Le même au même (Paris). Ibid,^ fol
A L'ACADÉMIS ROYALE.
que six mois, raconte Tabbé Arnauld, M. de Benjamin s'appliqua avec toute l'affection possible à me faire si bien employer ce tems que je n'en sçusse pas moins en sortant de chez lui que ceux qui y passoient des années entières. > A coup sûr Benjamin avait dépensé autant et plus de zèle encore pour M. le Duc, et la seconde année de son plus brillant élève, bien qu'écourtée ainsi que la première, pouvait être regardée comme moralement achevée au printemps de 1 638.
Or, une occasion superbe s'offrait de mettre l'académiste sortant du Temple à même de prendre rang dans la carrière sans courir trop tôt les risques où se fût jeté, à la guerre, un jeune homme de seize ans et demi. Le jugement pas plus que la valeur n'avait attendu chez lui le nombre des années ; il était capable de jouer déjà son rôle utile dans l'État mieux qu'en simple soldat ou en volontaire. En quittant Dijon pour aller se mettre à la tête de l'armée du Midi et opérer contre les Espagnols, Henri II laissa au duc d'Enghien le gouvernement temporaire de la Bourgogne.
Ôapitre HEjiticme.
ïdi>£3^-
iTiNÉKAiRE que suivit le nouveau gouverneur fut sans doute à peu près le même qu'en son voyage de Paris à Dijon {février 1636). Arrivé à Avallon, il écrivit à son père, qui à Vallery lui avait laissé des ordres, cette lettre déjà d'un ton différent des précédentes et dans laquelle,
^ à travers les marques sommaires de déférence, perce le
sentiment d'un homme en place.
Monsieur,
Outre le desplaisir que j'ais de n'avoir plus l'honneur d'estte auprès de vous, le doute où je suis de voslre sanclé m'affligera exirêaiemcnt jusque à ce que je sois asseuré de vos- Ire parfaite disposition. J'ai receu la commission que le roy m'a donnée avec t'arest du parlement que l'on m'a renvoie en cette ville. Je tascheray en toutes occasions de vous lesmoigner mon obéissance et que je veus estre toute ma vie. Monsieur, Vostre liés tiumble et Irës obéissant fils et serviteur,
D'Avalon, ce 6 avril 1638.
Louis de Bourbon ■-
Quelques jours après, M. le Duc, muni de sa commission de pouvoirs ainsi dûment enregistrée au Parlement de Paris, faisait son entrée en qualité de gouverneur intérimaire dans la capitale de cette Bourgogne qui, deux ans passés (1636), l'acclamait pour la première fois. Lui-même rendit compte à son père, en termes brefs, de sa réception au grave sénat où il avait alors pris séance.
Monsieur,
Je cioirois avoir beaucoup manqué si j'avois perdu une occasion sans vous randre me,
debvoirs et vous assurer de mon très humble service et vous dire que j'ay esté au parlcmen
I. Lettre inédite. M, le Duc ^ M. le Prince. Avalon, 6 avril 1638. Papitrt dt Cendé, série M,
A.PPRENTISSAGE DU GOUVERNEMENT. 97
OÙ j'ai receu tous les honneurs et tesmoignages d'afTection possibles. Depuis ma dernière lettre, il n'est rien arrivé qui mérite vous entretenir davantage. J'ai satisfaict aux ordres qu'il vous a pieu m'envoier. Je seray extrêmement en peine jusque à ce que je sache l'estat de vostre bonne sancté et que soies content du soins que je prans à vous obéir qui sera tousjours ma principale estude af&in que vous cognoissiés comme je suis.
Monsieur, Vostre tiès humble et très obéissant fils et serviteur,
Louis DE Bourbon '.
De Dijon, ce 25 avril 1638.
Le P. Pelletier n'avait pas suivi son glorieux élève. Nous pensons, sans pouvoir laffirmer, qu'il convient de rapporter à Tépoque de la sortie de rÂcadémie et du départ de Paris la lettre par laquelle il remerciait Henri II de sa confiance dans le passé et faisait valoir respectueusement ses droits à la retraite. Avec le regret de quitter le noble enfant dont neuf ans il avait 'partagé la vie, il écrivait :
Monseigneur,
J'ay si souvent expérimenté les effects de vostre grande bonté que je serois le plus ingrat homme du monde, si, et devant Dieu je ne taschois d'en recoignoîstre les txcez, sur les sacrés Autels, et ne m'en louois publiquement devant les hommes. C'est la considération. Monseigneur, qui m'a fait prendre la liberté de supplier V. A. d'agréer ma retraitte, afin de vaquer à moy-mesme et désormais me disposer à bien mourir, après avoir eu l'honneur de rendre quelque petit service à V. A. en la personne de Monseigneur le Duc, à l'instruction duquel comme je n'ay jamais esté beaucoup utile ny propre, maintenant le 8uis-je moins que jamais.
