‹ Trois éducations princières au dix-septième siécleChapitre 60 sur 181 · Papiers de Condé^ t. XIII, fol. 136. Minute · texte numérisé non relu

Papiers de Condé^ t. XIII, fol. 136. Minute

3. Voir Pépître dédicatoire du P. Mugnier : < A Madame la Duchesse de Longueville, à son retour d'Allemagne, > en tête du Grand secret de lapolitiqve chrestienne (1647).

n'en fut peut-être que plus étendue* Par son assiduité ininterrompue» ses conversations et son entrain, son art de concilier les partis les plus opposés, sa franchise à tout dire, son courage à payer de sa personne, Mugnier fut son suprême éducateur.

Cette sorte d'éducation complémentaire offrirait plus d'un intéressant tableau à qui l'examinerait à loisir ; mais une telle étude nous entraînerait trop loin ; nous nous contenterons d'esquisser quelques traits et de noter quelques scènes. Ainsi verrons-nous se produire déjà au grand jour les fruits précoces du travail lent et caché dont nous avons suivi toutes les phases.

Une première série d'épisodes que nous n'avons pas à rappeler ici, est celle de la vie militaire à Dijon, en cet été de 1638. Le portrait de M. le Duc, parant, à force de prudente sagacité et d'entreprenante activité, aux périls et aux souffrances d'une interminable petite guerre de dévastation et d'escarmouches, de surprises et d'enlèvements, d'attaques de bourgs ou de châteaux, a été rendu, avec la vérité que donne seule l'expérience, par le prince qui, bien jeune aussi, commanda, en des circonstances presque analogues, nos troupes françaises d'Algérie*

Pendant cette première moitié du dix-septième siècle, les années se suivaient avec une monotonie à la fois triste et joyeuse. Durant la belle saison, campagnes aux frontières, mais aux frontières non encore reculées ; durant la saison mauvaise, rentrée dans les quartiers pour les soldats, dans la vie de plaisirs pour les chefs. L'hiver de 1639 fut très gai, malgré les Lorrains aux portes, dans la capitale de la Bourgogne. Peut-être la société distinguée de cette ville toute parlementaire ne regretta- t-elle qu'à demi l'absence de M. le Prince ; ses façons bourgeoises et ses goûts populaires lui faisaient préférer les tavernes des écoliers aux salons des gens de qualité. C'était une tout autre fête de recevoir un gouverneur instruit et élégant, spirituel et lettré comme Enghien, et de lui être présenté dans les salles de l'antique palais des Ducs, rajeuni et comme éclairé par sa présence.

La correspondance très fournie du P. Mugnier initie à tout ce qui se passa au logis de décembre 1638 à mars 1639, surtout aux affaires domestiques. Les affaires d'État, il n'en sait rien, écrit- il ', que « par réflexe >, et il croit que <L d'autres plus sçavants > en informeront Son Altesse. Il semble que tout d'abord il n'était pas très fixé sur le détail de ses fonctions ; mais après une visite de M. le Prince, qui eut lieu vers le jour de l'an et fut l'occasion de nouvelles instructions orales et écrites, il n'éprouva plus aucune gêne à cumuler ses offices de directeur et d'intendant. < Je trouve tous ceux de la maison souples à vos volontés. M^ le Duc qui se porte très bien est le premier en cela comme en toute autre chose. Il assista vendredy dernier (7 janvier) au Parlement, pour honorer la réception de M*" le Marquis des Varennes ' et le premier plai-

1. Voir pour la première partie du séjour à Dijon, les lettres du P. Mugnier à M. le Prince des 5 décembre 1638 ; 9, 16, 22 et 30 janvier ; i", 7, 19, 24, 26 février ; 5 et 13 mars 1639. Papiers de CotuU^ série M, i. XV, fol. 89 à 293.

2. Roger de Nagu, marquis de Varennes, chevalier d'honneur da Parlement de Bourgogne.

doyer dufils de M^ Malteste '. > Un gouverneur est un personnage décoratif qui ne doit manquer aucune séance solennelle. Il préside même des thèses^

Ces journées étaient peut-être assez fastidieuses ; mais il y en avait d'autres, et les soirées compensaient : € Monsieur le Duc se porte très bien, Dieu mercy, et sans flatterie fait tous les jours de mieux en mieux et me tesmoigne un respect plein d'amour aux volontés de V. A. Jeudy dernier quelques jeunes hommes de la ville vindrent au Logis danser devant luy un petit ballet. Il donne ce soir le bal. Madame la Première Présidente fera les honneurs du logis pour recevoir les dames. > (i6 janvier.) Ce bal officiel qui permit à la présidente Bouchu de trôner au logis du gouverneur, laissa dans la magistrature dijonnaise un vif souvenir. Lenet ne lavait pas oublié après vingt ans.

Mais chacun crut de son devoir de rendre ; et bientôt Louis de Bourbon fit le tour des salons de la ville. Collations, soupers, ballets et ces défis de coups de dés, appelés momons, qu'on se faisait en masque, se suivirent presque sans trêve. < Monsieur le Duc se porte très bien. Dieu merci, passe le temps joïeusement dans les bals, momons et honnestes compagnies. Quelques scrupuleux de Dijon, et mesme de nos pères, m'ont reproché tels divertissements, jugeants que je ne les debvois pas permettre, à cause du masque. Je me suis deffendu avec de bonnes raisons dont l'une est la modestie que M^ le duc m'a promis de garder en telles actions et la résolution qu'il a de faire en cela comme en toute autre chose la volonté de V. A. > (22 janvier.)

