AU SÉRÉNISSIME PRINCE DE CONDÉ
2 2 janvier 165a.
La grandeur des titres par lesquels vous avez bien mérité de notre Société, valeureux Prince, m'est fort connue. Aussi aije conscience qu'il est du devoir de ma charge d'offrir à Votre Altesse, âhs mes premiers débuts dans le généralat de la Compagnie, Thommage de mon humble respect. Certes, le seul fait d'avoir récemment confié votre fils à nos soins, pour être élevé dans la piété chrétienne et instruit dans les éléments des belles lettres, constituerait, à défaut même de tout le reste, de votre part un gage d'extrême bienveillance envers nous, et de la nôtre, l'obligation de la plus vive gratitude. C'est pourquoi, et afin que nous puissions plus pleinement nous acquitter de ce que nous vous devons, sérénissime Prince, votre bonté accoutumée nous viendra en aide, en nous continuant les marques singulières de votre puissante protection. Quant à moi, je prierai avec instances le Dieu très bon et très grand pour votre conservation et félicité '.
11 faut reconnaître cependant qu'un pareil empressement de la part du
I. Archives générales de la Compagnie. Lettres des PP. Généraux. Minute. Les pièces suivantes sont de la même provenance. Nous traduisons ici du latin.
138 HENRT-aULES DE BOURBON.
premier supérieur de la Compagnie de Jésus à protesterde son dévouement envers un prince passé à l'étranger, serait peu explicable si d'abord Gottifredî, en parfait Romain de naissance qu'il était, n'avait été doué d'un caractère € fort neutral > ; c'est le mot du bailli de Valençay, notre ambassadeur à Rome. Maïs il nous semble avoir été plus qu'indifférent entre le gouvernement français et Condé; il semble avoir franchi ici les bornes de l'absolue neutralité dont il eût fait sa ligne de conduite en interprétant plus sévèrement l'Institut. Quel mobile avait donc pu jeter, dès le lendemain de son élection, ce religieux <L fort béning dans le fond de l'âme » du côté de Condé, l'homme de tous les partis extrêmes ? Assurément ce n'était pas l'intérêt ; Condé n'avait ni ressources présentes ni espoir de succès C'était encore moins l'influence des Romains, chez lesquels le parti de Mazarin dominait en dépit d'Innocent X. et imposait presque la terreur \ Mais parmi les trois délégués de l'assistance de France à la Congrégation générale qui élut Gottifredi, se trouvait, par une fortune singulière, le plus aimé de ses professeurs de Bourges, ce Père Claude Boucher, son régent de logique et de physique à Sainte- Marie de 1633 à 1635. son confesseur à Saint-Maur en 1636, et au donjon de Vincennes en 1650.
J'ai raconté ailleurs la lutte diplomatique, habilement engagée et opiniâtrement poursuivie, entre Valençay, l'ambassadeur de Louis XIV, et le nouveau général Gottifredi, pour obtenir l'exclusion du Père Boucher € de toute supériorité dans les maisons de Paris, voir mesme de la résidence de cette ville, > à cause de sa 4; partialité pour les intérests des Princes de Condé et de Conti ^ > Le neuvième général de la Compagnie avait résisté sans fléchir à la pression exercée sur lui par le représentant du roi très chrétien, quand, le 12 mars 1652, il mourut dans le deuxième mois de sa nomination. Le parti de Condé n'y perdit rien ; il avait la prépondérance dans la Congrégation générale encore réunie. Celle-ci, conformément à l'Institut, sans laisser la place vacante plus de cinq jours, élut Goswîn Nickel, le 18 mars. Imitant l'exemple de son prédécesseur, Nickel, qui avait déjà, étant vicaire général, recommandé la Compagnie à Condé, écrivait de nouveau à M. le Prince, dès le jour de son entrée en charge : « Si j'ai l'ambition de me monter le vrai héritier du P. Gottifredi, c'est en ce qui regarde les témoignages de respect dus à Votre Altesse. J'espère que votre singulière bienveillance, confirmée par tant de preuves, ne fera défaut ni à ma personne ni à la Société tout entière ^ » De toutes ces preuves la meilleure était la présence du duc d'Enghien au collège de Bordeaux, et elle fut loin de
1. Voir la lettre adressée à Condé par les PP. Antoine Richeome et Honoré Fabri, < pœnitenciers dans St-Picrre de Rome pour la langue françoise. > Rome, 22 mai 165 1. Papiers de Cond/^ série P, t. XI, fol. 168.