‹ Trois éducations princières au dix-septième siécleChapitre 69 sur 181 · Lenct, AIss^ t. I. Notes inédites · texte numérisé non relu

Lenct, AIss^ t. I. Notes inédites

2. Pierre Michon, dit V abbé Bourde h t^ né à Sens, le 2 février 1610, était entré dans la maison de Henri II de Bourbon-Condé en qualité de médecin, et y avait fondé, après i64i,une Académie de savants. Le grand Condé Pavait conservé à son service, puis attaché à celui de son fils. Voir sa notice dans le Moréri,

S. A. se fortifie tous les jours, et, depuis l'indisposition légère qu'il eut à Milly, je luy ay esté fort peu utile pour la médecine, mais comme il ne fault pas tout d'un coup cesser de Êûre les choses accoustumées, au premier jour je vas le purger par précaution, et je m'asseure jusques tu printemps il se pourra passer de toutes sortes de remèdes.

Les progrh de ses études sont merveilleux^ et je ne sçaurois escrire si souvent à V. A que je ne luy en fasse sçavoir toutes les fois quelque advancement considérable. Je l'ay mis dans le Despautère dont il apprend les reigles avec la plus grande facilité du monde. Il en sçait les eiplications paifaictement, et le samedy que nous faisons la répétition de toute la sepmaine, c'est un congé pour luy ; car les ayant fort bien apprises, il n'a que faire pour les répéter d'aucune préparation. La pratique des reigles de ses concordances quand il fait ses thèmes, c'est ce qui luy donne le plus de peyne. Je ne luy en fais composer qu'une fois le jour, et les ay mesme accourcis à cause de la grande contention qu'il y apportoit dont l'aultre jour je le vis fatigué. Il ne compose pas à la légère. Il s'y applique entièrement, tt est honteux quand on luy monstre qu'il a fait des fautes, c'est une honte qui ne le rend pas interdit. Il a une addresse admirable à la dissimuler, et en toutes rencontres il est presque impossible de le défaire. Mais je voy bien qu'il faict tout son possible pour ne pas faillir. Un page qui travaille à la mesme composition faict des solécismes assés grossiers. S. A. les corrige et cite la reigle à l'instant sans se faire trop valoir, ny sans aventage de ces fautes-là qui sont bien souvent bien ridicules.

J'admire à l'aage qu'il a son honnesteté, et sa discrétion, toutes ses actions sont fort civiles, et tout ce qu'il dit marque une grande retenue quand on le raille, ce qui arrive assez souvent, et il y est fort aguerry. // ne faict jamais de reparties désobligeantes^ il se deffend si bien que la raillerie tombe (ousiours sur quelque aultre. Lorsque j'ay spi la lettre où V. A. me faisoit l'honneur de parler de moy et de me commander de ne point perdre de temps pour ses estudes, je luy dis qu'à cet ordre il y avoit une invention jointe qui faisoit estudier à merveilles et qui réveilloit souvent les escoliers le matin, ce qui fut confirmé par quelque personne qui estoit bien aise de voir comme il prendroit la chose. Après avoir dit que vous i'aimiés trop pour vouloir qu'on le chastiast sans avoir failly et après s'estre longtemps defifendu avec beaucoup d'esprit, il me tira à part, et me dit : Je me soucie fort peu de la guerre que vous m'faites, ne m'avés vous pas appris vous-mesmes que non bisogna mottegiar su il veto 1 Si l'affaire estoit vray, vous ne la pousseriés pas tant. C'est pourquoy je m'en moque. Toute la compagnie qui sceut ce qu'il m'avoit dit, admira son jugement.

Il cite Caton et des sentences latines, et depuis qu'il a leu le Galathée il remarque parfaitement toutes les fautes qu'on faict contre la civilité et la bienséance. Il me les faict comprendre sans que personne s'en aperçoive, et de ces sortes de choses-là je ne trouve quasi plus de subjects de le reprendre.

Tout le monde admire sa dévotion à l'église et sa sagesse en compagnie, où il est respectueux, complaisant et considéré dans ses parolles, ne voulant pas seulement rire des choses où il panse que quelque personne de la compagnie soit le moins du monde intéressée. Ce pas qu'il n'a3rt l'humeur fort gaye. Quand il est avec des gens qui ne sont que pour son divertissement, il n'y a rien de joly qui ne s'imagine. // a donné à ses va'efz des noms flaisanSj mais qui leur sont à tous fort convenables, S*il s'est passé quelque chose de ridicule parmy ces gens-là, il le raconte fort agréablement.

