‹ Trois éducations princières au dix-septième siécleChapitre 76 sur 181 · Dubuisson-Aubenay, t. II, p · texte numérisé non relu

Dubuisson-Aubenay, t. II, p

2. Bourdelot à Condé. Montrond, 19 mai 1651. Papiers de Condé, série P, t. XI, fol. 145.

soit plus mondaine. Sans parler de la danse, la question de la perruque prend bien de Timportance. Il s'agit autant de parer la tête que de la meubler.

Monseigneur,

La santé de Monseigneur le Duc est au meilleur estât qu'elle se puisse souhaiUer ; le temps estant venu, je Tay fait raser ce matin, ce que je suis d'avis que Ton face quatre ou cinq fois cet esté, affîn de luy faire venir les cheveux épaix et forts.

Il £aut profiter ce temps icy qu'il est acoustumé à la perruque et cette belle saison.

Il estudie parfaitteraent bien. Il répéta il y a quatre jours tous ses genres sans manquer une faute et gagna le prix. Il récita hier ses épistres de Cicéron, aussi sms faute et avec une intelligence parfaitte et construction raisonée par règles. Il continue à lire l'histoire, à danser et à dire de V allemand^ où il fait de grands progrh. Madame de Changrand et sa Nourrice, aux heures de récréation, le divertissent fort. Je suis.

Monseigneur, de V. A«

Le très humble et très

obéissant et très fîdelle serviteur

BOURDELOT '

A Mouron, ce 26 may 165 1.

L'excellent Bourdelot avait lui-même les attentions d'une femme et rivalisait de petits soins avec la dame de Champgrand ou la nourrice. L'âge critique de la seconde dentition était venu et le digne précepteurmédecin surveillait ce travail organique avec la même sollicitude que le travail intellectuel. Sa lettre sur ce double sujet va nous le peindre tout entier et son élève avec lui. C'est la dernière datée de Montrond ; elle résume bien cette première période de l'éducation : commencement d'instruction assez solide pour un si jeune esprit ; attention presque coquette donnée à la formation du corps. Tout à l'heure on songeait à la chevelure artificielle ; il est question maintenant de jolie bouche, mais heureusement naturelle.

Monseigneur,

Jamais Monseigneur le Duc ne s'est si bien porté qu'il fait, n'y n'a tant eu de gayeté. Ses dents de laict comancent à luy vouloir tomber : come il approche de la fin de ses huict ans, c'est le temps à peu près.

Je m'aperceus hier qu'il en a une devant qui n'est pas ferme, et qui comancera la première. C'est une choze à quoy il fault bien prendre garde quand on les sort pas à propos ; celles qui viennent par dessous estant empeschées poussent à costé ou sur le devant ; c'est ce qui fait les dens mal arrangées et une mauvaise fîgure à la bouche. Au reste, son ventre estant fort libre, ayant grande fraischeur, apétit et dormant toutte la nuit, je ne pense pas de tout l'esté qu'il ait besoin d'aucuns remèdes.

Il attend l'arrivée de V. A^ avec grande impatience. Il profite beaucoup dans ses études. V. A® peut voir un de ses thèmes, come il les fait de luymesme. Après cela je les corrige : il me rend raison de tous les termes l'un après l'autre, et je donne un meilleur

1. Bourdelot à Condé. Montrond, 26 mai 1651. /^iV/., fol. 235.

tour à la phrase. Il se souvient de toutes les difficultés par dessus lesqueles on a desjà passé. J'espère, quand V. A^ l'aura veu, qu'elle trouvera qu'à toutes les chozes qui sont de son service, je m'y applique avec plus de passion que personne qui soit au monde. C'est

Monseigneur de V. A*

Le très humble, très obéissant

et très fidelle serviteur,

BOURDELOT

Montrond, 27 juin 1651.