Il y a long temps que j'avois importuné mes supérieurs de prier instamment V. A. de Êdre chois de quelqun de nos Pères, qui pût s'acquitter plus dignement de ceste charge, si importante au bien de toute la France ; mais le ciel ne m'a pas jugé digne de cette consolation et nos Pères n'ont point voulu se rendre importuns à V. A. n'ignorants pas. les obligations infinies que nous luy avons, pour estre le vray père et protecteur de nostre Compagnie, et il est vray que quand nous aurions employés toutes nos industries et usé toutes nos vies à son service, encore luy serions-nous redevables. C'est le sentiment de tout ce corps. Monseigneur, que vous honnorez de vostre bienveillance, et comme membre d'icelay, quoy qu'indigne, je veu m'essayer d'en estre recognoissant, si V. A. se daigne me favoriser de sa grâce, et m'octroyer l'humble requeste, que je luy en présente, par cette lettre, n'ayant jamais osé luy dire de bouche, bien que j'en aye eu plusieurs fois le dessein.
Mon esprit estant en son repos, ce sera lors que j'enverray incessamment vers le ciel mes prières pour sa prospérité. Je la supplie donc par sa bonté ne me point refuser ceste faveur et repos que je luy demande^ puisqu'elle m'a permis jusques à cettlieure de me dire.
Monseigneur,
De Vostre Altesse, Le très humble, très fidèle et très obéissant serviteur,
G. Pelletier, de la Comp* de Jésus '.
M. le Prince ne consentit pas à une séparation définitive. Si Pelletier n'était plus à la hauteur de Louis de Bourbon sorti de page, il avait plus
1. Lettre inédite. M. le Duc à M. le Prince. Ibid,^ fol. 196.
2. Pelletier au même (s. 1. n. d.), série M., t. XXXIV, fol. 264.
Le grand Condé. 7
encore que par le passé les qualités nécessaires à l'éducation d'un jeune enfant. A l'attention de tous les instants, au soin des plus petites choses qui l'avaient toujours recommandé pour ce rôle, l'âge avait joint une bonté presque maternelle. Il continua auprès du prince de Conti, Armand de Bourbon, élève du collège de Clermont à Paris, l'office qu'il cessait de remplir auprès du frère aîné.
La place du prêtre et du religieux ne restait pas vide dans la maison du duc d'Enghren. Henri II avait déjà mis la main sur le ?• Hubert Mugnier, son prédicateur favori. Le provincial de Champagne, Claude Tiphaine, qui réclamait le secours d'un tel orateur pour conquérir par la persuasion la ville de Troyes, jusque-là presque fermée aux Jésuites, ne put sans doute le ravir à la chaire d'Arnay-le-Duc en Bourgogne'. D'Arnay, Mugnier passa dans le Conseil du nouveau gouverneur, à Dijon.
Afin d'initier son fils avec plus de sécurité aux choses de l'administration, d'ordinaire très complexes dans les pays d'états, en face surtout d'un parlement et d'une cour des comptes d'une fidélité suspecte, et à portée d'une frontière infestée par les bandes ennemies, M. le Prince l'entoura de conseillers capables de l'éclairer et de le diriger, mais non d'étouffer ses talents, ni d'entraver son essor.
Certes, Henri 1 1 avait pu user parfois à l'excès de son autorité paternelle ; mais dans les conditions où nous allons le voir dicter ses commandements, il emploie son pouvoir pour imposer l'expérience à l'aventure, la prudence à l'irréflexion, la loi de Dieu aux passions.
Instructions au sieur Girard mon secr*^^ pour porter à mon fils en Bourgogne.
Lorsque mon fils assemblera son Conseil pour prendre résolution sur les affaires qui se présenteront, il y appellera Monsieur le Marquis de Tavannes, quand il sera à Dijon ; Mons^ le premier président, M^ d'Orgeval, intendant de la justice, M. de La Buffetière, M. l'évesque de Chaion, et M. de Ternes : un ou deux quand ils seront à Dijon et led. S*^ Girard....
Qaand le Conseil de mon fils le jugera à propos, il pourra faire un tour à Bourg-en- Bresse, de dix ou douze jours de séjour, et hors de cela il ne bougera de Dijon, et néantmoings ne fera led. voyage que par advis de son Conseil.
