LA FIN DU GRAND CONDÉ
quelques alternatives de crainte et d'espoir, le mal fit d'inquiétants progrès : « Mais ny a-t-il point de danger ? demande-t-il au médecin ; ne le dissimulez pas, > Avec une rare franchise, Morin, son docteur, lui avoue qu'il est temps de songer aux derniers sacrements. « Voilà parler^ » reprend le malade, et il donne ordre au P. Bergier de mander en toute hâte, de Paris, le P. Etienne de Champs, son confesseur. En attendant son arrivée, il murmurait, les yeux au Ciel et les mains jointes, de touchantes prières : « Mon Dieu, vous le voulez ; votre volonté soit faite ; j'accepte de bon cœur tout ce qu'il vous plaira faire de moi. Non sicut ego volo, sed sicut tu ; » ou bien, se tournant vers son intendant : < Eh bien, Gourville, mon ami, il faut nous séparer. » Prières ou adieux, toutes ces paroles étaient prononcées avec une tranquillité parfaite. Le Prince songeait à tout et à tous. Il exprima le désir de voir son fils le duc d'Enghien, retenu à la cour, et son neveu le prince de Conti, mais refusa de faire venir le duc de Bourbon son petit-fils et l'unique rejeton de sa race. A Madame la Princesse, depuis longtemps séparée de lui et confinée à Châteauroux, il écrivit de sa main une lettre pleine de bonté et de pardon. Il mettait ordre aussi à ses propres affaires, insistait pour que Ton bâtit une église paroissiale à Chantilly, vœu qui fut religieusement exécuté peu après lui, et dictait pour Louis XIV une admirable lettre, mélange du plus noble respect envers « le plus grand Roi de la terre, > et du plus sincère regret de ses manquements de fidélité du temps de la Fronde, égarements qu'il croyait n'avoir pas assez réparés par tant de marques glorieuses d'attachement et de zèle. Avec une affection presque paternelle, il sollicitait la grâce de son neveu Conti. Louis XIV le prévint, et, avant même la lettre reçue, il la lui expédia. Ce fut Enghien qui l'apporta.
Mais au-dessus des Majestés d'ici-bas, Condé le savait et le croyait, règne la Majesté divine. En règle désormais avec son souverain, il ne songea plus qu'à son Dieu. Rien de précipité dans la manière calme et sereine avec laquelle il accomplit ses devoirs de chrétien à cette heure suprême. Rien d'affecté ; tout fut simple et vrai. Le mardi soir, lo décembre, le P. Bergier avait quitté pour quelque temps le malade ; le mercredi, à une heure du matin, Condé, se sentant plus faible et ne voyant pas venir le P. de Champs, le rappela : « Il faut que vous me confessiez.... je veux recevoir Notre-Seigneur, et le plus tost que je pourrai, afin qu'ayant plus de force et plus de connoissance, je puisse mieux accomplir une action si importante '. > Il fit l'aveu de ses fautes, reçut le Viatique et l'absolution du curé, puis communia de sa main et demanda pardon pour avoir mal édifié, par ses paroles et ses exemples, son prochain, ses domestiques et ses amis. Tous les assistants fondaient en larmes ; on le pria de dire s'il ne désirait point l' Extrême-Onction : < Trh volontiers,
I. Nous avons suivi uniquement ici la relation du P. Bergier intitulée : La Mort de Louis de Bourbon, Prince de Condé (1689), réimprimée par le P. A. Carayon, t. XXI II, p. 163, de ses Documents inédits concernant la Compagnie de Jésus.