Ce service que Bourdelot ofTrait avec tant de protestations au prince de Condé, il allait le rendre désormais à une souveraine. La reine de Suède, Christine, le faisait demander et devenait à la fois sa cliente et son élève. Il n*est pas improbable que les fonctions de précepteur du duc d'Enghien furent confiées, comme il en avait été question, au Père Etienne de Champs. Ce Père passa précisément à Bourges les deux années scolaires 1650-1651 et 1651-1652, sans emploi spécifié dans les catalogues. Il avait toute sa liberté pour s'adonner à l'éducation de Henry- Jules de Bourbon, soit à Montrond, soit à Sainte- Marie. Le collège qui avait naguère fêté le petit Duc, lors de son entrée dans la ville, le posséda comme écolier quelques mois, sans doute les derniers mois de Tété, à Tépoque où il atteignait ses huit ans accomplis (23 juillet 1651). Ce séjour fut trop court pour avoir laissé une longue trace dans les annales de l'établissement. Cependant les Lettres anmielles n'ont pas manqué d'en consigner le souvenir. « Nos classes de Bourges ont eu l'honneur d'avoir pour élève assidu Mgr le duc d'Enghien, fils de l'illustre prince de Condé, qui les a fréquentées durant quelques mois. Cet enfant, à peine en sa neuvième année, a donné à ses condisciples et à ses maîtres les marques d'un heureux naturel ^ »

Condé avait alors de plus graves préoccupations que de suivre ces heureuses dispositions de son fils pour l'étude. Combattu à la cour par l'action à distance de Mazarin, menacé dans les rues de Paris et jusque dans son hôtel par les sicaires des vieux frondeurs, il se réfugiait à Saint- Maur, en la nuit du 5 au 6 juillet.

Remis de sa fausse alerte et rentré dans la capitale le 23, il bravait bientôt Louis XI V, par un affront peut-être involontaire, dans la rencontre du Cours- la- Reine. Sa froide visite au roi (3 août) ne répara rien et fut sa dernière apparition au Palais- Royal.

Ces événements étaient interprétés au loin avec plus de clairvoyance que sur place. En cette même journée du 3 août, la princesse de Condé revenait à Bourges, accompagnée de sa belle-sœur la duchesse de Longueville. Combien son entrée y fut différente de la première ! La Princesse logea à l'archevêché et la duchesse aux Carmélites, où elle se

1. Bourdelot à Condé. Montrond, 27 juin 1651. Ibid., fol. 458.

2. Ornavit scholas, Biturigibus» auditor celebris, dux Enguineus, illustrissimi principis Condaei fîlius,qui mensibus aliquoteasdem frequentans, optimi ingenii, puer adhuc vix novennis, specimea condiscipulis et magistris suis dédit. Liftera annuct, 1651.

mit en retraite ; « l'on ne fit pas grande exultance à leur arrivée, écrit le bourgeois Le Large, d aultant que l'on pronostiquoit mal... et Madame la Princesse s'en alla à Mouron le cinq aoust où l'on fist conduire grand argent que l'on disoyt estre pour les frais de la guerre que les Princes méditoyent. > Le duc d'Enghien y gagna de passer un mois de vacances avec sa mère. Sa tranquillité allait être détruite sans retour pour plusieurs années.

C'était la guerre, en effet, que Condé en personne amenait dans le Berry vers le milieu de septembre. Mais elle coûta cher à Bourges et à Montrond. Le souverain auquel il avait jeté le gant, était Louis XIV. Proclamé majeur, le 7 septembre, le jeune roi, sans gouverner encore par lui-même, était déjà capable de marcher à la tête d'une armée et d'imposer le respect à ses adversaires comme à ses amis. En octobre, il est à Bourges et s'établit à Jacques-Cœur. La Grosse-Tour, cette vieille forteresse du temps d'Attila, orgueil et défense de la ville, est minée et saute en écrasant les habitants. Montrond est investi et Persan y tient pendant huit mois contre Palluau avec une obstination digne d'une meilleure cause. Murailles et boulevards, ces théâtres des jeux guerriers de Louis de Bourbon enfant, furent rasés sans pitié. En vain, Turenne et Palluau lui-même intercédèrent pour la conservation de l'incomparable place d'armes. La réponse de Louis XIV fut que € toutes sortes de fortifications faites en son royaume étaient à sa disposition. > Douze milliers de poudre y furent transportés ; vingt mines couvrirent la colline de pans de murs, et pendant plus de trois semaines trois mille ouvriers travaillèrent à réduire ces ruines en débris. On avait trouvé un matériel et des approvisionnements considérables : plus de soixante pièces de canon, cent milliers de poudre et de quoi armer quatre mille hommes \

Madame et M. le Duc n'avaient pas attendu le siège, ni ce terrible dénoûment pour se retirer.