Mon fîls continuera ses mathématiques, et pour cet effet le S*^ advocat de Cugny sera prié de ma part de le veoir demie heure par chacun jour pour les luy montrer.
Le père Mugnier logera dans le Logis du Roy et couchera au cabinet de mon fils et aura une chambre audict Logis où couchera son compagnon ou son valet, à savoir celle où logeoit le père Pelletier, ou celle à costé de la salle haulte où je mange le soir.
Ledict père Mugnier fera lire tous les jours à mon fils pendant une heure quelques livres de rhistoire, de Tescriture Ste ou de piété.
Quoy que je destine ledict père Mugnier pour confesseur de mon fils, néantmoings puisque je désire qu'il veille présentement sur les mœurs et déportemens de mon fîlz, il luy choisira cependant un confesseur au collège des pères jésuittes de Dijon.
Il fera continuer à mon fîlz ses dévotions et l'emmènera à la Congrégation pour le moins de deux premiers dimanches du moys Tun.
I. Tiphaine à M. le Prince, Pont-à-Mousson, 30 décembre 1637. Ibid.^ t. XII, foL 436.
Mangeront à la table de mon Ris : le P. Mugnier et son compagnon ', M. de la Buffetière, le S*^ Girard, M. de Francine, M" de Montreuil, et M" le chevalier Quarré quelquefois....
Le P. Mugnier et M. de la Buffetière empescheront d'aucthorité que mon fîls n'aille à la chasse pendant la chaleur et lorsqu'il y voudra aller il partira de bon matin pour retourner à neuf heures, et ne sortira après le digner qu'à quatre heures pour le plustost *.
Toute l'âme de M. le Prince est dans ce monument de sa vigilance paternelle ; on y retrouve d'un bout à l'autre et son zèle ardent pour la religion et cette prudence qui faisait de lui, à défaut d'un grand capitaine ou d'un grand politique, un sage administrateur, et ce menu soin des choses de l'économie domestique, qu'il entendait mieux qu'aucun seigneur de son temps. On dirait quelque feuillet détaché d'un de ces testaments ou de ces livres de raison d'autrefois, mélange de nobles déclarations et de prescriptions minutieuses, de traditions d'honneur et de recettes empiriques.
Par quelques-uns de ces côtés, le P. Mugnier représentait exactement M. le Prince, et, plus que le P. Pelletier, il était sa ressemblante image. Ce n'était pas, comme son prédécesseur, un humaniste épris de vers latins et de figures de rhétorique, s'occupant d'histoire, réglant les études et comprenant l'existence en régent de collège qui ne vit que par son élève et pour son élève. D'une capacité plus haute, d'un esprit plus large, d'un tempérament plus actif, il aura des relations avec les personnages les plus divers de la cour et de l'armée, au palais des Ducs à Dijon, à l'hôtel de Condé à Paris ; à la fois directeur de conscience, intendant de maison, aumônier de régiment, il saura traiter avec Richelieu, M. le Prince, et même avec M^^ de Longueville^ avec les étrangers, les familiers et les domestiques, sans embarras, sans complaisance ni défaillance. De caractère plus ouvert, il sera plus tolérant avec le monde ; par son dévouement moins prolixe de déclarations, mais non moins riche en effets, il gardera son ascendant sur Enghien, le surveillant sans le fatiguer, le morigénant sans le rudoyer. La période des passions commençait, et durant ces heures de crises violentes, causées par l'emportement des sens ou l'exaltation de la vanité, il était bien nécessaire de lâcher un peu les guides, sous peine de voir M. le Duc se briser. Pendant neuf années consécutives (1638-1647), le P. Hubert Mugnier sera le nouveau mentor de Louis de Bourbon ; il restera attaché à ses pas dans son gouvernement, dans ses villégiatures et ses séjours aux eaux, ses voyages et ses campagnes, présent à tout, même aux sièges et aux batailles de son armée victorieuse.
M. le Duc, âgé, en avril 1638, de seize ans et demi, n'était plus un écolier, au sens moderne et strict du mot ; mais l'action de son directeur
1. Le P. Mugnier eut successivement pour compagnon (1640- 1644) le Frère coadjuteur Denis Bonnette, né le 6 juillet 161 3 à Dijon, où il mourut le 19 avril 1680 ; et le Frère René Ferry ou Féret 11644-1647), né à Reims le 10 août 1597, mort à La Flèche le 12 décembre 1662.