‹ Trois éducations princières au dix-septième siécleChapitre 25 sur 181 · ÉLÈVE ET ACTEUR · texte numérisé non relu

ÉLÈVE ET ACTEUR

et des Bollandistes ' comme d'une authenticité douteuse, au moins dans sa dernière forme, le dramaturge de Sainte-Marie ajoute un peu de merveilleux et beaucoup de péripéties nées du jeu même des passions.

La scène se passe au pays des Scythes, dans la cité des Almiridiens, ville que les géographes modernes n'ont pu identifier. Le jeune Astion, fils d'Alexandre, prince des Arimaspes, a été élevé loin des délices de la cour paternelle. Tout jeune, sa piété, victorieuse des attraits du monde, l'a poussé au désert. Là, accompagné de son fidèle gouverneur Epictète, il couvre la pratique de la religion chrétienne des dehors de la philosophie. Mais il lui est plus facile de cacher sa naissance que sa foi. Il vit sous Dioclétien, et bientôt une horrible persécution est excitée par Alexandre lui-même, qui persuade au préfet romain Latronianus de sévir contre les chrétiens. Ils sont tous recherchés et jetés aux fers. Le vieillard Epictète comparait le premier. Après lui s'avance Astion, le royal adolescent, âme et héros de la pièce, représenté par le duc d'Enghien. Sa fierté se rit des juges, et déjà, se croyant exaucé dans ses souhaits les plus ardents, il encourage au suprême combat son âme avide de mourir, lorsqu* Alexandre, qui court le monde à la poursuite de son fils disparu, arrive inopinément au tribunal. Sa joie éclate en retrouvant son Astion, et son désespoir en le retrouvant chrétien. Il se jette aux pieds du préfet pour demander la grâce de son enfant, à la condition, qu'il suppose facile, de le ramener au culte des idoles. Alors, laissé seul avec Astion, Alexandre emploie, afin de le fléchir, tous les moyens au pouvoir de la nature et du démon : larmes et prières, sarcasmes et magie. Un magicien, qui a contrefait le visage d'Epictète, feint d'avoir renoncé au Christ, et invite Astion à l'imiter. Astion, indigné de l'infamie de son gouverneur, résiste à ses discours insidieux, et, plein d'horreur pour une liberté achetée au prix de l'honneur, il rentre joyeusement dans son cachot.

Nouvelle comparution devant Latronianus. Astion, pour avoir refusé d'offrir aux dieux l'encens mis dans sa main, est condamné au bûcher. Une source merveilleuse jaillit des flammes et rafraîchit le saint martyr. A la vue du miracle, la fureur de Latronianus ne connaît plus de bornes, et il charge le propréteur Vigilantius d'essayer sur le patient les plus affreux supplices. Un second prodige convertit ce bourreau. Epictète et Astion se rencontrent ; ils s'expliquent. Eclairés sur le stratagème qui les a séparés l'un de l'autre, tous deux confessent généreusement IcChrist.

En tombant décapité, Astion a triomphé à la fois de la cruauté du tyran Latronianus, entraîné aux enfers par les furies, et de la douleur de son père Alexandre, éclairé par une apparition céleste. Cette conversion du roi des Arimaspes couronne le cinquième acte. Dans ce personnage, en qui l'auteur avait analysé sous toutes ses formes l'amour paternel avec sa sensibilité et ses émotions, décrivant à plaisir sa lutte intérieure entre l'amour pour son fils et ce qu'il croit le devoir, nul doute

I. Acta SS^ juillet, tome II ; Acta SS, EpictiH presbyteri et AsHonis monoM (fête le 8 juillet).

que les spectateurs n'aient reconnu et acclamé plus d'une fois Henri II de Bourbon-Condé, le plus aimant et le plus vigilant des pères.

Le public dut goûter aussi la richesse et le déploiement d'une mise en scène qui comportait près de quarante personnages. Nous les reproduisons tous ici avec leur nom et leur lieu d'origine. Aucun autre document ne nous a appris les noms des camarades de classe du grand Condé; parvtnt-on à en découvrir encore *, aucun n'effacera la leçon d'égalité qui se dégage du mélange de tant de noms, de provinces diverses et de toute condition.