La question était une question de mesure, et le P. Mugnier seul avait qualité pour la trancher en pleine connaissance de cause. Deux ans pénitencier à Rome, il n'ignorait pas plus que d'autres sa morale ; représentant de Henri de Bourbon-Condé, il devait procurer l'exécution de ses ordres et élever son fils en prince. Or, l'on ne s'imaginerait pas facilement aujourd'hui quelle place occupait la danse dans la haute éducation de la noblesse. Les déclamations du maître de M. Jourdain sur l'excellence et l'utilité d'un art si nécessaire, les considérations de Louis XIV établissant en i66( une Académie royale de danse, pour fournir ses corps de troupe et ses corps de ballet de gentilshommes adroits et souples, ne sont ni plus emphatiques ni plus surprenants que le langage de Pont-Aimery ou de Pelletier cinquante ans plus tôt. Pont-Aimery la range après la voltige et l'escrime. Pelletier veut qu'on l'apprenne fort jeune, et il tient que de tous les exercices de l'adolescence € il n'y en a pas un seul qui la face plus paroistre, ne qui luy donne plus d'accèis aux bonnes compagnies. > Il raille celui qui reste i planté contre

1. Claude Malteste, né à Dijon, en 1620, de François Malteste, fut avocat, puis conseiller en 1643 ; écrivit, à la manière de Saint«Simon, des Anecdotes du Parlement ou Histoire secrète de cette Compagnie durant la Fronde^ mourut en 1696.

2. Le d'^nartement des Estampes de la Bibliothèque nationale possède un frontispice de thèse, gravé par Grégoire Huret, où Ton voit Henri II, le duc d'Enghien et le prince de Conti représentés en pied ; dans le fond, la ville dç Dijon. D'après une note manuscrite peu ancienne, ce personnage serait Pierre Palliot dédiant un de ses ouvrages ; un autre exemplaire qui est sous nos yeux Tidentifie avec René Palliot.

la tapisserie > ou ne regarde que « par-dessus l'espaule des autres >. ce qui est « plus propre à un valet de chambre qu'à un gentilhomme. > Toutefois il recommande le juste milieu et non l'excès, défend de courir de bal en bal et veut que l'on s'y trouve i quelquesfois, mais rarement et que ce soit tousjours aux plus honorables, > Louis XIV. prenant part si longtemps aux ballets de la cour, suivait l'exemple de son père. En 1639, Louis XIII, déjà vieilli et malade sans retour, ne verra pas de meilleur moyen pour rassurer le royaume que de danser « son ballet >. k Saint-Germain et à Rueil, ni de plus sûre nouvelle pour menacer l'Europe que cet entrefilet de la Gazette : « Sa Majesté tesmoigna par son adresse et agilité, véritables effets de sa parfaite santé, qu'elle ne sçaît pas moins donner le prix à toutes ses actions que le remporter". > Avec le duc d'Enghien, la petite cour de Bourgogne ne le cédait pasen 1 638 àcellede France.

Durant le carnaval, qui se comptait alors de la fête des Rois jusqu'au carême, les réjouissances ne firent plus que se succéder. Les Pâques ne tombaient que le 24 avril. Dès le 30 janvier, Mugnier écrivait : < Je loue Dieu de la bonne et parfaite santé de M. le Duc qui passe son carnaval joieusement. M, Perret ' luy donna l'autre jour souper. M. Bossuet ' l'a suivy, et puis M. le comte de Beaumont. M, de La Buffetière n'y a jamais voulu assister, alléguant pour raison que cela l'incommodait à la santé et n'estoit pas dans la bienséance de son aage, et que sa bourse n'y pouvoit suffire, puisque tels soupers se jouent et qu'il a desja perdu deux ou trois fois. Cependant M. le Duc est seul avec M. Francine. Il m'a voulu obliger d'y aller. Je me suis contenté de faire le commandement de V. A, et de le visiter, feignant d'avoir quelqu'affaire avec luy. Je me suis informé de M. Comeau, et d'autres, comme le tout se passoit ; tous m'ont asseuré qu'il n'y avoit en cela rien à reprendre. » (30 janvier.)

En effet, rien n'était en souffrance dans les devoirs essentiels du gouverneur, et ces repas de cérémonie donnés en son honneur par les magistrats du parlement ne lui faisaient perdre de vue ni ses obligations de chrétien, ni celles de soldat. Une fois de plus, il accomplit ostensiblement ses dévotions de congréganiste fidèle, en la fête toujours chère à son cœur du 2 février. « Monseigneur, je suis trop heureux de pouvoir mander à V. A. que M. le Duc dans une pleine et parfaite santé continue ses exercices de piété et de mathématiques. Le jour de la Purification, il fit le matin ses dévotions en la congrégation. Je preschay l'après-disner à la Sainte Chapelle où il assista. Ayant eu advis que deux mille chevaux de l'ennemy paroissoient, il a redoublé ses soîngs pour la garde de la ville et a visité tous les jours les portes, et ayant treuvé une négligence notable, il en a adverty M. le Maire, après avoir repris fortement et efficacement ceux qu'il trouva à la porte, si négligents qu'il leur emporta leurs armes. Pour le jeu, je l'ay adverty, je croy qu'il suivra les volontés de V, A. et jus-

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