Il employé bien tout le temps que je luy laisse pour sa récréation. Mais sitost que je l'appelle à l'estude, il la quitte sans regret et tesmoigne avoir grand plaisir de toutes les belles choses que je luy enjoigne. Il en prend le sens d'abord et les exagère luy-mesme \ Il ne m'a jamais rien dit qui ne fût judicieux, et, s'il y a de l'obscurité dans un discours, il en véult estre parfaitement éclaircy.

11 possède certainement tout ce qu'il a appris, et si sa mémoire se fortifie comme elle a commancé, il n'y aura pas son pareil. Il retient désià facilement deux ou trois sentences ou vers latins qu'on luy dit en se couchant, et je voy qu'il est pour en retenir bien daventage à la facilité qu'il a acquise depuis un mois. Je suis ravy qu'il ayt ceste sorte de mémoire qu'on appelle réminiscence qui est sans comparaison bien plus belle que l'aultre ; elle promet

I. Exagérer, dans la langue du dix-septième siècle, signifie amplifier, développer, pour orner le discoars.

quelque chose de grand, et, par les cognoîssances que j'en ay je puis asseurer V. A. que monseigneur le Duc sera quelque chose de rare, i

C'est une âme d'une haulte élévation qui a desjà des sentîmens fiers mais avec cela qui est candice et bonne. Il ne sçauroit souffrir un mensonge et aune amitié pour les siens la nompareille. Il vous honore à un point que je ne puis vous dire. Madame sa mère en reçoit toutes les consolations imaginables. Avec queb sentiments ne parle-t-il pas de messieurs ses oncles et de madame sa tante. Mais il a des tendresses incroyables pour monsieur de Conty '. S'a tousiours esté son bon oncle qui en jour de sa vie ne luy a rien refusé. Cette amitié-là aux racines qu'elle a prises sera une amitié éternelle. Il suit très volontiers son exemple, quand je le veux encourager à l'estude et que je luy dy le vers de Virgile :

Te pater ^neas et avunculus exHtet Hector,

A la vérité, pour luy faire aimer la vertu, je ne cherche point d'exemple hors de sa maison. Il ne souhaitte au monde que l'honneur de vostre estime. Quand la nature ne luy inspireroit pas ce senlimentlà, c'est le plus raisonnable qu'il puisse jamais avoir. C'est elle qui sans double donne le prix aux choses. Pour elle, je quitterois toutes les approbations du monde, et j'auray trop de fortune, si je la pouvois acquérir en qualité

Monseigneur de

Vre très humble très obéissant

et très fidelle serviteur

BOURDELOT

Adresse :

A Mouron, ce premier febvrier 1651 '.

Despautère, Caton, Cîcéron, tous ces auteurs trop célèbres nous intéressent moins que le petit traité de civilité puérile et honnête désigné ici sous son nom universellement populaire au dix-septième siècle, le Galatée de Giovanni délia Casa. Traduit en diverses langues et souvent réédité, il était, dans la pensée première de son auteur, destiné aux princes italiens de la Renaissance ; mais depuis longtemps il avait passé toutes les frontières et formé nos aïeux les plus bourgeois à la douceur des mœurs et à la bienséance. Jean de la Case y discourait pour eux <: des façons et manières de faire, qu'on doit suivre ou éviter en la commune conversation et ce sous la personne d'un vieillard illitéré, qui enseigne un sien jeune enfant. > Il leur apprenait à avoir horreur des gens « malplaisants et rébarbatifs > plus que des scélérats ; leur prescrivait d'éviter à l'égal d'un crime tout ce qui est désagréable à autrui, comme d'être endormi, de bâiller, de « s'accoustrer et orner son corps autrement que les autres, > de faire attendre la compagnie, de se mettre en colère ou de contredire. Il leur insinuait l'horreur des discours hors de saison,des mensonges,du parler et marcher arrogant et <: piafTeux >, de la vantardise et de la bassesse des propos contraires à l'honneur de Dieu

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