AsTiON LOUIS DE BOURBON, duc d'Enghien.

EpicTÈTE,compagnond'Astionetmartyr René de Mailly, de Picardie. Alexandre, père d'Astion .... François Simon, de Bourges, ViGiLANTius,propréteurdesAlmiridiens Jacques Duval de Bonneval, d€ Normandie,

Un ange Biaise du Boisbreil, de Limoges,

Areophilus \ / Jean de Monstrœil, de Paris.

Clius 1 [ Henri Labbe, de Bourges,

Flavius / \ Charles Riglet, de Bourges,

Agapitus (Nobles enfants chrétiens ] Jean Drouet, de Bourges,

Chrysanthus [ ] Pierre Baraton, d* Yssoudun.

Eugenes i I Henri Poncher, de Paris.

Amyntas ] [ Louis de la Lustière, de Bourges.

Argirocomus / \ François Math eau, de Bourges,

LatronianiuSj préfet de Scythie. . . Claude Deschamps, de Montluçon, Ariabignes \ ( Paul Agard, de Bourges.

Razates [ | François Cocquelin, de Paris,

Atamantus ) ( Louis Pinson, de Bourges.

Le faux Epictèie, magicien .... René de Mailly, de Picardie,

L'oracle de Mars. Charles de Saint-Fargeol, du Bourbonnais,

Deiphobe, fiamine de Mars .... Jean Girard, d* Yssoudun,

Un aruspice Pierre Quillon, de Châtillon,

Un pope Louis Pinson, de Bourges,

Eulalius \ / Henri Poncher, de Paris.

Talaus J ( Henri Labbe, de Bourges,

Asterius 1 \ Jean Drouet, de Bourges,

Climenes [ ) Jean de Monstrœil, de Paris,

Diophites j \ Charles Riglet, de Bourges.

Phlogius I I Louis de la Lustière, de Bourges,

Cleon J I Pierre Baraton, d* Yssoudun.

Euphemius / l François Matheau, de Bourges,

Batanes, centurion Charles de Saint-Fargeol, du Bourbonnais,

Puzites, geôlier . • Jean Magistry, de Guéret,

Phlebotomes, garde du prétoire . . . Antoine Rubion, de Bourgs,

Louis Pinson, de Bourges.

f UHIES \ Jean Magistry, de Guèret,

Pierre Quillon, de Châtillon \

1. Georges Filsjean, d' A vallon, est cité comme € un des écoliers que Condé avait pris autrefois à Bourges pour les attacher à sa personne. Il le fit capitaine de ses^ardes. > Baudoin, Ancien hôtel de Condé^ p. 131.

2. Il est à remarquer que les acteurs sont moins nombreux que les rôles. Plusieurs faisaient double personnage, et donnaient, en outre, quelque prologue : le prologue général était lu par Paul Agard ; les cinq prologues particuliers furent dits par Biaise du Boisbreil» Louis de la Lustière, Jean Drouët, Jean de Monstrœil et Charles de Saint-Fargeol.

JÊLÈVK KT ACTEUR. 31

Quel fut le succès d'Enghien? II est probable que le Duc ne réalisa pas seulement, aux yeux de son père» ces antithèses prophétiques de son compliment : € Mes supplices feront les délices de votre affection ; mes ^ larmes, votre joie ; mes sanglots exciteront votre applaudissement '• > Toute l'assistance dut être enlevée, comme naguère au Hyacinthus liberatus.

Mais, derrière ce résultat extérieur, où Tamour filial et l'amour paternel, peut-être aussi Tamour-propre, trouvaient leur compte, à côté de l'avantage plus relçvé de faire pénétrer dans l'âme du jeune Prince, et, par lui, dans le cœur de tout un auditoire d'enfants et de parents, les plus purs sentiments de l'héroïsme chrétien, n'y avait-il pas encore un réel bénéfice, au point de vue scolaire, à familiariser assez un simple humaniste avec le latin, pour qu'il fût capable de débiter de mémoire, dans la langue de Térence, un rôle aussi soutenu ?

