée à Saint- Maur. « J'aime beaucoup mieux aller à Gentilly, répond-il au P. de Champs le priant de la part des Pères de leur faire l'honneur d'y venir, et j'irai. » On y mena, pour lui tenir compagnie, la fleur des enfants de qualité du pensionnat.
Ces « petits voyages » avaient bien leurs revers. On se mettait à son devoir d'avance pour être là-bas plus libre ; quelquefois même on travaillait sur place à Saint- Maur ; mais le plaisir de s'ébattre au soleil du printemps faisait vite oublier les préoccupations scolaires. On ne rentrait pas toujours la veille au soir ; une fois, on a remis à la dernière heure et l'on n'est de retour le matin à Paris que pour se rendre en
classe, sans même passer par Thôtel. Quels thèmes y rapporte- t-on et dans quel état se présente-t-on au régent ! Tous les exercices s'en ressentent ; on a < Tesprit extrêmement dissipé et incapable de penser à rien. » Il faut deux jours pour commencer à se remettre et pour retrouver son ancienne application. Le P. Alleaume se fâche : <L Monseigneur, si S. A. S. (le prince de Condé) apprend que vous étudiez mal après les divertissements, vous êtes en danger de n'en avoir guère. :^ Aller à Saint-Maur devint une vraie récompense ; lorsque Ton savait que Louis de Bourbon devait s'y rendre, c'était assez pour conclure qu'il l'avait bien mérité.
Les impressions d'enfance persistent souvent la vie entière, imposant à l'homme fait ses goûts et ses préférences. Quinze ans plus tard (1697), le duc de Bourbon, duc d'Enghien depuis 1686, rachètera à Gourville son usufruit et fera agrandir les parterres où, jeune homme, il s'enfuyait si gaiement loin du pays latin. Mais alors Chantilly appartiendra à Henry- Jules son père ; le grand Condé n'y sera plus.
L« grand Coodtf.
tfE nom qui vieot de se représenter à notre plume nous indique assez quel est l'épilogue naturel de ce volume. Nous ne saunons mieux le fermer que sur les dernières ; années du héros qui en a rempli les premières pages : Condé.
Ayant raconté en tant de détails les études remarquables et la pieuse adolescence de Louis de Bourbon à Bourges, à Dijon, à Paris, puis son retour à Dieu dans son exil de Gand, nous aurions dû, pour être logique avec l'évolution intime des faits, rapporter en terminant les efforts tentés vers i6So afin de le rapprocher de la pratique des sacrements, puis son admirable conversion arrivée près de deux ans avant sa mort.
Nous pensons que la relation de sa fin chrétienne suffira à montrer quelles profondes racines la foi avait jetées en son âme et dans quel sol fécond elle avait germé. Aucun tableau plus idéal ne pourrait clore cette étude oîx lui, toujours lui, tantôt écolier, tantôt éducateur de son fils et de son petit-fils, nous a retenus et captivés.
Depuis sa retraite à Chantilly, la vie de Condé n'avait guère été qu'une lutte intermittente avec la douleur physique, le combat d'une àme supérieure contre les approches prématurées de la vieillesse et les menaces d'un brusque dénouement. Libre d'esprit et maître de toutes ses facultés, dans un corps frêle de tempérament et de bonne heure brisé par les excessifs travaux de la guerre, il réalisait, au milieu de ses infirmités vaillamment supportées, le mot de Bossuet sur l'héroïque vaincu de Rocroi, soutenant soi-même et les autres par la vertu guerrière qui l'animait. Cependant l'épuisement s'était accru ; l'ardeur morale subsistait seule et ce fut elle qui le tua.
Un jour de décembre i6S6, il apprend que sa petite-fille, la duchesse de Bourbon, est atteinte à Fontainebleau de la petite vérole. Aussitôt il quitte Chantilly pour porter à sa famille les consolations de sa présence et les sages conseils de son expérience. Il n'y a que soi qu'il oublie et il tombe victime de son imprudence inspirée par le dévouement. Après