Les provinces du Nord leur étaient fermées. Ils descendirent en Guyenne et reçurent pour la seconde fois à Bordeaux une hospitalité enthousiaste et dévouée, pleine de charmes peut-être pour une héroïne, mais encore plus de périls et de souffrances.

L'histoire de la deuxième Fronde bordelaise a été contée dans tous ses détails par ses acteurs eux-mêmes, qui ne savaient pas écrire au vif l'histoire de nos modernes révolutions. Conflit entre toutes les autorités, incohérence dans toutes les décisions, complicité avec les ennemis de la France, haine et jalousie entre les diverses classes de la société, intrigues en haut, violences en bas, désordre et anarchie partout : Conii et Duretête, le parlement, les jurats et TOrmée formaient les éléments de ce chaos.

L'on s'imagine aisément ce que pouvait devenir l'éducation du duc d'Enghien au milieu d'un pareil gâchis.

I. Voir sur cette destruction émouvante les Souvenirs du rigne de Louis XIV^ par le comte de Cosnac, 1874, in-8°, t. IV, p. 99 et suiv.

134 HENRT-JULKS D£ BOURBON.

Sa mère n'est que la présidente honoraire du Conseil de gouvernement. Elle se doit à lenfant qu'elle porte dans son sein et qui reçoit à son baptême (lo février 1653) les noms de houis-Bordeaux de Bourbon. Le duc d'Enghien ne vit pas longtemps ce petit frère. L enfant ne vécut que sept mois. La mère, restée maladive, garda assez de courage pour affronter les tumultes de Témeute et braver la mort frappant à ses côtés.

Le désordre général qui régnait dans l'administration avait sa répercussion à Tarchevéché, qu'habitait la Princesse, et jusque dans l'entourage de M le Duc. Ce n'était que divisions, dissentiments et tiraillements. Les correspondances ne contiennent guère d'autres faits. Ces plaintes réciproques sont instructives et jettent quelque jour sur les intérieurs princiers de l'époque. Malgré les horreurs de la guerre civile et la pénurie financière la plus aiguë, les gens étaient en nombre dans le train du duc d'Enghien. On en juge par \Etat de la Maison de Monseigneur le Duc dAnguien en Vannée 1653, que Lenet, premier ministre et infatigable secrétaire de la petite cour, nous a conservé \

Mettre l'accord entre tant de domestiques eût été aussi aisé que de réconcilier la fronde bourgeoise et aristocratique de la Cité avec la démagogie des faubourgs. Chacun tirait à soi. Les personnages les plus proches de M. le Duc vivaient ensemble au plus mal. Les querelles du gouverneur Auteuil avec l'écuyer La Fontaine et le contrôleur Desprez donnent une idée de la confusion entre les pouvoirs. Lenet, maire impuissant du palais, en appelait au loin à Condé ^ De son côté, M. le Prince, réfugié déjà depuis plusieurs mois dans les Pays-Bas espagnols, écrivait de Bruxelles par une lettre en date du 14 mai ; elle nous fait connaître et l'incident mis par Auteuil à la charge de La Fontaine, et le parfait désordre d'une maison où tout le monde agissait un peu en maître, excepté le maître lui-même ^

Mais la Guyenne était loin du Brabant et Condé exilé n'avait plus le pouvoir de faire respecter ses ordres dans ce foyer d'insubordination. Il en est réduit à se répéter et même à céder, car il consent au renvoi, peut-être pour raison financière, d'une partie de ce personnel encore plus coûteux que récalcitrant. Le gouverneur Auteuil était déjà abandonné en principe. M. le Prince ne cherche plus qu'un prétexte spécieux pour s'en débarrasser et il espère que Marchin pourra prendre soin à sa place, au moins de temps en temps, du duc d'Enghien : « S'il me veut faire ce plaisir sans que cela le destourne de son application et de ses soings pour la guerre, j'ay toute créance et toute confiance en luy^ >

I. Manuscrits de p. Lenet ^ documents divers sans date, t. XXV, n* 124. Bibl. nat. Fonds fr. 6727. Nous avons publié ce curieux document in extenso dans la partie de ce travail parue aux Précis historiques, 1894- 1895. Tirage à part, fascicule i", pages 22-23.

2 Ibid., t. XIV, n*' 31, f. fr. 6715.

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