La réponse à cette question fut donnée quelques mois plus tard, à la distribution des prix, par le duc d'Enghien lui-même. A la fin de cette année de seconde, comme l'année précédente en troisième, il remporta le premier prix de prose latine.

Des applaudissements toujours croissants saluèrent sa gloire qui grandissait *.

1. < Tormenta nostra delicias amori tuo facient ; lacrymae voluptatem ; gemitus plausum excitabunt. >

2. < Dux Enguineus Illustrissimus primum prsetnium solutse orationîs in solemni distributîone praemionim, ut in 3* superiore, sic etiam hocanno in schola humanitatis, pari certe cum dignitate, major! cum gloria plausuque reportavit. > Uttera annua^ 1632.

Sn octobre 1632, M. le Duc, âgé de onze ans accomplis, . inaugura sa quatrième année de collège et entra de plainpied en rhétorique. Pour la première fois, il changeait de [Professeur. Paul Ragutneau quittait l'enseignement, afin ■ de commencer ses études ecclésiastiques en vue du , sacerdoce. Mais ce n'était là qu'une demi séparation. GrAce à la Faculté complète de théologie fondée par M. le Prince à Sainte-Marie, un scolasticat de la Compagnie se trouvait annexé au collège. Le régent de grammaire et d'humanités du duc d'Enghien, redevenu écolier à son tour, suivit les cours presque sous les yeux de son ancien élève {1632-1636), et eut sans doute de fréquentes occasions de se rencontrer avec lui, sans sortir du règlement.

Le régent de rhétorique du duc d'Enghien lut le P. Pierre Bourdïn. C'était un philosophe et un mathématicien succédant à un homme d'action '.

I. Né à Moulins le 37 seplembre 1595, entré nu noviciat en octobre 1613, Pierre Uourdio avait prononcé ses derniers v(eu« à Bourges le 1 ; aoùi 1630. Quatre ans professeur d'humaniiés et sept ans de rhétorique, il enseigna di»-huit ans les mathématiques à Paris et à la Flèche, et mourut à Paris le 27 décembre 16^2 ou 1653. La rhétorique du duc d'Ent;hien terminée, il quitta Bourges pour la Flèche, En 1636, on le retrouve à Paris, au collège de Cleimoni (depuis Louis- Ic-Grand); son cours de maihématiques professé cette année existe à la Bibliothèque nationale. Ms. lat. 17 8âi 2. Il ne cessa de composer dei manuels ou encyclopédies élémentaiies sur toutes les sciences enseignées alors. Voir la Bib/iolk>ijui des écrivains S. /. Nouv. édit., in-4, par le F, Sonimervogel, '.II, col. 2g. J'ai eu sous les yeux tes Prima geôtntlria tUmenta, 1639, ia-13; son Diuinev PerspeiHve militaire, 165;, in 8 ; son Arckitectvte rnilUaiit atuc vn Abrégé de la pratique de giomrliiemililairf, 1655, in-8 ; son Cours de tHalhémaliçue, 3' édit., 1661, in-8 ; enfin son Sol Jlamma, sivc Iractatut de sole, 1646, in-12, ouvrage dédié au prince de Conti (et non au prince de <-on U), L'auteur y explique les lâches du soleil, par comparaison avec l'écume de la mer, et cherche à démontrer la fi»ué de la terre. Pierre Bourdin, malgié son réel talent d'exposilion à l'usage des élèves, ne serait plus connu s'il n'avait écrit les Septièmes objecligns tm Ditiirtatiott touchant la philosophie première, contre le doute méthodique de Uescailes. Elles fîguren', ave-:: les réponses de ce philosophe, à la suite des Méditations. Cf. Rentli Des-Caries opéra, Amstetdam, 1670, in.4, pp. 76 a 164. — Voir sur cet admirateur passionné d'Aiistoie et son opposition à Oescartes./eCu/fl^ Henri IVde La Fllehe,^as\K P. Camille de RochemoQLeix. Le Mans, Leguicheun, 1889, in S, t. IV, pages 6a et suiv.

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